Biblio’tess : délivrer les paroles

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Biblio’tess souffle, en novembre, sa première bougie. événement mensuel porté par Hocine Radjai et Toutée Inan à Sarcelles, il invite à débattre et se rencontrer autour des livres.

Sarcelles. Ville d’où sont originaires les Twins, danseurs qui font l’actu 2017 avec leur succès américain. Ville aussi du Secteur Ä, figure du rap français, dans les années 1990. Ville où l’écrivain Insa Sané plante le décor de Sarcelles-Dakar. Ville où, pourtant, aujourd’hui, pour près de 60 000 habitants, il n’existe ni cinéma, ni librairie, à peine une bibliothèque dont le nom n’est plus lisible sur la devanture. La bibliothèque Anna Langfus. Un hommage à « une femme, banlieusarde, du quartier, qui a gagné un prix Goncourt en 1962 ! », raconte Hocine Radjai, enfant de Sarcelles. Romancière d’origine polonaise et de confession juive, Langfus y a vécu, après avoir fui la terreur nazie. Aujourd’hui son oeuvre, son nom, comme la bibliothèque éponyme semblent tomber dans l’oubli. À l’image des livres ? Serait-ce parce que les habitants des quartiers populaires y sont indifférents ? « Quand il n’y a pas de demande, il faut remettre en question la qualité de l’offre, pas les clients », répond Hocine, par ailleurs coach en création d’entreprise. Avec Toutée Inan, amie de longue date, il crée fin 2016 Biblio’tess : un espace de débats, mensuel, autour des livres. Sur le mode « DIY(1) », sans subvention, ces militants associatifs, la trentaine, rassemblent près d’une centaine de personnes au soussol du café Le Fouquet’s, tenu par le mari de Toutée, place André Gide.

Prendre la parole

« Le livre débloque la parole », insiste Hocine, quand Toutée parle de la lecture et de l’écriture comme moyens « pour se défendre, se faire comprendre et comprendre les autres »(2). Hocine n’hésite pas à évoquer les « grands frères », le Tactikollectif ou le MIB(3) pour revendiquer l’action de terrain et le rôle de la culture dans l’émancipation de la parole vis-à-vis de toutes les étiquettes et récupérations. « À Biblio’tess les seules choses à récupérer ce sont les livres ». Sarcelles, vitrine médiatique des dits quartiers populaires, est habituée aux allers et venues des journalistes. Quand ce n’est pas le « vivre-ensemble » ou le « multiculturalisme » tant vanté, c’est le « communautarisme » qui définit la ville.
Biblio’tess préfère donner la parole aux habitants, – qu’ils racontent eux-mêmes leurs réalités -, ou à celles et ceux qui abordent des thématiques qui leur sont proches. Alors quand Nadir Dendoune, auteur de Nos rêves de pauvres, s’installe sur l’estrade faite de palettes de bois, il évoque son enfance à Saint-Denis, son combat pour dépasser les plafonds de verre, son rapport à la culture. Abderrahim Bouzelate, spécialiste de l’Andalousie, « a parlé de comment les cultures religieuses, en s’alliant, sont porteuses de créations ». Pour les mois à venir sont confirmés Siyakha Traorè, auteur d’un livre hommage à son frère Bouna(4), et Hannane Charrihi qui, avec Ma mère patrie, revient sur les attentats de Nice, la mort de sa mère, la haine et les amalgames subis par sa famille. Il y aura aussi Dia Kassembe, « une maman qui a vécu à Sarcelles ». Son livre Soigner en noir et blanc, « parle de son expérience de racisme dans la clinique de la ville ». De quoi créer le débat. Et « mélanger les gens », insiste Hocine pour qui « il n’y a plus assez d’espaces pour se rencontrer ». Nadir se souvient avoir échangé avec une assemblée de « jeunes, de mamans, de papas ». Et, ajoute-t-il « des gens qui ne lisent pas forcément ». Biblio’tess est fier de réunir « des chômeurs, des travailleurs, des jeunes, des bobos, des juifs, des musulmans, des chrétiens d’orient, des pauvres, des CSP+… » Résonne alors le propos de l’écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o(5) : « Aujourd’hui plus que jamais […], des communautés de différentes races, fois, cultures ont besoin de se parler, de prendre la responsabilité de leur avenir commun, enraciné dans la notion de souveraineté du peuple de la terre ». Si partager la parole est au coeur de Biblio’tess, encourager à « écrire sa propre histoire » en est une autre. Après avoir lancé le concours Dix vers cités(6), Hocine et Toutée pensent à un « Open Book »(7) pour célébrer leur premier anniversaire. A vos plumes !

1. « Do it Yourself » / « F aire par soi-même ».
2. Extrait de Pas2Quartier. Juin 2017.
3. Mouvement de l’immigration et des banlieues, organisation créée en 1995, pour combattre le racisme institutionnel.
4. Zyed et Bouna. Gwenaël Bourdon et Siyakha Traoré. Don Quichotte. 2015.
5. In Pour une Afrique livre. Nguigi wa Thiong’o. Philippe Rey. 2017
6. Ouvert jusqu’à fin septembre.
7. Plus d’infos sur le snapchat, facebook et twitter : Biblio’tess

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