Art contemporain : « Ivory Coast is Back »

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Ivory coast is back : c’est le texte d’un dessin humoristique présenté à la Biennale d’art contemporain africain de Dakar 2002 lors de la manifestation pluridisciplinaire  » La terre est à nous  » initiée par Valérie Oka, designer ivoirienne. La Côte d’Ivoire est telle plastiquement de retour ? Etait-elle partie ? Quelle est la place des arts plastiques ivoiriens dans la représentation plastique africaine ?

L’art contemporain de Côte d’Ivoire tient sa spécificité par la naissance du Vohou Vohou sur son sol, puis de la fertilisation d’un terrain propre aux mouvements d’artistes.
Le Vohou Vohou est un mouvement de plasticiens né de façon assez empirique. Réaction spontanée d’une recherche d’une spiritualité liée à l’Afrique, contre un certain académisme considéré comme une forme d’impérialisme occidental, les artistes se revendiquant de cette mouvance s’identifieront par l’utilisation de matériaux et de couleurs de leur  » palette  » immédiate et par conséquent non importée ainsi que par une recherche plastique ancrée dans le terroir et la tradition, autonome de l’Occident et s’appuyant sur une éthique, une philosophie et des formes propres.
Vif dans les années 1980, ce mouvement perdit au fil du temps de sa force : personnalités trop marquées, voix artistiques différentes, réaction spontanée aux implications politiques par trop implicites, expositions fréquentes au début s’espaçant au fil du temps …
Le Vohou n’est plus… A la mort du Vohou, la Côte d’Ivoire vît la naissance de Traces et de Daro Daro. En marge de ces mouvements vivent d’autres plasticiens et un homme qui – curieusement – à l’origine ne se définissait pas en qualité d’artiste plasticien mais qui reste l’un des plus connu sur la scène internationale comme représentatif de l’art contemporain de la Côte d’Ivoire : Frédéric Bruly-Bouabré.
Daro : un mouvement, un état d’esprit
Le mouvement Daro-Daro, né à l’automne 1996, a pour créateurs une dizaine de plasticiens ivoiriens (Gagnogo Tiebena, Issa Kouyaté, Kokobi Jems Robert, Koamé Badouet, Lydie Etien, Mathilde Moreau, Mensah K. Ignace, N’Guessan Essoh, Vincent Niamien, Yacouba Touré) et le critique d’art Mimi Errol.
Formalisé par deux manifestes, ce mouvement dont le nom signifie Victoire–Victoire en langue adjoukrou, vise à éveiller les consciences dans le but d’entretenir une émulation créatrice par le biais d’expériences croisées dans des Workshops, défend la liberté de création et l’indépendance de l’esprit par rapport au marché de l’art et à ses lieux conventionnels d’exposition et évolue à la périphérie des cités urbaines pour rapprocher l’art de son premier destinataire.
Les manifestes prônent le refus de disparaître en agissant en artiste libre, en libérant spontanément toutes les pulsions créatrices sans se préoccuper des préjugés et de l’opinion publique.
Partant de l’idée que l’art est juxtaposition, affrontement, confrontation de styles, Daro-Daro s’est fixé pour objectif d’être le creuset de toutes les inspirations et aspirations de plasticiens différents, voire opposés, en estompant frontières entre pays et disciplines artistiques.
Les actes du mouvement furent trois Workshops : 1996, 1997 et 2000. Ils sont marquants car autofinancés, ouverts sur d’autres disciplines artistiques (des critiques, des photographes et des écrivains furent présents) et donnèrent naissance à la création de lieux non conventionnels d’exposition à l’endroit où les œuvres étaient créées.
Du Vohou Vohou, venaient certains des membres du Daro Daro. Certains, à l’image de Yacouba Touré, à l’origine des manifestes des deux mouvements, ont évacué l’idéologie Vohou pour s’ouvrir à d’autres préoccupations, d’autres horizons sans pour autant renier le Vohou.
