Brûle la mer, de Nathalie Nambot et Maki Berchache

Les paumes ouvertes

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Adoubé par de nombreux festivals, ce documentaire à deux mains sort dans les salles françaises le 9 novembre 2016. Il constitue une magnifique contribution à l’écoute et à la liberté.

« C’est un volcan en toi qui brûle à l’intérieur ». Une voix-off sur le vent et la mer déchaînée. C’est l’histoire de Maki mais c’est l’histoire de tous : la galère, la révolution, le départ, la souffrance des mères, la cruauté des mers, le labyrinthe des passages, l’apprentissage de la lutte. Maki Berchache faisait partie des 25 000 Tunisiens qui ont traversé la Méditerranée vers Lampedusa après la chute de Ben Ali, profitant de la brèche ouverte dans le carcan tunisien. Pourquoi quitter un pays en révolution où l’espoir s’écrit soudain dans la rue ? « Y’a mille raisons », répond-il : l’envie de partir est permanente, surtout quand on est bloqué par le visa et l’argent, sans pouvoir aller vers ce monde maintenant perceptible sur tous les écrans. Mais cette tentative de liberté, produit d’une extraordinaire vitalité, se heurte à la violence d’une hospitalité refusée.
C’est le comble pour Maki dont le métier était d’accueillir les touristes à Zarzis, une ville du Sud tunisien. Parvenu jusqu’à Paris, il dort dehors à la Porte de la Villette, sans rien. Au bout de deux mois, il rencontre Nathalie Nambot, activiste dans une association qui soutient les migrants. Le Collectif des Jeunes Tunisiens de Lampedusa à Paris se constitue, avec pour slogan « ni police, ni charité, un lieu pour s’organiser ». Occupations, expulsions, lutte… Ils partagent beaucoup et restent amis, jusqu’à l’idée de faire un film ensemble.
« Il n’y a que l’histoire des grands qui s’écrit ; nous, on n’existe pas ». Cette remarque de Maki sera le point de départ : rendre visible ce qui se refuse au regard. Le film ne sera pas un documentaire de plus sur l’immigration ou la révolution, mais un échange de regards. Comment filmer ce qui est passé sans le reconstituer dans la fiction ? Cela passera par des lieux, la maison familiale, le port de départ, les rues de Paris, sans en faire un décor mais la place vibrante d’un imaginaire que la bande son enrichit d’un contrepoint. Cela passera par les mots, les récits des uns et des autres, le témoignage, parfois le jeu comme le recrutement d’un futur indic. Cela passera par la poésie, des textes de Mahmoud Darwich et Salah Faik, mais aussi et surtout par des plans simples, épurés, dont la beauté est de permettre au regard d’avoir le temps d’écouter. Cela passe enfin par un tournage en super8 et en 16 mm qui restaure une intensité, un grain à l’image, une dimension d’écran en 4/3 et ainsi, là encore, un autre rapport au temps où l’écarte et la distance jouent leur rôle. Cela ne serait pas possible sans un laboratoire cinématographique mutualisé d’artistes, L’Abominable, qui permet de ne pas être soumis aux conditions de l’industrie.
Au fur et à mesure du récit, le pays rêvé devient le pays quitté : c’est une grammaire de l’exil qui se décline, avec son lot de peur, de faim, de froid, de tracas administratifs et de suspicion. Cette inversion désigne une perte : ceux qu’on aime, le sens de la vie. « Risquer sa vie et être rejeté, c’est brutal », indique Nathalie Nambot. Entre ici et là-bas, le film déconstruit la frontière. C’est son projet : brûler les frontières. Mais elles ne sont pas seulement aux périphéries : elles sont partout, au sein même des pays, dans les têtes et dans les faits. C’est le regard qui est en cause. On n’abat pas les frontières si on ne regarde pas autrement, et pour dire « ça me regarde », il nous faut devenir témoins, pour que ces images nous regardent comme le disait Daney. Plus ces images marquent l’absence (de faits, de démonstration, de drame), plus nous gagnons en liberté de présence. C’est alors que nous pouvons écouter les visages, leur singularité, leur regard porté, et que le film offre son vécu « les paumes ouvertes ».

///Article N° : 13814

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© Les Films de l'Atalante
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