Biennale de Lyon : l’insoutenable oubli de l’Afrique

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L’édition 2007 de la biennale internationale de Lyon conçue « comme un livre d’histoire et de géographie qui prendrait la forme d’un grand jeu », a invité 120 joueurs (artistes et commissaires compris). Seuls deux d’entre eux sont originaires du continent africain. Commentaire argumenté de Yacouba Konaté, universitaire, critique d’art et commissaire d’expositions.

Selon Thierry Raspail, le commissaire général de la biennale de Lyon, l’édition 2007 s’engage sur « le terrain de la temporalité », et non sur celui des œuvres et de l’exposition ». Elle se veut une « biennale historienne », « rétrospective d’avenir », et elle considère « l’histoire comme un futur antérieur », qui nous tient chaud dans le dos, et « anticipe sur ce que demain sera ». Pour réaliser ce programme, l’édition en question s’est ouverte le 19 septembre dernier, s’est donné la règle du jeu suivante : à chacun des commissaires invités de proposer l’artiste ou l’œuvre qui selon lui occupe une place essentielle à l’échelle dans la décennie en cours.
Une biennale en régression
Sur la notion d' »essentiel », il n’y aurait pas plus à redire qu’on le ferait des catégories de bons artistes ou d’artistes intéressants. A vue ou camouflé, les professionnels de l’art avancent au quotidien derrière ce type de considérations. En revanche, rarement ils affichent que l’artiste sélectionné est essentiel pour toute une décennie. Thierry Raspail considère que Stéphanie Moisdon et Hans Ulrich Obrist, ses collaborateurs principaux dans la conception de cette édition 2007, ont répondu « globalité à la globalisation ». Ainsi donc la biennale se donne l’espace du monde pour terrain de jeu. Sous ce rapport, la présente édition de la biennale de Lyon marque une régression par rapport à ses précédentes éditions d’une part, par rapport aux récentes éditions de la Documenta de Kassel et la biennale de Venise d’autre part. Toutes ensemble, ces méga-expositions se sont souciées depuis une dizaine d’années de rendre justice aux artistes relevant de l’Afrique. De toute évidence, Thierry Raspail et ses collaborateurs, ne vont pas dans le sens de cette ouverture, et partant leur conception de la globalité semble peu ouverte.
Il s’ensuit que pour quelques observateurs dont des Africains, le temps fort de cette biennale n’est pas à rechercher du côté des photos troublantes d’enfants nus de David Hamilton. Il n’est pas non plus dans l’arrogance des organisateurs des prochains jeux olympiques en Chine, telle que mise en lumière par les tables-blancs poussiéreuses rapportées de Chine par Liù Wéi. Il est tout simplement dans la dimension de la participation africaine qui est réduite au minimum : un commissaire et un artiste. Ainsi donc, sur un total de quelque 120 joueurs, commissaires et artistes compris, seulement deux pourraient relever de l’Afrique.
Du reste, d’ici, j’entends chacune de ces deux présences quant à l’Afrique, préciser : « je ne représente que moi-même, et certainement pas l’Afrique. » Il reste que pour faire signe à l’histoire de l’art en Afrique, il faut bien des artistes et des critiques, qui à leur corps défendant, fassent emblème et effet d’Afrique et d’Africains, sans nécessairement faire étalage de folklore. Léger ou épais, cet effet est obstinément absent des salles de la biennale de Lyon.
Sur 120 ! Et la diversité, bordel ! 2 sur 120 c’est mieux que la part de l’Afrique dans le commerce mondial, mais c’est bien moins qu’à la coupe du monde de football, où l’Europe conserve cependant ses privilèges traditionnels. Alors, Commissaires, encore un effort ! L’Afrique a souvent été convaincue de sous-développement en économie, en politique, en tout ce qu’on voudra, mais plus rarement en art et en culture. On est en droit de se demander comment le commissaire général et ses concepteurs en sont venus à tenir pour normale cette mise entre parenthèses ?
Premier élément de réponse : on ne réalise pas une biennale sur l’histoire, la mémoire, l’actualité, sans la faire sur l’absence et l’oubli, quitte à les maquiller. La cooptation de deux Africains de service vient remplir cette fonction d’alibi. Un seul parmi les 49 commissaires, a retenu un artiste africain : le sud africain James Webb. Que ce commissaire qui porte l’effort d’ouverture vers l’Afrique soit Sean O’Toole, un journaliste et essayiste sud-africain n’est pas fortuit. Deux personnes qui n’apportent aucun correctif au monologisme de la majorité invisible. En effet, elles ne font pas partie des minorités visibles. Ce fait donne à penser que la définition de l’essentiel de chacun de nous, est imprégnée par sa proximité culturelle.
