Prière aux Ancêtres

De Gabriel Mwènè Okoundji

Gabriel Okoundji : de part et d'autre de la parole
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À propos de Prière aux ancêtres de Gabriel Okoundji, où la parole jaillit dans sa souveraineté, déjouant le leurre que seul l’écrit résiste au temps quand la parole s’envole…

La préface de Joan-Pèire Tardiu qui ouvre le recueil de Gabriel Mwènè Okoundji, Prière aux Ancêtres (1), a eu pour effet de provoquer en moi le souvenir récent d’une conférence par l’écrivaine d’origine Guadeloupéenne, Maryse Condé. J’insiste volontiers sur l' »origine » Guadeloupéenne de Maryse Condé pour deux raisons. D’abord, puisque Maryse est née Française, la Guadeloupe étant un département de la France, qu’elle détient un passeport américain – pour lui éviter les tracas des chancelleries disait-elle – qu’elle a grandi ne parlant presque pas son créole natal et qu’elle a épousé un Britannique. La seconde raison c’est qu’en organisant cette conférence, l’Alliance Française de Chicago voulait prolonger le débat avec l’une des coauteurs qui défendent l’émergence d’une « littérature-monde en Français » dans ce texte collectif qui annonçait la mort de la Francophonie, ce dernier avatar du colonialisme. Maryse a simplement balayé le débat d’un revers de la main, en reconnaissant avoir cosigné le texte pour satisfaire à l’appel et aux attentes des collègues et amis.
La parole « sans papier »
Je serais resté de l’avis de Maryse Condé qui se considère être citoyenne du monde, si pour finir, je n’avais réalisé la légitimité d’une volonté collective de certains écrivains de la diaspora de fragmenter les centres de pouvoir, de délocaliser les voix littéraires francophones en ce début du 21e siècle. La littérature francophone veut symboliquement abattre son propre mur de Berlin et célébrer l’avènement de sa propre mondialisation. La question, cependant, reste de savoir quand sera-t-il possible que la parole d’un écrivain venu « d’ailleurs » conquière sa souveraineté, son authenticité, dans une langue d’emprunt, sans éviter d’autres formes de légitimation, éditrice ou simplement linguistique, dans une politique de la francophonie ? Cet « ailleurs » n’est plus simplement une dislocation spatio-temporelle relative aux origines de l’auteur. Il est surtout cette périphérie géoculturelle définie par rapport aux frontières politiques du Renaudot, du Goncourt, du Femina, de l’Académie Française et au monopole de l’interprétation qu’ils s’arrogent. Dans la mesure où la mondialisation redéfinit l’espace monde, quelles frontières imposer à la parole ? Peut-on lui attribuer une souveraineté souveraine même lorsqu’elle est d’origine périphérale, comme Joan-Pèire Tardiu le fait en parlant de la poésie d’Okoundji ?
S’il est des personnes auxquelles il est permis, grâce à leur parole, de circuler librement pour répondre à la compétition du marché et aux impératifs d’une immigration choisie, la dislocation de la parole, elle, pour ne pas parler de sa délocalisation, n’échappe pas toujours aux tracas des chancelleries. Car, il faut le dire, la censure constitue l’espace où la parole porte encore l’étiquette d' »ethnique » et où l’écriture exotique négocie son visa pour circuler, à la fois comme citoyenne globale et commodité de consommation. Plus que cela, dans l’espace d’interlocution s’insinue furtivement, de part et d’autre de la parole, la confrontation entre le pouvoir dire et la force du dire, qui sont le combat de toujours à savoir, si la parole du subalterne peut s’affranchir de sa minorité, franchir les barrières du silence et se proclamer de façon souveraine.
La poésie d’Okoundji répond sans arrogance à ces inquiétudes vielles qui lorgnent chaque nouvelle prise du discours. Ces problématiques d’hier – la géographie de la domination symbolique – se profilent à l’horizon de toute parole à prétention souveraine. Par conséquent, la langue en tant que véhicule de la parole devient elle-même un champ de bataille. Le malaise qui s’en dégage rappelle les ambigüités des prophéties d’une civilisation universelle au moment où ses officiants et thuriféraires s’évertuaient de donner contour et contenu pendant les années 1950 au mouvement de la négritude.
Plus encore aujourd’hui, ce malaise est vécu par une génération d’écrivains monde qui cherchent à exploser les limites de la francophonie vers un espace monde moins universel mais plus global, où la parole de la diaspora pourra enfin résister ce lever de bouclier contre la souveraineté du dire au profit de la compétition du marché. Avec amertume, la parole littéraire à géographie variable, est réduite malgré elle, à cette boulimie de la consommation alors qu’elle voudrait dire l’humanité universelle. Elle s’aperçoit qu’elle a encore toute une conquête sociale à faire sur soi et autour de soi comme stratégie de survie. Conquête qui ne deviendra possible que lorsque des expériences singulières, comme celle du poète Okoundji, par le truchement d’une parole souveraine, inscriront leur légitimité et leur authenticité au sein d’une histoire, simplement humaine et non pas totalitaire.
Rencontre et respect de la différence
Je suis donc d’accord avec Tardiu sur toute la ligne de sa préface, puisque c’est de rencontre qu’il faudrait parler, chaque fois qu’une parole revendique une forme ou une autre de la souveraineté. La parole souveraine n’est plus celle dont la prétention à l’historicité réfute les possibilités d’autres formes de support. Une parole souveraine, comme la poésie d’Okoundji, s’insurge sans faire trop de bruit, contre les faiseurs de l’histoire depuis Hegel jusqu’à Sarkozy. Elle inverse la logique ethnocentrique puisqu’elle démontre que, désormais, c’est le papier qui s’envole et que la parole, gravée dans la mémoire du cœur demeure comme une force qui transforme. Ainsi seulement, en écoutant Okoundji, l’on peut parler des cultures de l’oralité avec un peu plus de respect, en acceptant volontiers de déjouer le leurre que seul l’écrit résiste au temps quand la parole s’envole. Le totalitarisme matérialiste incapable de saisir la pluridimensionalité de l’humain, s’abime dans la violence des préjugés.
