Bessie Head

Grandeur et douleur du métissage

Lire hors-ligne :

La vie et l’oeuvre de la métisse Bessie Head illustrent la douleur de la marginalisation mais aussi la fécondité des interférences culturelles.

Toute vie est un texte aux multiples facettes, qu’il faut lire.
Bessie Head est née à Pietermaritzburg (Natal), en 1937. Elle est morte en 1986 au Botswana à l’âge de 49 ans. Après ses études secondaires, elle devient institutrice de 1957 à 1959. L’année suivante elle travaille comme journaliste et déménage à Cape Town où elle se marie et donne naissance à un fils. Le mariage ne dure pas. En 1964, sous les pressions sociales et politiques, elle décide de prendre un poste d’institutrice au Botswana où elle part avec son fils, munie d’un permis de sortie lui interdisant le retour. Elle vit au Botswana comme réfugiée jusqu’en 1979 où elle devient citoyenne de ce pays.
Dans son être profond, Bessie Head incorpore deux mondes : elle est née, illégitime, d’une mère blanche et d’un père noir. En apprenant que leur fille était enceinte, la famille blanche (et riche) l’avaient envoyée dans un hôpital psychiatrique où va naître Bessie Head. Dès sa naissance, elle est confiée à des familles adoptives. A l’âge de treize ans, elle est placée dans un orphelinat de missionnaires où on lui a tout simplement dit : « Ta mère était folle. Si tu ne fais pas attention, tu vas devenir folle comme elle. Ta mère était blanche et sa famille dut la faire enfermer parce qu’elle était enceinte d’un garçon d’écurie noir « . 1 Ainsi commença pour Bessie Head une vie de lutte pour articuler intellectuellement les effets physiquement et mentalement dévastateurs de l’ostracisme sur l’être humain. Sa marginalisation est définie sur plusieurs fronts : d’abord enfant illégitime et Sud-Africaine métisse, et plus tard, au Botswana, réfugiée ou apatride et mère célibataire. Bessie Head écrivit ses romans et nouvelles au Botswana. Elle y parle de ses expériences personnelles, de l’histoire et de la vie de village au Botswana. Les trois oeuvres de Bessie Head traduites en français illustrent son don d’articulation littéraire du phénomène d’exclusion et de marginalité.
Dans le roman intitulé Marou (1971), Margaret Cadmore, une jeune femme, arrive dans un village du Botswana pour y être institutrice. Marou et Moleka, deux bons amis respectés dans leur communauté batswana, tombent amoureux d’elle. Cette histoire forte en émotions s’achève sur une révélation : l’orpheline Margaret est née d’une femme Masarwa. Or, les Batswana, peuple sédentaire, considèrent avec dédain les Basarwa (les Bushmen), qui pratiquent le nomadisme, comme un peuple inférieur.
Une fois établie, l’infériorité de Margaret entraîne la chute sociale de Maru qui l’épouse. Bessie Head a elle-même vécu l’intensité de cette exclusion et de cette dépossession, ayant été définie comme ‘Coloured’par le système d’apartheid. Le roman et marqué par une dualité : celle de Bessie Head, auteur, avec son expérience propre dans un espace défini comme une situation coloniale, et celle du personnage de Margaret, et son expérience dans une situation africaine non-coloniale.
Question de pouvoirs (1973), est sans doute l’oeuvre la plus complexe de Bessie Head. Ce roman puise dans son vécu au village de Serowe, au Botswana, où se retrou-vent les fronts d’exclusion déjà mentionnés : la réfugiée, la ‘Coloured’, la mère célibataire. Dans Question de pouvoirs, Bessie Head raconte comment elle est arrivée à surmonter sa marginalisation et à vivre avec. Le récit s’impose au lecteur par la forme même du procédé : nous sommes pris dans les plus intimes raisonnements d’un intellect qui lutte, à travers hallucinations et désordres psychiques, pour retrouver l’équilibre mental sans pourtant faire de compromis sociaux. Bessie Head se sort de ce cauchemar. Elle exprime sa vision transnationale des valeurs dans un sentiment bien défini d’appartenance, non aux villageois, ni au pays, mais à la terre.
Cette forte conviction qu’il existe des valeurs qui peuvent transcender les frontières établies et sanction-nées socialement, Bessie Head l’imprime, sous une forme qui lui est particulière, dans tous ses récits tirés de la tradition orale. Dans la ré-écriture de l’histoire du Botswana axée sur des personnages historiques et dans ses nouvelles sur la vie villageoise, elle parle des gens simples. Ce sont ces gens qui créent le récit par la force de leurs convictions, leur honnêteté, leur gentillesse, leur sincérité et leur moralité qui, en fin de compte, n’est pas fondée sur la religion. Les person-nages de Bessie Head, ceux du pré-sent et du passé, sont des inadaptés ou des rebuts de la société. S’ils viennent d’ailleurs, ils résistent à l’assimilation aveugle. S’ils sont du pays, ils se révoltent contre les normes rigides et destructives de la société où ils sont nés.
La femme qui collectionnait des trésors et autres récits du Botswana (1977), est un recueil de nouvelles sur la vie rurale au Botswana. Il raconte le jeu des forces qui dominent la vie des gens simples dans les villages. Bessie Head entre dans les pensées et les motivations qui les poussent à agir pour ou contre les normes de leur groupe. Avec subtilité, le titre du recueil transmet un message : la femme qui collectionnait des trésors a assassiné son mari qui se livrait à la débauche. L’assassinat était le seul moyen pour elle de revendiquer sa dignité d’être hu-main. Elle est conduite en prison, mais avec tous les trésors qu’elle a collectionnés : l’amitié, le respect, la gentillesse.
Les circonstances de la vie de Bessie Head, son expérience des systèmes de valeurs opposés, des diverses cultures et traditions ont provoqué une dynamique de pensée et de créativité finalement articulée dans son discours littéraire. Sa prose témoigne de la fécondité de l’interférence culturelle. L’internalisation et l’externalisation de ce phénomène d’interférence lui a permis d’aller au-delà des catégories qui reproduisent la dichotomie des mondes inférieurs et supérieurs imposée par l’homme lui-même. 

1. A Woman Alone, Heinemann 1990, p. 4, éd. Craig MacKenzie. OEuvres de Bessie Head en français : Marou, Zoé, Genève, 1996, trad. Christian Surber.
Question de pouvoirs, Zoé, Genève, 1995, trad. Daisy Perrin.
La femme qui collectionnait des trésors et autres récits du Botswana, Zoé, Genève, 1994, trad. Daisy Perrin. ///Article N° : 245

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire