Battling Siki

De Jean-Marie Bretagne

La boxe comme métaphore
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Journaliste et écrivain, Jean-Marie Bretagne à découvert l’histoire du boxeur sénégalais Battling Siki à l’occasion d’un séjour à Saint-Louis du Sénégal, sa ville natale. Fruit d’une enquête minutieuse, ce roman revient sur le combat d’un homme, libre et insoumis, qui payera très cher le prix de sa liberté.

On se rappelle ce moment intense du roman de Jacques Stephen Alexis, L’Espace d’un cillement. À la suite d’une altercation dans le Sensation Bar, décor port-au-princien de ce somptueux roman insuffisamment relu, le syndicaliste El Caucho administre une raclée à quelques marines étatsuniens en goguette, ponctuant la chute de chacun d’entre eux d’un chiffre : « ‘¡ Cuatro !…‘ Autre victime…’¡ Cinco… !‘ El Caucho est pire qu’un bœuf ». Ce décompte, il faut s’en souvenir, répond à celui de la Niña, dont le corps est labouré par les mêmes marines, au début du roman. Dans cette histoire, il n’est pas anodin que la violence physique du corps à corps, soit mise en parallèle avec l’oppression sexuelle, et le retournement du préjugé de couleur.
De ce qui n’était dans ce roman qu’une figure littéraire, la transposition d’un retournement de situation à travers un pugilat, le journaliste Jean-Marie Bretagne vient nous rappeler qu’elle s’appuie sur une autre histoire, méconnue parce que récrite et brouillée, celle du boxeur Battling Siki. Cette histoire, elle est à la fois flamboyante et misérable, surprenante et terriblement banale. Elle raconte celle d’un enfant de Saint-Louis du Sénégal, Mbarick Fall, né en 1897, qui, auréolé de légendes, pas toutes lumineuses, deviendra boxeur en France, battra lors d’un combat mémorable en 1922, le champion Carpentier, puis, déchu pour d’obscures raisons – une grave accusation de truquage -, partira aux États Unis, où il finira assassiné quelque part dans Harlem, un petit matin glacial de décembre 1925. Cette biographie pourrait se résumer à ceci, à quelques variantes près, disponibles dans des textes épars, ou bien dans des encyclopédies des sports. Le seul problème, est qu’elle est en grande partie trouée, et que la réalité est bien plus subtile. Le combat mémorable contre Carpentier, par exemple, ne saurait être banalisé. Il se déroule dans un contexte qui met en relief la conception ainsi que l’expression du préjugé de couleur de ces temps : un boxeur noir, tout entier considéré comme redevable de la vie sauvage, ne saurait battre un athlète blanc et civilisé. Quelques voix néanmoins, dans des articles rares, ont bien pourtant exprimé ce que cette victoire avait d’important et de retentissant : Paul Vaillant-Couturier, dans l’Humanité, mais aussi un jeune étudiant, Nguyen Aï Quac, plus connu plus tard sous le nom d’Ho Chi Minh, qui écrit ceci dans un journal militant : « Depuis que le colonialisme existe, des Blancs ont été payés pour casser la g… des Noirs. Pour une fois, un Noir a été payé pour en faire autant à un Blanc ».
C’est toute la subtilité de la biographie écrite par Bretagne de parvenir à dépasser le cadre de l’énoncé brut, et d’en isoler les scories en se livrant à un travail résolument critique des sources disponibles. Pourtant, elles sont rares, tant justement la force du préjugé s’est acharnée à émietter les quelques éléments. Il demeure des conjectures, des relations entre différents versants de l’existence du boxeur, des hypothèses. Peu à peu, cependant, la figure se redresse, prend son ampleur, s’affirmant comme une de ces effigies de la lutte pour la reconnaissance de soi qui mettent en pièces les évidences tronquées ainsi que les clichés redevables d’une anthropologie de bazar. Battling Siki est à la fois une figure héroïque, mais aussi et avant tout, un homme : pas seulement un boxeur, ni le jouet de ses managers ou bien la coqueluche ridiculisée d’une bonne conscience qui ne se prive pas pour autant de le débiner quand il a le dos tourné, ou bien, enfin, ce qui reste d’un trait de gomme frotté sur la réalité quand il en a été évidé.
Jean-Marie Bretagne adopte une perspective quasiment participative, en arpentant les lieux, en essayant de retrouver des témoins de témoins, en interrogeant les mémoires, les célébrations, comme celle de Mame Cumba Bang, celle qui habite le fleuve Sénégal. Il retrouve les lieux, les dépouillant progressivement de ce qui les a recouverts de la superposition de strates. Alors, la vie de Mbarick Fall s’accroche à cette vigilance au réel. L’enfant de l’école coranique, le plongeur de l’arrière pièce des restaurants, le boxeur triomphant progressivement d’adversaires à sa mesure, l’engagé dans la guerre, le héros malmené dans les tranchées, le séducteur, ne sont plus de simples caractéristiques qui permettraient de figer le personnage dans une série d’instantanés, ou dans le déroulement du mouvement saccadé des images d’un film muet de temps plus anciens. Ce ne sont plus que les attributs d’un être de légende, figure presque emblématique de ce désastre qu’aura été la colonisation, dilacérant les existences en les arrachant à leurs espaces de reconnaissance immédiate. Bretagne retrouve et cite avec précision, il faut l’en remercier, la procession abjecte des discours les plus sinistres, annonciateurs d’autres désastres de la conscience.
Pourtant, ce n’est pas la seule vertu documentaire qui rend cet ouvrage attachant : à plusieurs reprises, le journaliste devient écrivain, déléguant à la littérature la conquête de l’histoire, qui est aussi la réinscription de Battling Siki dans sa propre évidence. L’évocation des nuits parisiennes, par exemple, les rencontres de Battling Siki avec sa jeune maîtresse bohémienne, ouvre à la part du rêve, mais hélas aussi au cauchemar. Il s’en manifeste alors une qualité essentielle du boxeur, quelque peu hors de propos de nos jours, et qui est la grandeur, cette vertu toute classique, que Battling Siki incarne avec justesse. Cette grandeur, justement, fait paraître bien médiocres les textes de ces hérauts du colonialisme que furent Rosny Aîné, par exemple, ou bien tel libelliste du Figaro. Juste retournement des discours, qui montre combien la culture peut voisiner justement avec l’abjection.
On se permettra ici de rappeler brièvement que justement, Jacques Stephen Alexis avait rencontré Ho Chi Minh, un an après la publication de L’Espace d’un cillement, lors d’un voyage en avion (1), entre Irkoustk et Pékin, voyage pendant lequel l’oncle Ho parlera à l’auteur de Compère Général Soleil, qu’il avait lu. Peut-être se sont-ils également souvenus de ces histoires de boxeurs, qu’ils avaient tous deux chargés de tant de symbolique.

1. Éric Sarner, La Passe du vent. Une histoire haïtienne, Payot & Rivages, collection Voyageurs Payot, Paris, 1994, p.239Jean-Marie Bretagne, Battling Siki, Philippe Rey, collection À tombeau ouvert, Paris, 2008///Article N° : 7477

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