Les Ateliers de la pensée à Dakar pour achever le tournant décolonial

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La première édition des Ateliers de la pensée, organisée à l’initiative de Felwine Sarr et Achille Mbembe, a pris fin le 31 octobre à Saint-Louis au Sénégal. Pendant quatre jours, une vingtaine d’intellectuels se sont réunis pour penser l’Afrique et son futur. Un événement qui, on l’espère, fera date dans l’histoire de la pensée africaine.

Certains ont vu dans les Ateliers de la pensée, la continuité du colloque organisé par Alain Mabanckou au Collège de France au mois de mai 2016. Mais cette rencontre n’était guère un colloque de Paris à Dakar ou le prolongement du Congrès de 1956. Les contextes sont différents, au même titre que les urgences du moment.

Un rendez-vous singulier

Les Ateliers sont un rendez-vous singulier qui invoque une contribution africaine dans un univers où la résurgence des identités chauvines impose d’inventer les ressorts du futur.

Le monde se trouve à un tournant, car appelé à trouver des réponses à des phénomènes morbides comme Daech ou la montée en puissance des populismes. Dans cette période charnière, les Ateliers de la pensée prennent le pari, qu’armée d’outils conceptuels adéquates, l’Afrique peut être source de solutions et donner le tempo.

Momentum

C’est que le continent se trouve dans un rapport inédit avec le monde. L’Afrique est le réservoir de la jeunesse mondiale avec 200 millions d’Africains âgés entre 15 et 24 ans. Elle est vue par le capitalisme mondial comme un marché porteur avec une époustouflante croissance démographique.

Plus important encore, les Africains recouvrent une dignité, notamment à travers la narration de leur propre histoire. C’est dans ce momentum en rupture avec une « colonisation longtemps latente et résiduelle » comme le souligne Felwine Sarr, que ces Ateliers de la pensée surviennent pour dessiner les contours de l’Afrique du futur, sans nier ses faiblesses, ni exagérer son potentiel.

L’urgence de la décolonisation

Si les interventions ont porté sur des thématiques variées – allant de l’économie au féminisme, en passant par les processus de migration et la violence de régimes dictatoriaux persistants – la matrice des travaux a été la convocation du fait colonial et surtout l’urgence de la décolonisation dans ces différentes déclinaisons.

« Décolonisation des savoirs » comme le martèle Nadia Yala Kisukidi ; décolonisation des imaginaires et des représentations, afin de penser l’Afrique de façon singulière puis dans son rapport au monde.

Il était question au Sénégal d’amorcer la réflexion en vue de « reconstruire nos infrastructures psychiques » (Felwine Sarr), de réparer le corps social, de guérir de siècles de « blessures qui nous constituent » (Léonora Miano) et de négations diverses, afin de trouver les ressorts pour façonner un récit sur l’Afrique ancré dans nos territoires culturels, psychologiques et mentaux.

Aller à la rencontre de l’autre

Mais penser l’Afrique, c’est aussi identifier comment exister, comment aller à la rencontre de l’autre afin de sortir des primats nationalistes exigus pour offrir au monde un humanisme dépouillé de la violence du plus fort, de la condescendance que recèle parfois la compassion et de la naïveté. Penser l’Afrique, c’est aussi proposer un tournant civilisationnel au monde tiraillé par une crise politique, économique, morale et culturelle.

Dans cet exercice exigeant, l’interdisciplinarité a permis de considérer l’Afrique de façon fragmentée à travers une multiplicité de concepts et d’axes de réflexion. Le philosophe Souleymane Bachir Diagne a côtoyé l’historien Mamadou Diouf comme l’économiste Felwine Sarr a débattu avec la romancière Léonora Miano.

De nombreux intellectuels habitués des discours sur l’Afrique venus d’Europe, d’Amérique et du continent étaient présents. Des historiens, sociologues, romanciers, philosophes et anthropologues ont pris part à ces débats.

Nouvelle génération de penseurs

Mais il y a eu aussi une nouvelle génération de penseurs apportant de nouvelles grilles de lecture. Leur contribution à ce rendez-vous des idées fut remarquable. C’est le cas de Nadia Yala Kisukidi sur la laetitia africana, Hourya Benthouami sur la honte de soi, Ndongo Samba Sylla sur le mythe de la croissance ou encore Parfait Akana du Codesria, dont la très belle communication intitulée « Martialité et mise à mort dans les relations sexuelles au Cameroun : propositions pour un lexique de la copulation » a suscité un débat bruyant et fertile.

Frustrations

Néanmoins, le mode de ces premiers Ateliers de la pensée avec notamment plusieurs séances à huis-clos accessibles à un nombre très réduit de personnes n’a pas permis de toucher un large public. Cela a sans doute été source d’une certaine frustration chez de nombreux commentateurs. Mais la restitution lors de la Grande nuit de la pensée à l’Institut français de Dakar a vu un public très jeune et métissé composé d’intellectuels, d’artistes et d’étudiants venir massivement et installer un débat nourri et fécond avec les différents intervenants.

Afrotopia

Cette première édition des Ateliers de la pensée a été un succès au regard de la qualité des communications, la richesse des échanges et la forte affluence du public lorsque les débats lui étaient accessibles.
Au-delà de la publication très attendue des Actes de la rencontre, il faudra que l’annualisation de la rencontre exprimée par l’un des organisateurs, Felwine Sarr, se concrétise. Afin de poursuivre la trajectoire empruntée vers cet Afrotopia que les intellectuels et le public présents à cette édition appellent de leurs vœux.

///Article N° : 13818

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