Cela dit, James Webb tire admirablement son épingle du jeu. Son œuvre porte une efficace intellectuelle et physique. Elle plonge dans la chair vive de l’histoire de l’Afrique du Sud. Dans sa grande salle obscure qui engloutit le visiteur, il n’y a rien à voir mais tout à entendre : le fracas de la sourde descente d’un ascenseur dans la nuit de la mine d’or, qui paraît-il, est la plus profonde de Johannesburg. On imagine que les mineurs emportés par ce voyage au bout de la nuit de la mine dans le ventre de la terre, sont en grande majorité des Noirs. L’histoire spécifique de l’apartheid borde cette œuvre qui sans avoir besoin de l’énoncer, la donne à penser.
Des « moteurs de recherches » limités
Mais alors, si James Webb fait si bien, de quoi se plaint-on ? Et puis la sélection des joueurs ne relevait pas de critères communautaires ou ethniques. Ce deuxième élément de réponse s’allonge comme suit. « L’époque n’est plus aux regroupements nationaux », explique Thierry Raspail. Alors, peu importait l’origine des commissaires qui pouvaient décider de montrer qui ils voulaient, y compris des Noirs Africains. Cette réponse sous-entend : s’il ne figure qu’un seul artiste d’Afrique dans la sélection, c’est parce que les artistes relevant de ce continent n’ont pas paru essentiels aux commissaires dont les choix hautement souverains, sont purement subjectifs. D’où vient-il alors que parmi les bénéficiaires de ce pouvoir de décider – subjectivement et souverainement – de l’essentiel, qu’il n’y ait qu’un seul Africain ? Les Africains n’ont aucune légitimité à décider de l’essentiel à l’échelle du monde. A titre symbolique, on peut donner la parole à l’Afrique du Sud, à une certaine Afrique du Sud. Autant dire qu’à l’échelle du monde, les temps-récits des Africains ne doivent être entendus que de manière symbolique ; qu’un seul régime de « micro-régime d’historicité » d’Afrique, mérite voix au chapitre de l’histoire ?
On a peut-être raté une occasion de vérifier à nouveaux frais, si pour un Africain, l’artiste essentiel de cette décennie qui n’est pas encore terminée, peut être un turc ou un Japonais. On aurait obtenu une vérification a contrario de l’hypothèse et de la règle selon laquelle par ces temps de mondialisation, « il n’y a plus de périphérie », comme l’assure Thierry Raspail dans l’entretien publié dans le numéro spécial des Inrockuptibles consacré à la biennale. Effectivement, pour les curateurs et autres nomades de luxe dont des Africains, les frontières sont des zones de passages. A ce slogan, on gagnerait à adjoindre quelques mots : il n’y a plus de périphérie sauf pour les damnés de la terre ; la minorité visible dont certains éléments, au risque de leur vie, embarquent sur des radeaux de la précarité, etc. La grande messe culturelle se serait-elle calée sur la politique officielle ? D’une part, dans son discours de juillet 2007 à Dakar, Nicolas Sarkozy accuse l’Afrique et les Africains de ne pas être entrés dans l’histoire et d’autre part, au jeu de la prise en compte de cette histoire dans le champ de l’art, l’Afrique est massivement refoulée. D’une part, l’Afrique est accusée d’entretenir une « culture de la pureté », d’autre part, la biennale de Lyon donne à penser que le maintien de sa propre pureté passe par la mise à distance des hommes du continent … noir. L’art et la culture auraient-ils renoncé à activer et animer la rencontre des cultures, à redéfinir la modernité et la post-modernité ?
A un moment de son argumentaire, Thierry Raspail dénonçant la googlelisation du système du monde, interroge : « sommes-nous victimes de nos propres moteurs de recherche ». Il semble que la réponse reste : oui. On ne lutte pas contre les différences de classes ou de « races », en feignant de ne pas les voir, mais en se donnant les moyens de réduire les inégalités qui procèdent ou relèvent de ces différences. La nomenclature de la biennale est un tableau par rapport auquel sa prétendue « globalité et globalisation » se juge elle-même. Quant à sa prétention à faire essentiel, elle devrait méditer l’idée suivante : une biennale d’artistes essentiels ne fait pas nécessairement une biennale essentielle. Le résultat des courses après la mise en œuvre de la règle du jeu, aurait pu, aurait dû suggérer des réaménagements correctifs.
