Le poète, vecteur de la parole fondamentale

Entretien de Virginie Andriamirado avec Gabriel Mwènè Okoundji

Pessac, avril 2008
Print Friendly, PDF & Email

Second et dernier volet de l’interview du poète congolais Gabriel Mwènè Okoundji (1) dont le récent CD Souffle de l’Horizon Tégué, destinée d’une parole humaine (2) a été sacré en mai « coup de cœur 2008 de la parole enregistrée » par l’Académie Charles Cros.

Si vous n’aviez pas vécu loin de votre pays d’origine, auriez-vous pu écrire les poèmes que vous écrivez aujourd’hui ? La distanciation ne vous a t-elle pas en quelque sorte rapproché de la source. Quand on est dans la source on oublie que l’on y est, alors que le fait de ne plus y être, permet de la nommer…
Je crois que je l’aurais nommée autrement.
J’ai écrit dans un poème que « l’éloignement ennoblit l’erreur du visage ». Je pense donc avoir conscience de ce fait.
Dans mon cas, c’est un deal, un pacte non enseigné que j’ai eu avec tante-mère Ampili et, plus tard, avec papa Pampou (3).
Les Tégué disent que les savoirs et savoirs faire d’un enfant viennent d’abord d’une grande personne : Celui qui, enfant, a appris à recevoir, doit à son tour, une fois devenu adulte, apprendre à donner. Qui donne se réalise ; qui se réalise adhère à la pérennité.
Le sens de ma quête poétique réside absolument dans la fidélité à cette parole.
Quand j’ai annoncé à Ampili que j’avais une bourse pour aller poursuivre mes études à l’étranger, elle a crié sa joie et m’a dit : « Pars mon fils, je t’ai donné tout ce que je sais ; tu reviendras, je t’attends ».
Malheureusement elle n’a pas attendu la fin de mes trop longues études. J’ai appris son décès en France ; j’ai écrit « Écho pour Ampili », ce petit poème que je ne cessais de lire pour espérer apaiser le chagrin. Ampili venait de sortir de la vie, de cette vie où le cœur contrôle le souffle, pour partir rejoindre les ancêtres dont elle me parlait tant.
Et, pour moi resté en cette terre, venait de commencer la difficile mais nécessaire quête poétique pour la conquête du don.
Au-delà de son enseignement, il y a la mémoire suprême, celle de l’essence même de l’être.
Il faut savoir que nous mourons deux fois : La première mort est celle du corps qui tombe et retourne au sable qui reprend naissance dans le respect de la vie.
La seconde mort, la plus injuste, la plus déshonorante, est celle de l’oubli, lorsque sur terre, la mémoire humaine finit par perdre entièrement toute trace du souvenir de votre visage, de votre nom, de votre parole.
Cette mort signe également l’écroulement, l’anéantissement, la ruine d’un fragment de l’âme de l’univers. J’entends par là cette puissance créatrice unique, qui ouvre dans son silence, dans sa parfaite harmonie, le chemin de la vertu qui s’accorde à tous nos désirs et à notre souffle.
Le corps de ma tante-mère a disparu à tout jamais de ce monde des vivants, mais sa mémoire demeure. Ampili est morte sans mourir, elle est sortie de la vie terrestre pour se mélanger aux poussières anonymes de l’univers, sans toute fois éteindre sa mémoire ; puisque je la fais vivre à même sa pensée.
Ainsi, chaque fois qu’un musicien, qu’un comédien, qu’un artiste s’empare de mon texte pour l’interpréter, l’adapter ou l’intégrer à sa propre création, c’est Ampili qui continue à vivre et à nourrir les humains avec la sagesse de sa parole ; mais surtout, c’est un pan de l’âme de l’univers qui continue à garder sa rectitude et son intégrité nécessaire à la complétude des humains ; c’est-à-dire, à faire battre dans la grande habileté, le cœur du monde.
Et moi, qui parle en son nom parce qu’elle ne peut plus le faire, j’accomplis tout simplement, tout naturellement mon destin.
Votre besoin d’épargner l’oubli des autres apparaît dans les Hommages et remerciements cités à la fin de Prière aux ancêtres (4). Au-delà des politesses, chaque remerciement est accompagné d’un vers, comme si vous aviez voulu graver quelque chose…
Tout à fait. Ma préoccupation est de bien planter le souvenir de chaque rencontre dans ma parcelle de vie. Ce qu’on plante bien n’est pas arraché. Quant au reste, à la germination de la graine semée et à son devenir, toute vérité paraît incertaine. La terre seule sait que tout naît et tout périt dans le secret de ses entrailles.
Ce que je sais, c’est qu’aucun être humain ne peut vivre seul. Le proverbe dit qu’aucun Homme ne peut à lui seul soulever un éléphant.
Chaque rencontre qui m’a été précieuse, qui m’a aidé à tamiser la lumière du cosmos et à soulever ne serait-ce qu’un poil de cet éléphant qu’est l’existence, a fabriqué dans mes neurones un nœud qui consolide ma mémoire.
Avancer dans la vie de tous les jours, c’est faire des rencontres au cœur du monde ; c’est fabriquer ces nœuds dans nos neurones au fur et à mesure de notre cheminement.
Il appartient aux êtres de la terre d’échanger avec souplesse, de donner avec humilité, de recevoir avec sincérité ; d’agir sans rien attendre en retour, car l’Homme ne doit pas ignorer ceci : ce que nous donnons aux autres, nous le donnons d’abord à nous-mêmes et l’autre n’est que le réceptacle actif de notre désir propre, né de l’inaliénable condition humaine.
Il y a les nœuds formés par les amitiés que vous avez nouées, mais il y a aussi vos rencontres avec les poètes que sont Césaire et Pessoa cités dans votre dernier recueil (5). Sont-ils les fils conducteurs de votre parcours poétique ?
Césaire est le premier soleil qui apparaît. Intarissable, insaisissable, qui brille sans éblouir dans un grand carré qui n’a pas d’angle et qui surpasse la profondeur du ciel.
Césaire m’a permis d’entendre dans le bourdonnement de ses mots, la grande éloquence de la musique de l’univers. Celle qui ne bégaye pas, celle qui règle l’harmonie de l’Homme avec lui-même, et avec le cosmos, celle qui donne à l’image un mouvement, et au vide une forme concrète et pleine.
J’ai commencé à lire très tard, à l’adolescence ; parce que sous le ciel de mon village perdu dans la forêt équatoriale, il n’y avait pas de livres.
J’étais au Lycée, en première, quand je suis rentré en amour profond avec Batouque. Je l’ai lu sans regarder dans les mots, emporté par la puissante cadence du feu de la langue qui glorifie le souffle de la terre tout entière.
Ce poème demeure, aux côtés du tumultueux Cahier d’un retour au pays natal, celui qui à mes yeux, revêt la pureté et la grande habileté de l’homme qui n’a pas oublié que revenir à la racine est paisible.
Ce poème (et bien d’autres comme Solide pour n’en citer qu’un), m’a donné la lucidité au sens où l’entend un René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».
Fernand Pessoa, c’est une rencontre entre deux êtres que la quête unit dans la même direction. J’étais au Portugal. Je le connaissais de nom et bien sûr sa poésie ; lui ne me connaissait pas, cela va de soi. Je m’assieds sur sa tombe, je lis ses livres avec l’appétence d’un insatiable et là, émerveillement total, triomphe de la vision : une image géante m’apparaît, il était là, devant moi, le grand Pessoa. Se retenir dans ces conditions ç’aurait été se perdre.
Alors, je me suis avancé, j’ai porté les habits de mon admiration, de ma soif, de ma contemplation, et nous avons dialogué sous le bonheur, dans le langage des poètes.
Lui aussi m’a vivement appris à devenir poète.
Je suis un homme qui honore les signes sans exception aucune. Il y a parfois, parmi eux, ceux qui m’égarent mais cela me permet de grandir. Je suis un apprenti poète.
L’apprenti poète que je suis n’ignore pas que toute perfection demeure imparfaite ; je n’ai pas d’autre capacité que d’écrire des mots qui vont servir de révélateur chez celui qui a su les lire : La graine ne peut germer que là où la terre est fertile. Mais je ne suis pas de ceux qui croient connaître l’Homme.
Voulez-vous dire que la parole du poète ne serait qu’une parole presque fortuite, qui, surgie dans l’instant, n’aurait pas d’autre prétention que de restituer le surgissement en lui-même, peu importe ce qui en découle ?
Oui, la parole du poète est comme le tonnerre au-dessus du ciel, c’est tout à fait cela. Le poète est le vecteur d’une parole essentielle, d’une parole fondamentale, même si, comme je l’ai dit, il ne sait pas le secret de la vie.