Les plasticiens en Côte d’Ivoire
Les artistes plasticiens sont en majorité peintres ou designers. A l’exception de Yacouba Touré ou Jems Robert Kokobi, la Côte d’Ivoire connaît peu de plasticiens réalisant des installations ou performances, ou tournés vers les nouveaux médias type vidéos. On peut par contre dire, forte des designers reconnus que sont Vincent Niamien, Issa Diabaté et Valérie Oka, que la Côte d’Ivoire est l’un des foyers du design en Afrique. Ils ont tour à tour reçu le prix du design de la Biennale de Dakar (respectivement 1996, 1998 et 2000). Leurs créations se caractérisent par une originalité, une identité contemporaine éloignée d’un artisanat parfois à tort présenté comme design et une âme entre Afrique et Occident.
Vincent Niamien, le précurseur en quelque sorte, travaille avant tout chaises de bois et de fer : formes ancestrales revisitées donnant naissance à de véritables œuvres d’art. Issa Diabaté s’approprie la matière plastique (sceaux de couleur) pour nous offrir des lampes colorées ou des installations de formes propres. Valérie Oka nous permet de nous asseoir sur des sièges contemporains, d’allumer nos bougies, de sereinement vivre entourés d’objets plein d’esprit.
En peinture, l’empreinte de l’expression plastique Vohou est forte : matériaux, supports et couleurs. Est-ce à dire que la Côte d’Ivoire est  » plombée  » par le Vohou comme l’exprime un plasticien ivoirien vivant en France, Ernest Dükü, qui n’a jamais été directement impliqué dans les mouvements plastiques de son pays ?
Une certaine tendance à l’abstraction semble être de mise en Côte d’Ivoire avec des exceptions comme Issa Kouyaté avec ses scènes de rue de ville africaine, expression d’instantanéité de vie pouvant néanmoins parfois avoir des tendances abstraites, ou Mathilde Moreau avec notamment son travail sur des portes d’inspiration asiatique, fruit d’un long séjour d’étude en Chine.
Monique Aggrey, Tiebena Dagnogo, Tamsir Dia, Zirignon Grobli etc vivent en Côte d’Ivoire, tandis qu’Aboudramane et Ernest Dükü vivent en France, Jems Robert Kokobi en Allemagne.
Autant de styles, de touches, d’inspiration particulières… Une ligne commune semble néanmoins se dessiner : l’identité plastique forte de chaque artiste. Chacun mène sa propre barque, a une démarche individuelle marquée, imprégnée spirituellement, hors des contraintes notamment commerciale du moment ou des contingences extérieures. Est-ce pour cela que l’art plastique ivoirien a du mal à trouver sa place dans la création contemporaine africaine voire mondiale ? Certainement en partie : rien ne ressemble à la naissance d’une école, la genèse d’un courant… Cette diversité trouble l’œil parfois néophyte des diffuseurs potentiels, si bien qu’alors que les créateurs d’autres pays d’Afrique Occidentale voient leurs possibilités d’expositions et de diffusions accrues hors de leur cercle national, ceux de Côte d’Ivoire sont aujourd’hui peu nombreux à bénéficier des mêmes possibilités.
Les destins croisés de l’art et de la politique en sont une autre raison. Depuis les troubles nés à l’aube du nouveau millénaire, les artistes ont de moins en moins la faculté de diffuser leur art : galeries moins nombreuses (deux à ce jour), acheteurs étrangers moins nombreux…
La présence du MASA, axé sur les arts vivants (théâtre, danse, musique) sur le sol ivoirien fait que la culture nationale privilégie – inconsciemment ou involontairement – les arts du spectacle au détriment d’autres formes artistiques. En cela, la Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé. Des phénomènes analogues sont ressentis au Sénégal avec la place force donnée aux arts plastiques par une politique incitative née en 1966 sous l’impulsion de Senghor et par la présence de la Biennale de Dakar ou au Mali avec les Rencontres photographiques de Bamako.
Mémoire et jeunes générations
Des artistes marquants sont récemment décédés, respectivement en 2001 et 2002 : Issa Kouyaté et Yacouba Touré. Reconnu comme plasticien majeur de Côte d’Ivoire, issu des Beaux Arts d’Abidjan puis de Paris, enseignant aux Beaux Arts à Abidjan, Yacouba Touré était l’un des seuls plasticiens ivoiriens à avoir opéré le tournant des œuvres peintes aux installations (à l’exemple des Enfants soldats, 2000) voire à des performances et à l’utilisation de vidéos.
