Bel abîme, de Yamen Manai : un cri venu de Tunisie

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Dans son roman Bel abîme, l’auteur Yamen Manai donne  la parole à un adolescent qui crie son mal-être dans la société tunisienne à travers un monologue endiablé.

Ce jeune romancier tunisien nous offre son quatrième roman. Après La Marche de l’incertitude (2009), La Sérénade d’Ibrahim Santos (2011) et le multi-primé L’Amas ardent (2017), Bel abîme est un texte bref, qui percute comme le fusil par lequel le narrateur s’est vengé. Yamen Manai fait parler un jeune garçon humilié et blessé mû par une rage que ni la société et sa justice implacable ni la punition ne peuvent calmer. Sa longue adresse à son avocat n’est ni un aveu ni un plaidoyer, seulement le récit dense, sans répit ni mise à distance, de son étouffement et de sa douleur que seule une violence assumée peut exprimer : « mon avenir était déjà condamné » (12) dit-il dès le début. Depuis un tribunal qu’il ne craint pas, il reprend « les choses dans l’ordre » en dépit de « ce pays sens dessus dessous » (17) en attendant, ultimement, un verdict qui l’enverra en prison mais « l’enfer, ici ou là, c’est, à peu de choses près, pareil » (110).

Son drame est individuel, face à un père qui l’ignore puis détruit le seul amour qu’il ait connu, ce chien dont l’œil fait la couverture. Il est aussi collectif puisque, sans nom, il représente celui d’une génération de très jeunes (il a quinze ans) Tunisiens qui ne voient aucune issue à leur vie étriquée. Le romancier résume leur vision de la vie : « la tête, c’est une cheminée, la vie un long hiver et les souvenirs et les livres, des morceaux de bois » (111).

Le narrateur raconte comment, dans cet univers sans espérance, il a reporté toute son affection sur l’animal trouvé et élevé en cachette :

 « Bella était mon amie. Bella était mon amour. Bella était ce qui a compté et qui ne comptera plus. […] Tout au long de notre relation, elle n’a eu de cesse de faire ressortir ma meilleure face, la plus brave, la plus digne, et de forger en moi une force que je ne me soupçonnais pas. […] Vous aurez du mal à imaginer ce qui nous liait, mon chien et moi. L’amour, je ne l’ai vu que dans ses yeux et cela m’a transformé » (44, 51 et 82).

Bien loin des romans d’apprentissage décrivant des enfants formant gentiment tandem avec un animal, ce texte est un drame d’une intensité inouïe car il est celui d’un jeune détruit. À travers lui, le romancier s’en prend aux principes religieux qui diabolisent les chiens mais surtout à la structure familiale écrasante dans une société rigide qui engendre colère, amertume et violence. Si la structure rappelle L’Étranger, au contraire de Camus, Yamen Manai sature son texte d’affect si bien que son personnage, qui n’a tué personne, n’est, représenté qu’en victime. Son « grand malheur » (72) qui le fait basculer dans un état proche de la folie semble disproportionné au lecteur « raisonnable » mais il rappelle le tragique antique. Il est interne à une société bloquée.

Les phrases courtes, les répliques rapportées sans mises en dialogue, font en quelque sorte disparaître les personnages secondaires, y compris les responsables du drame, entièrement intériorisé par le narrateur : « Rentre. Où est Bella ? Rentre. Où est Bella ? Rentre, je t’ai dit. Où est Bella ? » (73). La cohorte, des parents, de l’avocat, du médecin, du sage, des autorités de la ville semblent former un seul ensemble, un « monde de façades » (111) qui, sous divers motifs, broie l’enfant. Le drame est donc là aussi, en amont du duo idéalisé.

Yamen Manai nous offre avec ce roman une tragédie contemporaine, avec, d’une part, sa beauté dans l’épure et l’intensité et d’autre part, sa douleur car elle renvoie à une réalité, celle d’une jeunesse maghrébine prisonnière dont la violence résonne comme un avertissement : « pourquoi j’ai sombré dans la violence ? Je n’ai pas d’explications. […] Je peux même vous affirmer que rien n’est plus naturel que de tenir un fusil » (89). Un texte entre vie et mort, une littérature d’urgence savamment construite, à lire d’une traite comme en apnée.

 

Dominique Ranaivoson

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