Mais tout poète authentique a assez de clairvoyance pour montrer le chemin par temps de doute, pour dire par exemple aux intellectuels Africains : Soyez vous-mêmes. Soyez simples, n’ouvrez plus jamais ces livres que vous avez trop lus. Souvenez-vous d’où vous venez, n’oubliez pas que l’ombre d’où l’on sort, en errant hors de la forêt natale, garde en nous ses amours.
Chez certains d’entre nous, il y a lieu de croire à les entendre que la part de leur mémoire originelle s’est considérablement atrophiée, évaporée, rendue caduque, au profit de celle de la mémoire empruntée dans laquelle s’est emmagasiné le savoir livresque.
Les intellectuels Africains lisent beaucoup, comme le témoignent leurs travaux et leurs discours pétris de citations livresques, ce qui n’est bien sûr pas un défaut en soi, bien au contraire. Mais il est où l’Homme ? Il est où le discours africain, dans sa spécificité, dans son apport à la compréhension des énigmes de la vie, dans sa contribution à l’édification du village planétaire ?
Si l’ignorance est un danger permanent que tout Homme doit éviter, l’ignorance de soi, de son identité, multiplie la valence de ce danger par 1000.
Nous n’avons pas que les philosophes, les historiens, et les littérateurs occidentaux, même si nous avons beaucoup appris à travers eux ! Elle est vaine et irréaliste, toute tentative qui viserait à nier cette part occidentale acquise sur les bancs de l’école et dans les universités. C’est notre digne héritage qui nous nourrit, nous aide à communiquer, à échanger, à partager, à écrire, etc.
Par contre, il nous incombe la tâche de savoir convoquer sans ambages, sans tremblement, sans complexe, les dimensions de l’autre héritage à savoir, la pensée, l’intelligence, la philosophie, bref, les savoirs et savoirs faire de ceux qui nous ont donné les sédiments qui fondent notre mémoire originelle.
De savoir reconnaître à l’affluent sa part d’affluent, et au confluent sa part de confluent, tel est notre devoir, telle est notre responsabilité.
Sans cela, la sagesse de l’intellectuel africain est une sagesse sans saveur véritable, du fait même que le savoir livresque n’est généralement qu’une apparence qui ne porte que rarement secours à l’homme.
Car l’Homme dans sa dignité d’Homme, s’en tient au fond et non à la forme, aux entrailles, aux tripes et non à l’image de façade ; il s’en tient au fruit né de ses racines, en conjonction, en complémentarité avec tous les vents de son savoir, de ses émotions et de ses échanges ; et pas à la fleur achetée à l’abri du cœur dans un magasin de la place de Paris, de Bruxelles ou Bordeaux…
Vous dites que l’écriture vous oblige à certains renoncements ? À quel genre de renoncement vous oblige t-elle ? L’écriture vous isole t-elle en même temps qu’elle tend à vous rapprocher de l’autre ?
L’écriture est dans mon cas un labeur qui m’épuise inexorablement. Il me faut du temps pour accoucher un mot. La parturition s’effectue généralement au bout d’une insoutenable torture interne.
J’ai très peu de temps libre dans mon quotidien, du fait de mes écrasantes obligations professionnelles d’enseignant et de clinicien hospitalier.
Alors, ce peu de temps qui me reste, je le consacre à l’écriture qui, dans mon cas, répond à une nécessité impérieuse et fondamentale. La vie n’est douloureuse qu’aux frontières externes de la poésie.
Par conséquent, je vois moins mes amis qui demeurent pourtant importants dans le cheminement de l’homme que je suis, malgré le murmure issu du poète que j’entends du fond de moi-même : « nous naissons seuls, nous mourons seuls ».
Mais avant la mort, il y a la vie.

1 et 3 : cf. interview de Gabriel Mwènè Okoundji, La nécessité d’être soi dans la conquête du don, publiée le 28/05/2008
(www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_article&no=7620)
2. Souffle de l’Horizon Tégué, Destinée d’une parole humaine, Association France Aquitaine Congo, création et réalisation artistique Michel Triboy
4 et 5. Prière aux ancêtres, édition bilingue français / occitan. Collection Paul Froment n° 47 – 128 pages, Bordeaux 2008 – ISBN : 978-2-85792-179-0. 18 euros
///Article N° : 7667

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire