AssiégéEs, nouvelle offensive politique

Lire hors-ligne :

En juin, le premier numéro de la revue AssiégéEs paraît. S’adressant aux personnes « raciséEs », elle aborde des questions liées au racisme, au patriarcat et au capitalisme. Croiser ces différentes luttes est le but de cette initiative, portée par une équipe de jeunes entre 20 et 30 ans, pour beaucoup déçu-e-s des mouvements politiques traditionnels. Rencontre avec la directrice de publication, Fania Noël.

Afriscope : La revue AssiégéEs est portée par des « racisés ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Fania Noël :Les races biologiques n’existent pas. Mais les races, sociologiquement, existent avec des conséquences en termes économiques, entre autres avec une proportion importante de « non-blancs » en bas de l’échelle sociale (chômage, bas salaire, prison, etc.). Le mot « raciséE » décrit des réalités sociales liées à l’histoire : stigmatisation, discrimination, exploitation, (néo)colonialisme, mais aussi résistance. Il montre les effets du racisme systémique sur les « non-blancs ». On ne le choisit pas. De fait, la structure sociale qui nous assigneb des places auxquelles seuls quel ques -uns échappent nous a racisés. Ce n’est pas se victimiser. C’est décrire une oppression pour mieux y résister, s’émanciper, et c’est un outil politique pour rassembler les personnes
confrontées au racisme.

Pouvez-vous nous expliquer ce choix radical »par et pour les raciséEs » ?

AssiégéEs s’attaque au racisme, au patriarcat et au système capitaliste global. Ces questions n’affectent pas la société majoritaire et les « minorités » de la même manière, d’où l’importance de prendre en compte ces spécificités. Nous ciblons les personnes racisées, principalement les femmes, les queer et les trans racisé.s, c’est-à-dire les plus invisibles dans la lutte globale contre le racisme. Des hommes racisés hétérosexuels trouvent aussi cela intéressant. Tant mieux.

Vous êtes une revue qui se définit comme intersectionnelle, c’est-à-dire dans une approche race/genre/classe. Comment cette nécessité s’inscrit en France ?

Dès qu’il faut trouver des ressources sur les questions de genre et de sexualité (féminisme, orientations sexuelles, transidentité) adaptées aux réalités des racisé.e.s en France, mais sans biais raciste ou exotisant, c’est difficile. Il fallait souvent aller vers des ressources en anglais. Il y a eu d’autres initiatives par le passé en France, comme Acceptes-T pour les personnes trans racisées, des associations de travailleuses du sexe ou de migrantes racisées. On veut poursuivre dans ce sens, en faisant le choix clair que touTEs les contributeurs et contributrices soient des personnes racisées, et pour la plupart non-académiques. AssiégéEs assume ses choix et est 100 % autofinancé.

Vous organisez des événements, Intersectionnalité TMTC le 14 juin à Paris, le 28 juin à Bruxelles et une université populaire Retournement de cerveaux en juillet à Paris.

Lors de ces événements, les ateliers seront en non-mixité : un atelier « Alliances des Femmes raciséEs » sera réservé aux femmes raciséEs, de même pour l’atelier sur le travail du sexe comme une question éminemment antiraciste et féministe. La non-mixité permet de créer des espaces de parole extrêmement rares où l’on peut parler librement, où les personnes racisées ont la priorité de parole sur ce qu’elles vivent et où elles peuvent le politiser elles-mêmes. À la fin de chaque atelier, des choses concrètes seront décidées en matière politique. Et l’université populaire, c’est la même chose sur un mois avec dix modules.

L’article d’Amandine Gay (1) Niafou is the new punk paraîtra dans le premier numéro. Que veut dire « Niafou » ?

