Tunisie : des souvenirs en partage

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Cinquante ans après l’indépendance de la Tunisie, placée sous protectorat français de 1881 à 1956, la publication de Tunisie rêve de partages réveille la mémoire culturelle d’une terre où des étrangers provenant des quatre coins de la Méditerranée se sont rencontrés donnant vie à un monde cosmopolite désormais révolu. Cette anthologie complète la série de volumes que Guy Dugas a consacrée aux littératures francophones du Maghreb (1) et réunit douze écrivains francophones représentant plusieurs communautés de Tunisie, notamment les Arabes, les Juifs, les Français, les Italiens, les Maltais, les Russes. Le métissage culturel auquel s’exposent les intellectuels dans une terre d’échanges exprime un constant dialogue entre des identités qui ne sauraient pas être restreintes par des frontières d’aucun genre.
Parmi les écrivains  » arabes  » appartenant à cette littérature hybride, figurent Maherzia Amira-Bournaz (1912-2002) et Hédi Bouraoui (1932). La première, avec son récit de vie C’était Tunis 1920, trace dans un style simple et direct, le portrait d’une famille tunisoise musulmane anticonformiste. De son côté Bouraoui, dans un extrait du roman Retour à Thina, fait revivre l’histoire de Sfax, l’ancienne Taparura romaine, qui fut le siège d’un Etat indépendant pour une brève période à la fin du onzième siècle. Il évoque ainsi l’éternelle rivalité, toujours d’actualité, entre Sfax et Tunis.
Vers la fin du XIXe siècle Maupassant, en voyage à Tunis, soulignait que cette ville est très influencée par les Juifs. En effet des preuves historiques font remonter leur présence en Tunisie au moins au IIe siècle après JC mais la tradition fait mention d’une époque bien antérieure, remontant à la destruction du Temple de Jérusalem en 586 avant JC. Georges Memmi, frère d’Albert, dans Qui se souvient du café Rubens ? se livre à des dialogues intérieurs avec ses parents et soi-même enfant dans le paradis perdu. Il consacre ainsi son roman à la mémoire fragile d’une communauté séparée de son passé et presque disparue de son pays natal, après avoir été longtemps déchirée entre l’Orient et l’Occident.
Parmi les représentants français, Michel Tournier, avec Cinq jours – cinquante ans ou le voyage à Hammamet, nous décrit une Tunisie sensuelle qui est le décor d’une grande histoire d’amour, dans un paradis de sable doré, de bois d’eucalyptus et de mer bleue. D’ailleurs de nombreux intellectuels français se rendent en Tunisie à l’époque, afin de savourer son exotisme oriental et africain ; ce fut le cas de Georges Duhamel (1884-1966), auteur du roman Le Prince Jaffar, et de Claude Roy (1915-1997) avec Le soleil sur la terre (1956). Des hommes en quête d’apaisement spirituel débarquent dans ce pays pour donner des réponses aux inquiétudes de l’âme. Jean Amrouche (1906-1962), kabyle chrétien, dédie le poème Tunisie de la grâce à son pays d’accueil qu’il qualifie de  » terre de lumière et de l’homme en son jour, ouverte à tous les vents comme la rose et comme une maison sans maître « . Le peintre français Gustave-Henri Jossot (1866-1951), fatigué de la vie d’artiste parisienne, arrive en 1912 à Tunis et dans Le sentier d’Allah il exprime à la fois sa révolte contre l’Occident et sa conversion à l’Islam. Etienne Burnet (1873-1960), médecin à la tête de l’Institut Pasteur de Tunis, avec le roman Loin des icônes, donne la voix à la communauté russe de Tunisie, constituée pour la plupart de jeunes aristocrates ayant fui la révolution bolchevique.
Si les Français sont avant tout les protecteurs dans un pays où il ne vantent pas une présence démographique importante, la diaspora italienne entretient un rapport passionnel avec cette patrie d’élection. S’appuyant sur ses propres institutions, écoles, journaux, sociétés philanthropiques, elle joue un rôle politique actif, visant à contrebalancer l’influence de la France. D’ailleurs les autorités coloniales seront obligées de reconnaître le statut privilégié des Italiens alors que fait rage en Tunisie la polémique entre les deux communautés, qui provoque même des crises diplomatiques entre Rome et Paris. Mais suite aux bouleversements de la seconde guerre mondiale et post-coloniaux cette communauté disparaît de Tunisie entre 1943 et 1970.
Né à Tunis en 1929, Adrien Salmieri offre un regard sur la Tunisie qui reflète l’imaginaire de la colonie italienne dont il est issu. Le pays de son enfance correspond donc à la Tunisie italianisée qui fut le décor de l’épopée des Italiens, qu’il fait revivre en littérature à l’aide de son propre témoignage. Dans Chronique des morts l’écrivain donne la voix à ses ancêtres qui vaguent comme des fantômes incompris à travers les pages jamais écrites de l’histoire. Ce roman offre ainsi un monument littéraire aux Italiens tunisiens, dans l’espoir d’en réhabiliter la mémoire tout en atténuant la condamnation dont ils ont été victimes. Salmieri exprime donc ses sentiments d’amour filial qui le lient au pays natal mais aussi ses ressentiments dérivant des iniquités que les siens ont subies dans l’après-guerre et qui les pousseront à l’exil en Europe.
Finalement la Tunisie, aux yeux de toutes ces diasporas allogènes, reste une terre de passage car, comme Amrouche l’a écrit dans son poème :  » Nous passons nous sommes passés et nos pas sont effacés / Restent seuls quelques signes ineffaçables « .

1. Maroc, les villes impériales (1996), Algérie, un rêve de fraternité (1997) et Algérie, les Romans de la guerre (2002), parus aussi aux éditions Omnibus. Tunisie rêve de partages, Textes choisis et présentés par Guy Dugas (Paris, 2005, Omnibus).///Article N° : 4334

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