Aujourd’hui, la majorité des plasticiens ivoiriens ont de 35 à 50 ans. Souvent diplômés des Beaux Arts d’Abidjan, certains ont également suivi un enseignement supérieur en Europe, et notamment en France à une époque – celle d’Houphouët-Boigny – où l’Etat Ivoirien encourageait la formation plastique supérieure hors de ses frontières.
Cependant, la visite des ateliers d’artistes à Abidjan, capitale économique centralisant la plupart des créateurs à l’instar d’autres capitales africaines, laisse penser que peu d’artistes suivent aujourd’hui leurs aînés. Plusieurs promotions de l’école des Beaux-Arts d’Abidjan sont venus grossir les rangs des enseignants sans véritablement continuer leur propre travail plastique.
Est-ce le manque d’incitation d’une incertitude économique dans un contexte politique instable ou bien un combat peu aisé pour trouver sa propre voie à face à des individualités artistiques fortes ? Ou encore le poids social d’une société peu encline à regarder les enseignants vivre d’une passion artistique ? Toujours est-il que peu d’artistes survivent à la sortie des Beaux Arts malgré des initiatives individuelles telles que celle d’Alain Dagry, plasticien enseignant qui expose les talents naissants.
Il existe des exceptions, comme Ange-Martial Méné, jeune plasticien de 25 ans, qui a exposé à plusieurs reprises en France. Ecriture originale, matières brutes et couleurs pures de terre à l’image des cavernes rupestres qui l’inspirent : Méné a un travail plastique original et spirituel marquant une identité plastique aussi forte que ses aînés.
Curieusement, et malgré tous ces facteurs peu favorables à un terreau artistique, les plasticiens sont peu nombreux à avoir quitté le sol national ivoirien. Jems Robert Kokobi est l’un des seuls. Primées lors de la Biennale de Dakar 2000, ses sculptures de bois entaillées et brûlées laissent entrevoir les stigmates de l’être humain, ses doutes, ses douleurs… Son travail porte aussi bien sur l’intime que sur l’Histoire, prenant pour thèmes l’esclavage ou la diaspora.
Ernest Dükü, installé en Région parisienne, produit des œuvres à forte aura spirituelle, avec des couleurs surprenantes et des messages à intercepter.
Aboudramane, qui vit à Paris, bâtit de petites constructions : logis, temple, réceptacle, contenant… Les formes parlent d’elle même tandis que le contenu est tout de spiritualité.
Plastique de l’avenir
Qui peut dire aujourd’hui les arts plastiques de la Côte d’Ivoire dans quelques années ? Certains artistes trouveront–ils une place privilégiée sur le marché de l’art contemporain à l’image de l’artiste Ouatt vivant aux Etats–Unis ? A l’heure actuelle, l’art contemporain ivoirien peut sembler marginalisé faute de diffuseurs et de marché.
La politique ne joue-t-elle pas son rôle ? Le Vohou était porteur non seulement de revendications esthétiques mais avait des implications fortes par sa portée identitaire. Daro-Daro par ses aspirations libertaires avait une portée non uniquement plastique.
Un des évènements majeurs de la reconnaissance de l’art contemporain africain que fût les  » Magiciens de la Terre  » à Paris ne présenta que Frédéric Bruly-Bouabré : nul plasticien du Vohou ni même Christian Lattier, artiste sculpteur majeur de Côte d’Ivoire. Bruly-Bouabré, autodidacte, vraisemblablement plus philosophe que plasticien, bien loin des standards de l’art contemporain mondial, livre aux yeux du public occidental une multitude de dessins formant le plus souvent une histoire… Aux dires des artistes, l’iceberg Frédéric Bruly-Bouabré cacherait la foisonnante création plastique ivoirienne porteuse de sens, d’originalité et de pensée…

Sylvie Le Gall est fondatrice et présidente de l’association française Ars Ante Africa. Depuis sa création en 2000, l’association axe son activité autour d’expositions, projets et textes visant à la diffusion et à la promotion de l’art contemporain africain. http://www.aaars.org///Article N° : 3106

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