Niafou est une insulte qui désigne les femmes noires qui portent des tissages bon marché, qui traînent à Gare du Nord et se battent. Elle a été utilisée par des femmes noires pour parler des personnages du film Bande de filles(2) en disant « pourquoi ils nous représentent comme ça et pas comme chefs d’entreprise ? ». L’article Niafou is the new punk montre comment cette critique est problématique. Il dénonce la politique de respectabilité imposée à ces jeunes femmes noires à qui on reproche de ne pas être une « bonne femme noire ». Pourquoi les punksà chiens blancs seraient une forme de rébellion et pas elles ?Si tu critiques Bande de filles (qui est un film très problématique) parce que ce n’est pas une image que tu veux qu’on montre des Noires alors que tu adores Scandal (3) avec une femme noire capitaliste qui travaille pour un Président qui lâche des drones dans le monde, ou que tu adores Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? (4) avec l’archétype des hommes racisés dont le couple mixte est le symbole de leur intégration, de leur réussite sociale et de la France « black, blanc, beur », il y a un problème. D’ailleurs l’idée que le métissage est la solution au racisme est récurrente en France. A-t-on déjà pensé que l’hétérosexualité était une solution au sexisme ? Non, car aimer, sortir, coucher, avoir des enfants avec une personne, ce n’est pas déconstruire un système d’oppression, ni être un.e allié-e dans la lutte. Donc de la même façon qu’un homme hétérosexuel qui dirait « je ne suis pas sexiste, je suis marié à une femme » est un non argument, « je ne suis pas raciste, je suis avec une noir.e/arabe/ asiatique » est tout aussi bidon.

Niafou is the new punk est donc une forme d’afroféminisme ?

Oui, l’afroféminisme lutte contre les oppressions et les discriminations spécifiques aux femmes noires qui subissent le sexisme en tant que femme, le racisme en tant que noire et sont souvent en bas de l’échelle économique.

En quoi le féminisme blanc est-il selon vous une forme d’oppression ?

Osez le féminisme et d’autres associations du féminisme majoritaire blanc pensent que le féminisme leur appartient. Quand elles parlent aux femmes racisées, c’est pour décider pour elles (exemple : les femmes voilées). Elles se battent contre les travailleuses du sexe mais ça ne les empêche pas d’être au Women’s Forum avec des femmes chef d’entreprises qui exploitent des travailleuses (et travailleurs). Elles veulent l’égalité hommes/ femmes sans reconnaître que les hommes racisés sont économiquement inférieurs à la plupart des femmes blanches, et que les femmes racisées ne bénéficient pas de leurs luttes à elles : quand des femmes blanches classe moyenne ou supérieure s’émancipent, ce sont les femmes racisées qui s’occupent de leurs enfants et de leur ménage. Mais il faut dire qu’il y a des Blanches qui sont féministes mais qui ne sont pas dans le féminisme blanc. Le féminisme blanc est un concept. Comme l’afroféminisme. Il y a des femmes noires féministes mais pas afroféministes.

Propos recueillis par Marie-Julie Chalu

Quelques définitions :

Le racisme systémique définit une situation de discrimination et d’oppression due à l’interactionde pratiques, de comportements, de décisions individuelles ou institutionnelles (école, police etc.…) ayant des conséquences préjudiciables sur les vies, les corps des personnes racisées.

Queer désigne les personnes qui refusent la catégorisation de leur genre, de leurs sentiments amoureux ou de leur sexualité. Ce mot tente de rassembler les gens (y compris les hétérosexuels) qui ne se reconnaissent pas dans l’hétérosexisme de la société.
L’intersectionnalité : Concept sociologique selon lequel plusieurs formes de discrimination et de domination (racisme, sexisme, homophobie etc.…) interagissent entre elles dans un système capitaliste. Théorisé par l’universitaire féministe afro-américaine Kimberlé Williams Crenshaw.

La non-mixité: est une pratique pour l’émancipation par et pour les opprimé-e-s autant dans la direction des luttes que dans la définition des oppressions. Utilisée notamment dans le combat pour les droits civiques par les militant-e-s afro-américain-e-s.

///Article N° : 12977

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire