« Un esprit de jeu et de camaraderie »

Entretien d'Olivier Barlet avec Jean-Marie Teno

Ouagadougou, février 1999
Print Friendly, PDF & Email

Créée en 1999, la Guilde africaine des réalisateurs et producteurs regroupe des cinéastes d’origine africaine résidant principalement en Europe. Le cinéaste camerounais Jean-Marie Teno (auteur de nombreux documentaires comme récemment Chef ! et Voyage au pays ainsi que d’un long métrage de fiction, Clando) en expliquait les objectifs et l’esprit au Fespaco de la même année.

Pourquoi une Guilde ?
Depuis quelques années, nous, cinéastes africains résidant en France, nous avons essayé de nous constituer en association, de manière à nous rencontrer souvent, parler de nos problèmes, puisqu’ils sont les mêmes, et de manière à pouvoir défendre nos intérêts. Face aux festivals qui nous sollicitent souvent individuellement, parfois avec des discours tout à fait contradictoires en termes de location des films. Peu de films africains sont diffusés en Europe. Nous décidons aujourd’hui de cesser d’être totalement invisibles dans ce Continent dans lequel nous avons choisi de vivre ! On essaie donc de se constituer en tant que lobby, pour aller vers les diffuseurs, pour qu’il y ait des images venant d’Afrique, qui ont un point de vue différent. En termes d’immigration, une partie de la communauté européenne vient d’Afrique. Mais il nous faut aussi réfléchir sur le plan esthétique, sur le plan du contenu, sur le plan formel, un autre cinéma. On ne se parle plus ! Aux premiers Fespaco, les discussions étaient vives entre cinéastes, avec le public, mais aujourd’hui, cette réflexion disparaissant, une certaine médiocrité s’installe.
Vous faites cela en dehors de la Fepaci (Fédération panafricaine des cinéastes). Quelle est votre relation avec elle ?
La Fepaci, c’est aussi l’ensemble des associations de cinéastes nationaux. Mais pour nous qui résidons en Europe, elles ne servent pas de relais. Comme de toute façon, le courant ne passe pas, nous constituons une association au niveau de Paris pour l’Europe. Nous adhérerons à la Fepaci en tant qu’association, pour que les échanges se fassent.
Vous vous regroupez autour d’une démarche par rapport au cinéma, dans la manière de faire des films et de les financer ?
Tout à fait, on se regroupe en ayant des compétences parfois différentes, et se disant pourquoi ne pas intervenir dans les films des autres ? On se regroupe aussi parce qu’on a des moyens de production : pourquoi ne les mettrait-on pas en commun pour des projets ? On essaie de partir d’une démarche presque coopérative, aussi pour la distribution de nos films.
Est-ce une forme de Nouvelle Vague ?
Nous n’avons pas la prétention de nous comparer historiquement à ce qui s’est fait avec la Nouvelle Vague, et comme notre cinéma africain est toujours en balbutiements et en train de se renouveler, on ne peut pas dire qu’on est dans les mêmes conditions que de la Nouvelle Vague. Mais disons seulement qu’on essaie de mettre des fondations pour un travail de réflexion qui prendra certainement beaucoup d’années, mais dont on espère qu’il amènera un esprit différent de celui qui existe actuellement, c’est-à-dire l’individualisme qui fait qu’on passe notre temps à refaire les mêmes erreurs que les aînés. C’est une honte que quelqu’un se mette à faire du cinéma aujourd’hui sans avoir vu ce que les autres ont fait avant, et faire des choses qui ont déjà été faites, en beaucoup moins bien ! Nous espérons arriver à confronter les idées, et à dire aux gens : vous voulez encore parler du mariage forcé, et de ce pseudo conflit modernité/tradition, mais regardez, on est quand même à la fin du siècle : si vous voulez en parler, parlez-en , mais apportez quelque chose de plus, et ne nous ramenez pas trente ans en arrière !
Pensez-vous pouvoir vous passer des financement du cinéma en Afrique ?
On n’a pas la prétention de se passer d’aucun guichet, mais que ces guichets nous aident ou pas, nous nous battrons pour que les films existent. Mon film Chef ! est par exemple totalement autofinancé, en vidéo, avec une caméra numérique. On peut faire des films avec très peu d’argent, mais le drame aujourd’hui, c’est qu’on arrive pas toujours à avoir de bons techniciens pour avoir de belles images. Notre travail aujourd’hui, c’est que les gens aient quelque chose à dire par rapport à ce Continent qui a tellement de problèmes, comme si il y avait un renoncement total. Nous disons : avant de se lever pour dire qu’on parle, il faut quand même réfléchir à ce qu’on a envie de dire, et la guilde c’est un espace où nous allons réfléchir, échanger des idées, s’engueuler, boire un coup ensemble, rigoler aussi. On va se réunir souvent, se prendre la tête, et puis on va retrouver un esprit de jeu et de camaraderie qui a manqué cruellement ces dernières années.
Vous n’avez pas peur que ce soit perçu comme une différence trop marquée entre le Continent et la France ?
Nous n’avons pas de problème avec ça. Nous sommes prêts à transmettre les informations sur les guichets de financement, ou sur ces professionnels qui ont tendance à venir sur le Continent et à bluffer les gens alors que ce sont des escrocs incompétents. C’est un travail d’échanges de soutien mutuel, orienter les gens vers ceux qui ont vraiment envie de travailler. L’Afrique reste encore un lieu où tous les aventuriers du monde pensent qu’ils vont faire fortune, et parfois même sur le dos du cinéma.

Lire dans Africultures les critiques de Clando (n°1), de Chef ! (n°30) et de Vacances au pays (n°28).///Article N° : 2060

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire