Une poésie d’initiation

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Mwènè Gabriel Okoundji

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Lors du Printemps des poètes du 7 au 13 mars 2006 sur le thème le  » chant des villes « , vous serez à l’honneur, puisque votre recueil Gnia est mis en scène par Gilbert Tiberghien. Quel sentiment vous inspire cette élection ? Est-ce une consécration ?
Une consécration dites-vous ? Non. Je tiens ma vie entière pour une énigme qui prend langue à chaque escale de mon souffle. Seul m’importe le maintien de mon cheminement dans ma parcelle de vie. Cela me suffit, je ne désire rien d’autre. Ma principale préoccupation est de continuer à écrire malgré mes obligations professionnelles qui ruinent la part du poète en moi. Mon rapport à l’écriture relève donc d’une profonde obstination. Et c’est tout. Je ne suis pas homme à chanter dans le pré du nombril.
En ce qui concerne Gilbert Tiberghien, il faut savoir qu’il représente une figure qui jouit d’une excellente réputation. Adepte de la traversée des thèmes et des textes, il est des plus respectés sur la place de Bordeaux. C’est plutôt chose agréable qu’il se consacre à la mise en scène de Gnia, cela dans le prolongement du travail qu’il a déjà effectué avec succès, sur les œuvres poétiques des grands auteurs tels que Pasolini et Manciet.
En fait, cette démarche me procure des sentiments contradictoires : La satisfaction de voir les comédiens s’approprier ce chant cueilli dans un univers culturel qui n’est pas le leur, lui donner un nouveau souffle au-delà de ma création, et faire entendre avec leurs entrailles, la voix de l’Afrique noire. Satisfaction toute fois atténuée par mon appréhension des réactions qu’aura le public lors des représentations de cette création. Enfin, je pense qu’il est légitime en amont d’un tel événement, d’éprouver pareille ambivalence de pensée.
Votre travail a reçu un accueil chaleureux en Aquitaine. Vous êtes traduit en occitan et en languedocien, la presse régionale vous célèbre. Qu’est ce qui explique selon vous cette complicité ?
Je pense que cette complicité repose sur une sensibilité commune à tous les hommes de la terre. C’est une sensibilité enfouie dans les profondeurs du temps, de l’histoire et des cultures. Tout ce que je sais, relève de ma conviction inébranlable dans l’apport de la parole d’Ampili. Cette femme au don magique du verbe fut une grande poétesse ayant porté le rêve fertile de la terre. C’est elle qui m’a conduit sur les sentiers, non pas du savoir au sens livresque du terme, mais sur les nobles sentiers du cheminement vers le soleil de l’existence, là où le réel accorde ses faveurs dans l’œil de qui sait voir. Tout ce que j’écris en matière poétique, est avant tout le fruit de la pensée de cette femme. J’ai conscience que je ne suis qu’un passeur, qu’un traducteur de cette pensée qui au final n’appartient qu’à son lecteur, tout naturellement.
J’écris donc une poésie d’initiation, c’est-à-dire une poésie qui s’impose en moi comme une nécessité impérieuse. Tout artiste authentique est un initié. Etre initié, ainsi que je l’ai écrit il y a quelques années, c’est apprendre à observer une parole, dans ce qu’elle a de vraiment parole. Dans ce qu’elle révèle de souffle entre le signe et le symbole, entre le chant et le pleur, entre le conte et la légende, entre l’aube et le crépuscule. Je suis condamné dans ma propre liberté, celle de quelqu’un qui a reçu de ses pères, de ses mères, de ses aînés, le don qui comble l’écoute. De ce don, je me dois de transmettre l’écho, le signe et la métaphore, le symbole et le proverbe, dans l’honneur de la parole qui n’offense pas la dignité ; et qui aide l’humain, confronté à la nuit de son parcours à se garantir des lueurs d’espoir nécessaires pour supporter l’abîme, pour réparer la blessure inéluctable des mortels que nous sommes.
