Politiques de l’inimitié, d’Achille Mbembe

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Après De la postcolonie (Khartala, 2000), Achille Mbembe a entamé un tryptique avec Sortir de la grande nuit (La Découverte, 2010, cf.
[article n°9773]), analyse des processus de décolonisation, et Critique de la raison nègre (La Découverte, 2013, cf.
[article n°11822]), critique de la pensée de la différence et de la race, et condamnation de son culte. Avant d’aborder le troisième volet qui portera sur « l’afropolitanisme », une sensibilité culturelle, historique et esthétique africaine ouverte sur le monde (cf. [article n°4248]), il publie cet essai sur « la reconduction à l’échelle planétaire de la relation d’inimitié », indiquant que la guerre est devenue « le sacrement de notre époque » (p.8). Comme dans ses autres essais, il insiste sur la continuité historique que ce rugueux constat impose entre le monde contemporain et celui de la colonisation. A la recherche d’une pensée qui ouvre une perspective au vivre ensemble, il met en exergue celle de Frantz Fanon qui associait la lucidité du diagnostic et le souci d’apporter du soin à l’humanité, proposant « un long chemin de cure ».

Quelle actualité que cette terrible description du désir d’apartheid et d’endogamie qui prévaut aujourd’hui, « nous plongeant dans un rêve hallucinatoire, celui de la « communauté sans étrangers » (p.14) ! Comment échapper à la sortie de la démocratie qui s’orchestre autour de nous ? Mais les sociétés occidentales ont-elles jamais été démocratiques alors qu’elles se sont forgées sur la base d’un régime violent d’inégalité à l’échelle planétaire ? Pour asseoir leur mythe, il leur fallut externaliser leur violence originaire dans la plantation, la colonie, le camp et la prison. Cette terreur appelle une contre-terreur de la part des opprimés, réaction qui fait craindre l’anéantissement et pousse les démocraties libérales à des mesures d’exception. Puisant en outre dans « le désir d’apartheid », la brutalité de ce cercle vicieux est sans fin. Pour en sortir, « il faudra penser la démocratie au-delà de la juxtaposition des singularités tout autant que de l’idéologie simpliste de l’intégration ». (p.59)
La description de la société d’inimitié que dresse Achille Mbembe est sans appel. Sa verve sert son propos sans tomber dans la complaisance mais sans compromis non plus : « cette putréfaction à ciel ouvert qui ne fait plus bander son phallus, mais que l’on continue, en dépit du bon sens, à nommer’les droits de l’homme et du citoyen' » (p.83). Il dépeint le « nanoracisme hilare et échevelé, tout à fait idiot, qui prend plaisir à se vautrer dans l’ignorance et revendique le droit à la bêtise et à la violence qu’elle fonde – tel est donc l’esprit du temps » (p.87).
Mais il faut s’y faire, l’Europe ne sera plus monocolore, à moins qu’elle ne réalise ses fantasmes d’ablation ! Et puisqu’il n’est de démocratie libérale « que par cet appoint du servile et du racial, du colonial et de l’impérial » (p.91), il s’agit d’opposer un principe de vie au principe de destruction. C’est alors que Mbembe fait appel à la pharmacie de Fanon. Il s’agit de soigner aussi bien le colonisé que le colonisateur, la victime que le raciste, lequel est dévoré par la peur de la vengeance de l’humilié mais aussi de la force maléfique qu’il lui attribue dans sa fantasmagorie (p.114). Lynchage rime dès lors avec désir de castration.
La décolonisation radicale préconisée par Fanon passe par la critique de la représentation qui défigure, réifie et détruit, pour qu’un jour cette terre soit « le chez soi de tous » (p.121). Il faut donc le refus mais aussi la lutte, que Fanon désigne comme une fête de l’imagination, nom qu’il donne à la culture. C’est un nouvel homme qui doit émerger pour un nouveau monde. Mbembe aborde alors les impasses de l’humanisme et du courant afrofuturiste pour poser les fondements d’une politique de l’humanité. Celle-ci passe par une « pharmacie du passant » car personne n’a choisi son pays ou sa famille, si bien que « devenir-homme-dans-le-monde n’est ni une question de naissance, ni une question d’origine ou de race : c’est une affaire de trajet, de circulation et de transfiguration » (p.175). Mbembe rejoint ici « la relation mondiale » de Glissant quand il défend le droit de pouvoir séjourner et circuler librement sur une Terre qui est notre commune condition.

///Article N° : 13675

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