Bambi, elle est noire mais elle est belle

De Maïmouna Gueye

Le racisme, une tradition française ?
Print Friendly, PDF & Email

Jusqu’au 22 avril, Le Tarmac de la Villette reçoit la nouvelle création de Maïmouna Gueye, parcours initiatique où se mêle tragique et burlesque et où le prix de la liberté passe par la solitude.

Maïmouna attend le métro sur le quai de la station Porte de Pantin. Après 22h, les métros se font plus rares mais il arrive enfin. Maïmouna prend place. Derrière elle, sur un strapontin, un  » dofdoflou  » (un fou qui veut nous rendre fou), pousse un râle violent puis se lève et agresse une femme d’origine indienne assise en face de Maïmouna. Il se met à exhiber son bras plein de cicatrices et lui jette à la figure ses menaces et sa violence. Puis il retourne s’asseoir et boit sa gnôle pendant que Maïmouna s’écrie  » Lui là, il vient de me faire vieillir de cinq ans au moins. « 
Qui pourrait imaginer que cette femme vient de se livrer à une performance rare sur la scène du Tarmac de la Villette ? La représentation est maintenant terminée. Maïmouna a simplement faim et peut-être un peu froid. Elle rentre, en attendant de rejouer le lendemain son texte, Bambi, elle est noire, mais elle est belle, un titre aux multiples facettes.
C’est d’abord une expression, répétée maintes et maintes fois par sa belle-mère, qui lui offre une banane à la place de fleurs lorsqu’elle arrive en France. Ensuite, c’est une manifestation du racisme banal et normalisé, subie par celles qui se marient avec des  » toubabs  » (des blancs), mais aussi par celles qui sont nées en France et qui vivent la même chose. Enfin c’est un symbole, qui a nourrit sa rage, enfouie pour l’amour puis vomie pour la liberté.
Car au fond de cette histoire, se cache une soif de liberté et d’indépendance qui ne cesse de se construire tout au long du spectacle. Maïmouna Gueye se revendique avant tout comme comédienne mais c’est une artiste complète qui se livre chaque soir, proposant un parcours initiatique mêlant tragique et burlesque.
Parcours initiatique qui commence comme au cinéma et se termine comme à la maison. Parcours semé de personnages à la fois sublimes et grotesques, cruels et dominateurs. Elle commence avec  » Yaye Khouli Bët  » (qui veut dire approximativement Maman « Qu’est ce que tu as à me regarder ? « ), qui voit le futur de la petite Bambi avec un  » toubab « . Puis une autre voix, un autre corps et c’est sa mère qui parle, sa mère qui attend depuis des années son mari, parti pour l’Europe, qui subit les commérages et les insultes à peine voilées des  » on « , ces femmes à la langue bien pendue.
Puis de nouveau, elle est Bambi, racontant son quotidien, grandissant, à la poursuite du bonheur, qu’elle pense trouver chez un  » toubab  » qui l’emmènera là-bas, en France. Bambi le cherche. Bambi le trouve. Bambi l’aime, part avec lui, vit avec lui et sa famille aux fins fonds de l’Auvergne. Commence alors une traversée mêlée d’hypocrisie, de racisme, d’humiliation et d’intégration qu’elle se force à avaler.
Maïmouna Gueye n’est tendre avec personne. Même pas avec elle-même. Elle dénonce le Sénégal, où le choix d’une jeune fille se situe entre la débauche et le mariage arrangé. Elle dénonce la France où l’alternative d’une noire se situe entre intégration et dissolution. Dans les deux cas, il s’agit d’un viol. Maïmouna Gueye l’écrit, le joue, le danse et le chante au sens propre comme au figuré.
La mise en scène, signée Richard Bean et Jérôme Lang, se concentre entièrement sur la comédienne tout en lui proposant des partenaires de jeu.
Le sable, d’abord, recouvrant toute la scène et se situant dans la terre sénégalaise, tour à tour baigné par le soleil, rougie par la colère ou engloutie par les contes cruels que rejette la mer.
Ensuite, un tronc d’arbre, où Bambi va se cacher, servant de boîte aux lettres ou de trait d’union entre le récit et le chant magnifique de Bambi, cri sans limite, mélange d’Oumou Sangaré et de Léo Ferré.
Son troisième partenaire est un écran en fond de scène qui dessine ses pensées et nous fait entrer à l’intérieur de son esprit, à travers des images en mouvement, mises en musique par Quentin Sirjacq. A d’autres moments, c’est elle qui entre dans la toile devenant ombre tragique ou présence universelle.
Le quatrième partenaire est un banc, évoquant un banc public sans en être un. Mais lorsque Bambi s’y allonge, elle fait apparaître dans son corps, une attitude différente selon qu’elle est au Sénégal ou en France.
Son dernier partenaire est son costume. Signé Myriam Drosne, à la fois robe de mariée, pagne, et réussissant même à évoquer la nudité.
Chaque soir, Maïmouna Gueye attend son ultime partenaire, le public, et elle réussit, par son jeu, à révéler son intimité la plus secrète, créant des réactions différentes chez les spectateurs.
A la sortie du spectacle Olga, Aminata et Sonia, trois jeunes filles nées en France ou en Suisse et d’origine africaine commentent :.  » Une belle mise en scène « , commence Aminata.  » Beaucoup d’ironie, ça j’ai bien aimé « , poursuit Sonia.  » Les stéréotypes sont bien montrés. Le racisme tourné en dérision… « , continue Olga. On a pas l’habitude d’entendre des vérités comme celles-là. Je me dis que si j’avais été une babtou (toubab en verlan), j’aurais peut-être été choquée parce que c’était tellement vrai ce qu’elle disait… « , confie Sonia, relayée par Aminata qui ajoute « …parce que se manger des vérités en pleine tête, ça fait bizarre même en temps que noir… « ,  » …mais ça fait du bien de temps en temps. « , poursuit Olga. Elles se mettent toutes à rire et Olga poursuit  » parce que « Elle est noire mais elle est belle », ou le contraire, onl’a déjà entendu « .
Elles rient des stéréotypes des blancs sur les noirs et puis du fameux gri-gri pour marabouter l’homme,  » ça on connaît bien aussi « , ajoute Sonia en soulignant que  » ce spectacle montre la bêtise de l’homme, qu’il n’en faut pas beaucoup pour tomber dans les stéréotypes… « ,  » Y a des fois, on se demande si ils se rendent compte, les blancs. ! « , remarque Aminata, qui d’un coup a perdu son sourire.  » Oui, ce genre de spectacle, ça montre qu’on capte ces humiliations même si on ne réagit pas sur le coup. On retient les choses mais ça fait mal quand même… « , note Olga,  » Ce spectacle montre à l’autre « Fais attention à ce que tu dis… » « , ajoute Sonia  » …et fais attention aussi à ce que tu fais « , conclut Aminata.
Autre perception, celle de Jacqueline et Stéphane qui sont allemands.
 » J’ai bien aimé. C’était un peu difficile à comprendre parce qu’on est allemands, mais c’était, très dynamique, très énergique, très frais. « , commence Jacqueline. Stéphane poursuit :  »  Pour moi qui suis entrain d’apprendre le français, je pense que j’ai compris la majorité du spectacle mais pas vraiment les subtilités… « . Jacqueline raconte :  » L’image qui m’a le plus touché, c’était au début je crois, quand elle parlait de l’attrait pour la France, quand on voyait une vidéo. J’ai été au Sénégal l’année dernière. J’étais dans une famille pendant une journée, et là j’ai rencontré des petites filles. Elles me parlaient toutes de la France comme du paradis absolu. Ça m’a fait mal, parce que ce n’est pas tout à fait la réalité et en même temps je me sentais bête d’expliquer cela tellement elles y croyaient, ça avait l’air d’un rêve tellement grand. « , et Stéphane de continuer :  »  L’image qui m’a le plus marquée c’est quand elle a changé de rôle, quand elle jouait en même temps, la belle-mère, puis le beau-père, puis la belle-mère. La facilité qu’elle avait de passer d’un personnage à l’autre, c’était très fort.  »
Ces témoignages montrent que le spectacle de Maïmouna Gueye est incontournable dans une société qui ne veut pas changer, qui a été un des pays à dénoncer l’apartheid en Afrique du Sud mais qui, d’une certaine manière la  » sous-tend  » dans son fonctionnement non pas en tant que loi mais en tant que tradition.
En prenant le RER D pour venir voir le spectacle, j’ai eu droit à un contrôle de papier. A côté de moi, cinq ou six personnes se font contrôler aussi. Elles sont toutes noires. En rentrant du spectacle, attendant le RER D, je me fais à nouveau contrôler. Mais que se passe-t-il ? Ah, j’avais oublié : Je suis noire.

Bambi, elle est noire, mais elle est belle de et avec Maïmouna Gueye.
Mise en scène : Richard Bean / Assistant à la mise en scène : Jérôme Lang Lumière : Maurice Fouilhé / Costume : Myriam Drosne / Musique : Quentin Sirjacq
Jusqu’au 22 avril au Tarmac de La Villette, 211, avenue Jean Jaurès 75019 Paris. M° Porte de Pantin ou Porte de la Villette – Bus PC ou 75 – tel : 01.40.03.93.95 – www.letarmac.fr///Article N° : 4369

  • 1
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
© Eric Legrand
© Eric Legrand





Laisser un commentaire