En Aquitaine où je vis depuis plus de deux décennies, je suis au contact des autres et, bien sûr, à leur contact je mue. Je m’efforce de demeurer tiède avec le soleil, c’est-à-dire, d’être proche sans me confondre. J’ai conservé en moi le goût des choses essentielles devant la fausse tranquillité des apparences. Je suis de ceux qui croient que le monde repose sur les genoux d’une fourmi. Je ne capitule pas devant l’héritage de mes origines pour d’artificiels testaments. Et je pense que c’est au prix de cette conviction que mes maigres textes ont fini par voir s’élargir leur horizon, dans le très fermé cénacle culturel Bordelais. Les premiers à m’avoir accepté furent les écrivains occitans de la revue OC, avec lesquels je partage la fougue poétique. Christian Rapin fut le découvreur, Bernard Manciet qui vient de mourir, le passeur, et, J.Pierre Tardif, le révélateur. Suivirent les écrivains languedociens tels que Sergi Javaloyes et Estela Comellas, qui continuent de traduire mes textes dans la revue Reclams. Et voilà que partant de ces initiatives des poètes, la parole d’Ampili se révèle pareille à une semence de vie chez les artistes et écrivains qui s’en inspirent comme pour mieux la répandre hors de son humus. C’est le cas de Christophe Baulenas, artiste musicien d’origine corse dans son album  » Traverseurs de la nuit  » ; Celui des peintres Karl Lakolack (Denis Eudeline), et Julie Guehria, celui du romancier J.Luc Montanari et celui de l’écrivaine Marie-Christine Labourie, auteure de :  » Les aventures de Joan de Carnaval « , un roman que j’ai reçu, avec surprise, un jour de juillet 2005. Dans ce livre qui place l’âme du carnaval non plus à Rio mais à Pau, est évoquée une scène où la foule en extase dans l’ivresse des rythmes, exulte et clame son plaisir avec des chants poétiques extraits de Gnia en version occitane …
Bref, toutes ces initiatives prouvent à quel point l’arbre est perméable à toutes les sèves de l’univers. Et la sève n’est rien moins d’autre que le visage de l’arbre dans la marge muette de l’empreinte. La poétesse Ampili demeure, cela va sans dire, notre mère à tous. Enfin, je veux dire, à tous ceux qui savent que la vie commence et se poursuit avec le souffle. Le souffle que fertilise la parole essentielle. La parole d’Ampili me semble de cette catégorie, tant elle aide au cheminement et vivifie l’esprit de celui qui l’entend.
Je sais que vous avez une tendresse particulière pour Gnia. Pouvez-vous justifier votre choix ?
Chaque ouvrage est pour moi un point de repère, un nœud, le long de mon parcours. Je pense que c’est le cas pour tous les écrivains. Avec Gnia, j’ai semé une graine qui m’a aidé dans mon cheminement vers la parole qui ouvre l’âme de la vie. Ce livre aborde une problématique de la perte. Et j’ai dit de ce livre qu’il était le proverbe de la douleur. Hors la douleur, tout comme la joie et la souffrance, demeure désireuse de la mort. Avant la mort, il reste à l’Homme le mot et le verbe pour nourrir la nostalgie du futur. L’expression  » Gnia !  » n’a qu’un seul et unique confident, le cri. Un cri proche du soupir, une exclamation lourde chargée d’une émotion profonde qui se situe quelque part, à mi-chemin du plaisir et du déplaisir, entre la douleur et la joie. Voilà, pourquoi, les Tégué du Congo disent :  » Gnia ! « , pour traduire un certain état d’âme, lorsque la réalité abolit tous les vocables.
Mais il faut rendre au vieux Obatémé, ce qui lui appartient. C’est de lui que je dois le rythme et la fulgurance de mon poème. Gnia, est une adaptation libre d’un mythe né de  » Engo « , un chant traditionnel. C’était en 2000, je me trouvais en vacances en Italie chez une amie. C’est là-bas que, dans le grand hasard, cette chanson me fut donnée à écouter. Ce fut un appel de vérité en harmonie avec ma quête. Bien que ne saisissant pas la signification des mots, ce chant fut comme une lumière qui jaillit à l’heure où le ciel se ternit. Cela me bouleversa. L’évidence venait de naître dans le ciel de toutes les sensibilités. Le vieux Obatémé chantait  » Engo « , le chant de mort de Sassangui le mourant. Malgré ma connaissance très imparfaite de la langue Mbochi, ce chant me fit comme un signe de la main. De la main qui donne la meilleure part de l’émotion. Il me restait à parcourir le chemin. J’écrivis donc les premières lignes de ce poème dans la fièvre de l’appel. Après la publication de ce livre (il parut directement en bilingue Français-occitan), il me fallait rencontrer ce vieux, pour lui divulguer ma part d’écho reçue en offrande de son souffle. Je fis le voyage à Brazzaville en août 2001. Malgré le mythe et l’aura qui entourent le personnage du vieux Obatémé, celui-ci m’accueillit avec une touchante simplicité. A la vue des deux exemplaires que je lui offris, bien que ne sachant pas lire, il laissa éclater sa joie sans orgueil aucun, insista auprès de mes deux amis qui faisaient office de traducteurs pour que son discours me fût fidèlement transmis. Il félicita mon initiative, me parla en lingala, m’encouragea, saisit mes deux mains, murmura quelques mots et m’enseigna par son regard, à apprécier la vie. A la fin de notre échange, il crut nécessaire de me livrer les clés de certaines métaphores et énigmes contenues de son chant. En nous accompagnant hors de sa parcelle afin de nous  » donner le chemin  » comme on dit au Congo, il m’offrit sa photo et à nouveau, me murmura quelques mots à voix basse. Des mots qu’aucune ombre dans ma mémoire ne pourra déteindre la clarté.
Voici comment la ville de Villenave d’Ornon vous présente dans son catalogue :  » Pour Gabriel Okoundji, né au Congo et vivant et travaillant à Bordeaux, l’écriture permet d’habiter la déchirure de l’exil « . Cette présentation vous convient-elle ?
En fait, cette phrase est empruntée au poète Emmanuel Hiriart, dans son excellente note de lecture sur Gnia, parue en Belgique dans le Mensuel Littéraire et Poétique. Oui, c’est vrai, on peut voir les choses de cette façon. Mais quelque part en moi, je me dis que mon exil relève d’une alchimie bien dosée. Pour qui possède la volonté d’être, peu importe l’espace de vie, la terre n’abdique jamais, le destin est lieu.
J’en profite pour saluer l’initiative et l’engagement de l’équipe du service culturel de la ville de Villenave d’Ornon, qui n’a pas ménagé ses efforts, dans la production de cette mise en scène de Gnia.
On sait que la tradition occupe une place importante dans votre poésie, mais vous devez certainement lire des poètes et surtout des contemporains. Quelles sont vos  » affinités électives  » ?
Oui. La tradition m’habite, elle m’abrite dans sa parcelle. Pas qu’en poésie. Bien que vivant en France depuis de nombreuses années, bien qu’ayant une étroite collaboration avec mes contemporains, mes compagnons en écriture, bien qu’exerçant ma profession de Psychologue Clinicien dans les hôpitaux de Bordeaux, bien qu’étant chargé de cours à l’université, il n’en demeure pas moins que je suis Mwènè. Et je réponds en premier lieu à ce nom, à ce titre, dans la parfaite entente de mon identité. Qu’est-ce à dire ? Que je suis le garant du pouvoir moral et judiciaire de tout un peuple. Et bien évidemment, en tant que Mwènè, je revendique ma part d’animisme. Cette conception cosmogonique souple et généreuse de la vie, capable d’intégrer en son sein, sans heurt aucun, toutes les idéologies, toutes les religions que renferme la terre. Mais n’y voyez pas dans mon cheminement un quelconque indice de renfermement ou de repliement. Bien au contraire. Ma démarche consiste à prendre sans cesse du recul afin que la mémoire empruntée n’entame pas la part de ma mémoire originelle. Celle qui garde intact l’engramme non pas du pays sentimental mais du pays natal et qui permet à l’homme de demeurer toujours droit, malgré les vents de l’exil. A bien y voir, au-delà des tentatives de scotomisation qu’usent nos intellectuels face à leur héritage culturel originel, au prix de fortes et coûteuses dénégations, tout africain n’est-il pas en définitive animiste ?
Oui, je lis mes contemporains. Pour ne parler que de notre cénacle, je trouve que notre génération s’en tire avec honneur. Je viens d’apprendre que Wabéri a fait la une du journal Le Soir de Belgique, devant un Sollers relégué en page 2. Tout un symbole qui fait chaud au cœur. Je suis par exemple fier de la percée de notre frère Mabanckou qui suit les traces de nos aînés Lopès et Ndebeka. Mais comment passer sous silence les Emane-Obiang, Owondo, Tadjo, Tchak, Nimrod, Raharimanana, Efoui, Ndjekery, Diome, Tanella, Dalembert, Djedanoum, Devi, Couao Zotti, Khadi-Hane, Ken Bugul mon éternelle patiente de l’âme, et bien sûr Alem Kangni, avec qui je partage les rires dans les flots de la Garonne. Et j’en oublie. Il n’y a pas de doute que la littérature que produit notre génération est sur la bonne voie, dans la respectabilité d’une écriture qui suit sa trace.
Vos poèmes sont généralement représentés sur la scène, envisagez-vous à la longue, une carrière de dramaturge ?
Demain est un autre jour. Si la route de l’existence pouvait livrer son secret en amont du cheminement, tous les Hommes seraient des Dieux. Or, nous ne sommes que de simples mortels dans les mains d’une destinée, conscients de quitter ce monde en laissant inachevé, l’essentiel de nos projets. Pour ma part, il me faut penser à un changement profond de mon mode de vie actuel, afin d’espérer poursuivre avec un minimum de disponibilité, ma quête poétique. Y arriverai-je ? Je l’ignore.

///Article N° : 4333

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