Indochine, sur les traces d’une mère

D'Idrissou Mora-Kpaï

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Documentariste peu prolifique, qui prend donc le temps du geste de création, le Béninois Idrissou Mora-Kpaï étonne à chaque film par la force de sa réflexion sur le monde. Sa sensibilité dans l’attention qu’il porte aux êtres lui permet de faire résonner le sujet qu’il choisit, appuyé par la subtilité de la caméra de Jacques Besse pour capter ambiances et visages dans ses deux derniers films.
De retour au village à la recherche du souvenir de son père, c’est le portrait doux-amer de sa mère et à travers elle de la condition féminine en Afrique post-coloniale qu’il faisait dans Si-Gueriki, la reine-mère (2002). Et dans Arlit, deuxième Paris (2005), il montrait comment les êtres et les corps sont ballottés par l’économie, en un constat qui reste aujourd’hui d’une brûlante actualité, l’exploitation de l’uranium par Areva reprenant ses droits au Niger malgré les prises d’otages.
Le voici ici au Vietnam à rencontrer les descendants des tirailleurs africains venus combattre en Indochine pour la guerre coloniale menée par l’armée française. Les tirailleurs étaient « appelés » (enrôlés de force) durant trois ans puis incités à rempiler comme volontaires. Comme dans tout brassage humain, des enfants sont nés, métis entre deux cultures. A l’aide d’archives et d’une série de témoignages, divers vécus dérangeants sont mis en perspective. Les Africains n’abandonnaient pas leur progéniture mais il leur arrivait, sur le conseil des officiers français (« elle vous emmerderait »), de laisser tomber une mère qui ne sera plus pour les enfants que doux souvenir diffus et cruelle absence.
Le numéro matricule figure toujours en coin de l’écran, rappel du contexte. Des récits de bataille en corps à corps évoquent la dure réalité de la guerre mais c’est surtout la solidarité entre peuples colonisés qui intéresse le réalisateur. « Les Vietminhs étaient les ennemis des Français, pas les nôtres » : les prisonniers africains furent considérés eux aussi comme des victimes de l’impérialisme et libérés.
Guidé par le respect des paroles et des personnes, Idrissou Mora-Kpaï pose pas à pas une mosaïque de témoignages qui seraient vite astreignants s’ils n’étaient de contradictoires et vivants échos, humainement et historiquement forts, et dont personne ne tirera gloire, d’une réalité méconnue sur un lien Afrique-Asie que l’actualité économique rend plus présent aujourd’hui. Le montage élargit progressivement ces facettes diverses et la musique de Wasis Diop renforce la mélancolie qui s’en dégage, si bien qu’au-delà de ces vécus, jusqu’à ce travelling final sur une pirogue dans le port, c’est une planète qui apparaît, celle de ceux de l’entre-deux, celle du peuple des traversées des eaux, ballotté par l’Histoire mais qui n’eût pour autre choix que de prendre le monde pour maison.

///Article N° : 9886

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