Dans la poésie d’Okoundji donc, la rencontre entre deux cultures, celles Occidentale et Africaine, celle des Occitans et celle d’un fils Tégué, remet en cause ces genres de principes solidement établis dans l’ethnocentrique canonique. Du moment que « les mots parlent à qui possède le don de les connaître », la parole n’a de souverain que ce qu’elle donne à savoir dans toute la clarté du secret. Dans d’autres cultures, lorsqu’il ne s’agissait pas encore de subjugation par les muscles, la rencontre avec la Parole transformait tout simplement chaque géographie, chaque histoire, chaque arithmétique en un espace éminemment sacré. Avant d’être parole d’une culture particulière, il s’agissait de « parole » tout court, dans son jaillissement originel.
L’image qui remonte immédiatement à l’esprit est celle de la prière. On le rencontre dans le « Dabar » qui, chez les Juifs, est parole de Dieu et parole de l’humanité. Elle est ailleurs aussi. Progressivement, elle se révèle comme le principe recteur du logos grec et le Verbe divin du Christianisme. Quand elle est prononcée avec cette profondeur originelle, elle n’est pas simplement prière aux dieux ou aux ancêtres, elle se fait poésie chez Okoundji. Elle se décline dans toutes les cultures de tous les temps. Voilà pourquoi la parole souveraine dans cette poésie qui parle à l’Occitan avec une sensibilité Tégué, devient synonyme de l’humain qui discerne l’éternité inscrite au cœur de son temps. En aucun cas, la poésie ne peut être une parole qui dispute un espace, qu’il soit francophone ou tout simplement politique. Elle est parole de communauté, parole de l’histoire, parole du silence dans laquelle résonne toujours l’écho de la vie. Comme dit un texte du Talmud, « Parole des uns et des autres, Paroles du Dieu vivant. »
Se laisser initier à la parole
Il faudra se laisser initier à la poésie de Gabriel Okoundji pour comprendre la portée d’une telle parole, pour en jauger la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur. Le fruit de cette initiation, est un apprentissage à donner avec le regard de l’homme, à retrouver dans la parole le chemin qui mène, non pas à la mort mais à la vie. Reconnaître le mystère de la parole qui est aussi mystère du silence. Et lorsque le mystère est trop grand, il faut se taire ! En effet, nous dit le poète, la parole est l’humble valet du silence guérisseur. Mais, même au service du silence, la parole et le silence sont d’une même essence. Ce mystère de la parole se trouve dans l’impossibilité d’en faire le détour. Comme le soleil que l’homme ne connaît que de vue, la parole est sans détour. Elle ne peut ni se détourner ni se laisser contourner. Au sens de la mystique religieuse, la parole devient cette expérience du buisson ardent qui fait ôter ses sandales à Moise lorsqu’il prend conscience qu’il évolue dans une espace sacré. Elle force à renoncer à la prétention de l’épistémologie occidentale puisque tout effort à vouloir épuiser la signification est d’avance voué à l’échec.
« Toute réponse est parole et toute parole est nombreuse. » En d’autres termes, la parole est plurielle puisque tout est parole et tout est silence à la fois. Ou plutôt dire avec Françoise Dolto que tout est langage. En son langage, le poète soustrait l’homme des aléas de l’espace et du temps, de caprices de la mode, de cette bataille de paradigmes dont l’imperium n’a d’autre loi que de définir, de limiter, de museler, de cataloguer, de classifier, de prohiber, de canoniser en suivant les lignes des idéologies au service d’une humeur éphémère. En aucun cas, l’homme ne doit oublier que l’écologie est son habitacle et qu’il doit marcher, rêver, cheminer sous le regard éternel des ancêtres et des dieux. Nouvel impératif catégorique qui rappelle que la seule maxime du dire comme celle de l’action chez Kant : Parle de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen ! Okoundji va plus loin. Il rappelle que la responsabilité humaine s’étend aux animaux et aux arbres et à tout le cosmos.
J’allais presque dire, pour répondre à cette provocation poétique qui demande qu’on lui concède l’axiome que « tous les chemins mènent à la mort », de ne le concédez que si vous avez compris que la mort est un remord éternel dans lequel on interroge les ancêtres sur où est le chemin du vivant dans cette vie. Alors seulement, l’on peut s’interroger sur la nécessite d’être au monde et s’apercevoir que les escales sur le sol de son parcours honorent dans l’honneur l’élégance de sa trace.
Puisqu’il faut bien connaître le socle culturel à partir duquel parle notre poète, Gabriel Okoundji n’est pas simplement un poète extraordinairement profond, et profondément humain, il est un poète congolais d’expression française. Tant mieux si cela peut aider à mieux le lire, le comprendre, l’interpréter et le traduire. Je dirais tout simplement, de part et d’autre de sa parole, je soupçonne que l’humanité peut recouvrer sa souveraineté, son immortalité.

(1) : publiée le 13/03/08 sur le site d’Africultures (www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_article&no=7435)Gabriel Mwènè Okoundji, Prière aux Ancêtres, édition bilingue français-occitan, éditions fédérop, Gardonne, 2008, 128p///Article N° : 7476

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