Lieux saints

De Jean-Marie Teno

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A l’heure où l’on s’interroge sur les bouleversements que connaît le cinéma en Afrique, Jean-Marie Teno plonge à Ouagadougou, loin des paillettes et du petit monde du Fespaco, dans l’univers des vidéoclubs informels, là où dans les quartiers la passion du cinéma joue à plein sur des films piratés. Heureuse initiative : revenir à l’essentiel quand tout se complique, quand le cinéma d’éveil cherche sa voie, balayé par un cinéma populaire qui répond aux attentes de distraction et d’identification du public. Et l’essentiel n’est-il pas de prendre le pouls des spectateurs ? « Quelle est la place du public africain dans votre modèle économique ? » lui demande-t-on à la fin d’une séance de Chef au vidéoclub baptisé ciné-club et mené d’une main de maître par son animateur.
Bonne question ! Si l’économie du documentaire est fragile sur un continent où les télévisions ne participent pas à son financement, celle du vidéoclub l’est encore plus. Ce public essentiellement masculin (les femmes interrogées trouvent qu’on y est mal assis, agressées, et préfèrent aller au Neerwaya ou au Ciné Burkina, les deux salles climatisées de Ouaga) ne paye sa place que 50 Fcfa (0,3 €). Malgré le faible coût des cassettes ramenées du marché par un copain rabatteur, le tenancier gagne à peine sa vie. Mais son engagement a valeur de sainteté ! Son cinéma est un lieu saint à double titre : il met le matin son espace entouré de canis à disposition des musulmans qui y viennent pour la prière ! Et le soir, c’est la messe collective du cinéma qui reprend ses droits, là où l’on peut rire, pleurer ou avoir peur ensemble !
Passe-t-il des films africains ? Rarement : ils sont trop chers, dit-il, la cassette coûtant 12 500 Fcfa (19 €), et trop peu piratés pour concurrencer les autres ! Pourtant, interrogé, chacun dira qu’il aime bien en voir. « Mais n’est-ce pas par convention ? demande Teno dans la méditation dont il accompagne tous ses films. Qu’y trouvent-ils ? »
Teno ne répond pas directement mais sa façon de tourner autour du pot, c’est-à-dire d’écouter les conversations et d’aller intuitivement chercher des signifiants à la marge de son sujet, lui permet de dépasser sans cesse le simple reportage pour faire œuvre documentaire. Ce qu’ils trouvent dans ces lieux saints, c’est l’image, et donc l’altérité, cette extraordinaire capacité du cinéma à montrer en évoquant, à faire en sorte que le visible est davantage que ce que l’on voit, justement ce que l’on ne voit pas, l’absent, le sacré en somme. L’animateur du lieu sait pertinemment ce qui plaira : en quelques images visionnées, il trie les films à garder ; il discerne le bon grain de l’ivraie. Des films d’action où s’identifier, certes, mais aussi la grand-mère de Yaaba. Car si son public est amateur de distraction, il sait, lui, que c’est surtout de courage qu’il a besoin. C’est de cette conscience que Teno voudrait se rapprocher. Si le ciné-club du quartier St Léon est un lieu saint, c’est qu’on vient y puiser pour tenir le choc de la vie un peu de poésie et donc un peu de liberté.
Le cinéaste est comme ce demi-fou, Abbo, qui prend la parole tous les jours à la craie sur le portail d’en face pour partager ses pensées et maximes… « Continuer à partager nos rêves ? », ajoute Teno. Cela supposerait, pour progresser en cette période d’incertitude, que les cinéastes africains francophones arrivent à renouveler la gestion de leur hybridité : cette tension entre leurs deux pôles culturels, qu’ils essayent de concilier. D’une part la vision romantique européenne qui sacralise le cinéma en tant que regard neuf : l’art comme dévoilement de la vérité du monde. D’autre part, discours non moins sacralisé, l’enjeu d’autonomisation du sujet colonisé qui fonde le projet cinématographique en Afrique. Ne faudrait-il pas, suggère Teno, revenir à l’esprit des pionniers, Sembène, Mambety, qui faisaient référence au griot comme mémoire et conscience du peuple, comme prophète du futur ? Ne faudrait-il pas s’inspirer de l’artisan fabricant de djembés, avec son sens du travail bien fait ? Ne faudrait-il pas en somme revenir à ce sens et ce respect du public qui anima les grands noms des cinémas d’Afrique ? Saisissant le pouls du quartier St Léon, Teno fait résonner sa réflexion avec les images de ce peuple si souvent oublié des politiques de diffusion.
Le circuit informel comme vecteur de cinéphilie et de fidélisation du public vers les films africains : le thème n’est pas nouveau mais jamais une décision n’est venue tenter l’expérience. Pourtant, la demande est là d’images endogènes, et les films du patrimoine sont nombreux qui pourraient y répondre sans bouleverser les circuits existants.
Mais Lieux saints, on l’a compris, ne se réduit pas aux considérations économiques : il est la contribution sincère d’un cinéaste qui s’interroge sur la finalité de son travail et dont l’intuition le pousse à retourner aux sources. Sembène a complété son œuvre littéraire par le cinéma pour toucher directement le peuple, non pour courir les festivals internationaux. Alors que le Fespaco 2009 lui rend hommage, Teno le fait à sa manière, avec l’humilité de l’écoute et la qualité de la démarche, dans un quartier de Ouaga où l’on n’a pas les moyens d’aller au cinéma mais où l’on se débrouille pour restaurer chez soi ces églises d’images qui aident à rêver.

///Article N° : 8412

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