Thierry Raspail et Hans Ulrich Obrist, ont séjourné en Afrique et ils connaissent relativement bien la scène africaine et la biennale de Dakar dont le second a été l’un des commissaires en 2004. C’est vrai qu’une connaissance vaut aussi par la cause qu’elle sert. Sur ce sujet, la lucidité de Michel Leiris reste éclairante. Combien de savoirs accumulés par les ethnologues, les anthropologues et autres voyageurs, ont servi à soumettre ? Et combien ont-ils contribué à rééquilibrer le rapport des forces, à promouvoir la justice et l’égalité ?
La fabrique exclusive de l’histoire
Mais au juste, de quoi aurait-on peur ? Que l’inclusion d’œuvres africaines en vienne à déparer l’ensemble de l’exposition ? Que l’inclusion de quelques artistes d’Afrique, décale la prestance post-moderne de la biennale ? Qu’il y ait moins de vidéos, moins d’installations pour plus de sculptures et d’objets de récupération ? Peur de trop d’exotisme à partager ? Peur de voir la biennale frappée d’obscurité et de paludisme ? Peur de voir que des artistes et des commissaires s’évanouissent dans la clandestinité ?
Ces questions en appellent au moins une autre : pourquoi le black-out sur l’Afrique, par une biennale française qui aspire à être une des plus importantes du monde, devrait-elle offusquer ? Pourquoi le musée du Quai Branly devrait-il se priver d’esthétiser les ténèbres et la jungle pour les ressortir comme des conditions d’apparition de ses objets d’Afrique ? Pourquoi Nicolas Sarkozy devrait-il tenir à l’Afrique, le discours que celle-ci se tient à elle-même ou le discours des Africanistes sur l’Afrique ?
Nous nous plaignons parce que probablement nous préférerons la critique à la haine. Nous nous plaignons parce que nous n’avons pas perdu tout espoir. Nous nous plaignons parce que nous souffrons intellectuellement. Nous souffrons parce que nous sommes déçus : déçus de remarquer qu’à Lyon, à Vienne et ailleurs, certaines des personnes que nous croyons vaccinées contre des a priori récurrents, glissent vers ceux qui s’imaginent que ce sont les incantations de l’Occident qui vont lever le soleil sur le monde. Mais les Africains comprennent de plus en plus et de mieux en mieux qu’ils ne devraient s’en prendre à titre principal qu’à eux-mêmes. Naïfs, nous avons été, de croire qu’il suffit de rencontrer des hommes de pouvoir pour comprendre définitivement que nous sommes dans l’histoire du monde. Naïfs, nous sommes quand nous croyons que des livres écrits sur la contribution africaine à la modernisation du monde, peuvent suffire à recycler les bavardages que Kant, Hegel et bien d’autres forts en thèmes ont déversés sur l’Afrique. Non, l’Europe, une certaine Europe, n’a pas renoncé à se prendre pour la fabrique exclusive de l’histoire.
Toutefois, admirable dans le développement sa tradition de lucidité critique, l’Europe nous avait avertis, entre autres par la voix de Jacques Derrida, l’une de ses plus brillantes consciences : « l’Europe a aussi confondu son image, son visage, sa figure et son lieu même, son avoir lieu, avec celle d’une pointe avancée, dites phallus si vous voulez, donc d’un cap encore pour la civilisation mondiale ou la culture humaine en général. (1) » Et nous avons oublié cette proposition, oubliant que comme le disait Deleuze, rien n’est plus grave que l’oubli de l’oubli. Voilà pourquoi, nous en sommes à demander « au soleil plus de soleil, et à la pluie, moins de pluie. » Et tels des exaltés attendant des nouvelles de Dieu, nous scrutons fébrilement le ciel étoilé, attendant des capitaines autoproclamés du monde, barricadées dans les capitales auto-instituées du monde, des signes de notre existence et de notre excellence. En Afrique, on sait comment cela se termine : le fou arrive et pointe du doigt un coin du ciel, il fait : tiens, le voici ! A un deuxième groupe, désignant la direction opposée, il fait à nouveau : en voici un autre ! A chaque coin du globe, sous les étoiles et sous les dieux du jour et de la nuit, il y a des artistes essentiels. Il nous faut juste quelques fous pour nous tenir le regard.

1. Jacques Derrida.-L’autre cap (Ed Minuit, Paris, 1991), p.29.///Article N° : 7176

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