Bamtaaré: théâtre et sacerdoce social au Sénégal

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« Je vais dans les villages, les bidonvilles afin de faire de la sensibilisation. Fier je suis, parce que je crois que mon théâtre peut être utile aux miens. J’en ai fait mon credo. Longues randonnées sur les pistes à mille nids de poules, à faire du théâtre forum pour apprendre aux femmes à conquérir leur doit à la parole… J’en reviens exténué mais heureux…
« Porte-gourde » d’une parole vraie dissimulée dans le fouillis des convenances, je n’hésite pas à casser la gourde sur la place publique pour en répandre la vérité… devant le regard de tous. N’en déplaise aux roitelets et aux autres tyranneaux aux pieds d’argile »
Koulsy Lamko, Ouagadougou, mars 1995, in : Alternatives Théâtrales n°48, juin 1995.

Bamtaaré, c’est un groupe de 25 jeunes artistes sénégalais, des hommes et des femmes pleins de fougue et d’enthousiasme qui conçoivent avant tout leur art comme un véritable sacerdoce social. Educateurs, chômeurs, mères de famille, employés, ouvriers… Ils partagent tous la même passion du théâtre et le même humanisme. Créée en janvier 1992 avec le soutien de L’APROFES (Association pour la Promotion de la Femme Sénégalaise), dans la banlieue de Kaolack, troisième grande ville du Sénégal à 200 kilomètres de Dakar, la troupe pratique un théâtre d’intervention qui marche dans les pas de l’école burkinabè du théâtre pour le développement dont Koulsy Lamko continue, à Ouagadougou, d’impulser la dynamique. Elle parcourt chaque année des kilo-mètres pour aller à la rencontre des populations dans les villages et les quartiers les plus pauvres. Son énergie n’a d’égale que sa créativité.
Le théâtre-action de Bamtaaré, c’est un théâtre conçu comme un média populaire, un moyen de communication et d’information ; le moyen de faire changer les comportements et les mentalités, le moyen de faire avancer la société. « Progrès », c’est justement le sens de bamtaaré en langue pulaar. « Elever le niveau de conscience des populations « , voilà le véritable enjeu de son action sociale et culturelle, selon Moussa Diaw, le coordinateur de la troupe.
Bamtaaré a déjà monté une dizaine de pièces et aucun sujet n’y est tabou : femme battue, fille mère, harcèlement sexuel, analphabétisme, scolarisation, polygamie, contrôle des naissances, sida, mais aussi : crédit, dévaluation, pauvreté et mondialisation, protection de l’environnement… Les comédiens créent leurs spectacles après de longues séances d’improvisation, puis d’expérimentation auprès des publics ruraux et urbains. Ils ont participé à plusieurs reprises au Festival international du Théâtre pour le Développement au Burkina Faso et remporté un prix en 1994 avec Le Prix de la Libération. Ils se sont même dernièrement lancés dans la réalisation de téléfilms éducatifs, disponibles en cassettes vidéo, sur les violences que subissent les femmes et l’éducation des jeunes filles (Weet).
Invité par le Comité de l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM), la troupe est venue en Belgique et en France en octobre dernier, où elle a présenté Quitter les ténèbres, une pièce qui évoque les stratégies de survie que les femmes sont capables de mettre en place pour sortir de la pauvreté face à l’impuissance des institutions et aux manipulations étatiques. En résistant aux programmes d’austérité imposés par la Banque Mondiale et le FMI, des villageois et des villageoises disent non à un système qui contribue à la destruction de leur communauté et la perte de leur culture et de leur identité.
Dans les mois à venir, la troupe devrait également participer au Festival Euro-Case en Croatie, un des plus prestigieux festivals de théâtre en Europe. Car l’ambition de Bamtaaré dépasse largement les frontières du Sénégal : le groupe entretient des relations étroites avec des troupes internationales qui mènent le même combat social, notamment au Burkina Faso, dans l’espoir de créer en Afrique un véritable réseau de troupes de théâtre pour le développement.

///Article N° : 336

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