Cahier d’un retour au MBOA

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25 novembre 2013… 8h13 Aéroport de Paris. Terminal 1.

Transi de froid je suis en transit.
Entre deux rêves.
Vingt ans les séparent.
Il y a foule autour de moi, mais je ne vois personne.
Je n’entends personne.
J’ai les yeux fixés sur mes pensées :
L’ado que j’étais, et l’homme que je suis.
Vingt ans nous séparent.
L’avion finit par décoller.
Nous quittons Paris.
Direction Douala, capitale économique de mon Cameroun natal.
Je fly.
Vers le Sud.
De mon cœur.

Pendant mon séjour au Mboa, une chanson d’Etienne Mbappe tournera en boucle dans mon esprit… Cameroun o moulena

Flashback … Arrivée au pays, accueil d’un ami de plus de vingt ans, émotion contenue, contraste avec Paname, brouhaha tropical, les taxis aux couleurs du soleil, la route qui mène vers les rêves et les vers solidaires et libres de mes gens, un concert très très S.A.J (Slam Afro Jazz), des rires et des larmes de paix retrouvée, une virée poétique et musicale à Yaoundé pour un nouveau set improbable, une résidence d’écriture et des ateliers slam à Libermann, collège de mes années adolescentes incandescentes.
Vous voici donc à Douala.
Pour le Festival International Quartier Sud, dont l’ambition est de promouvoir les courants d’arts qui prennent source dans l’oralité.
La manifestation proposée par l’Equipe du Sud, collectif d’artivistes camerounais, se propose d’offrir aux griots, poètes, conteurs et musiciens un espace d’expression. Du conte ancien au jazz afro contemporain en passant par des fusions musicales nouvelles.
Pendant 3 jours et 3 nuits (du 28 novembre au 1er décembre 2013), nous avons célébré le pouvoir de la parole et du jazz bantou, au rythme de cette phrase sans cesse répétée par Serge Epoh, le conteur de l’Equipe : « Il n’y a ni société, ni avenir, ni humanité sans mémoire. »
Depuis plus d’une décennie, L’Equipe du Sud s’est donnée pour mission principale et essentielle de revisiter le patrimoine culturel Camerounais et Africain, afin de mieux contribuer à la rencontre des cultures du monde.
Son nouveau projet « Quartier Sud » rassemble artistes, opérateurs culturels, publics, institutions et universitaires autour de 4 grands thèmes:
-la promotion de la culture camerounaise et de sa créativité
-la rencontre avec d’autres expressions culturelles internationales
-la promotion du rôle prédominant de la jeunesse des quartiers dans la vitalité culturelle du Cameroun

Cette troisième édition a été à la hauteur des ambitions et des espoirs de Calvin Yug, directeur artistique : « nous sommes fiers d’avoir permis la découverte d’une nouvelle générations d’artistes locaux et de la diaspora, et d’avoir redonné vie et goût à des sonorités traditionnelles, le public a été conquis par le mélange des genres, le côté hybride et jazz des spectacles » me dit-il, dans un sourire. « Maintenant, cap vers 2014, pour une édition aussi riche que celle-ci, avec plus d’invités » renchérit-il avec optimisme.
C’est ce qui me touche le plus chez Calvin, Serge, Marsi et tous les membres de l’Equipe, leur optimisme, je dirai même leur afroptimisme.
Ça fait du bien, en ces temps gris terne, de ressentir leur envie furieuse de réaliser des projets qui les ouvrent à l’autre, et leur ouvre le monde.

Flashback … Douala Cité Sic, quartier populaire, où l’Equipe du Sud organise des soirées contes et slam pour les enfants.
On est dans le bain immédiatement, l’écriture, la poésie, l’art au service du peuple, aux prises avec le réel, assumant sa fonction d’utilité sociale : des gamins rient, jouent, questionnent, s’essayent à la prise de parole, encadrés par les artistes…
Emoi.
Douala vit, Douala vibre.
En moi.
Des mots perles émotions qui parlent me traversent, m’empoignent…
Ni le temps ni la distance n’ont de prise sur les sentiments déments, certes je suis d’ici et d’ailleurs, mais je suis ici plus qu’ailleurs chez moi, j’ai Douala dans les veines c’est une histoire d’ADN, je suis né ici et j’y suis mort aussi, ici j’ai poussé mon premier cri…de poésie…
Je retourne vers le futur, vingt ans en arrière, je frissonne poésie… J’inspire respire poésie… Douala vit, Douala vibre…
Moi aussi, au tempo du temps qui s’efface, devant ma ville insoumise insomniaque.
Douala vit, Douala vibre. Jour et nuit.
A la folie.
« A quoi sert la poésie ? », thème de ma première conférence slamée au Cameroun.
Question récurrente chez moi, prétexte à la relation textuelle avec le public, et heureuse surprise, avec des enseignants passionnés, qui pensent que le slam peut aider à dépoussiérer l’image de la poésie auprès des jeunes, et que la poésie peut aider à trouver le sens de sa présence au monde.
Moment fort, indicible presque, attention, improvisation, échange avec le participants, spectateurs devenus acteurs, ensemble on ose transformer le moment d’écoute en moment de partage, ça finit dans l’esprit d’une scène ouverte, chacun offre un mot, une phrase, un texte, un bout de lui-même, en français, duala, bassa, on s’abandonne à l’instant…poésie.
J’ai revu mon prof de français de 4è à Libermann, rencontré des élèves qui m’ont bombardé de questions sur mon livre « rouge et noir » et sur le prochain… « Pourquoi ADN ? », « La négritude n’est-elle pas dépassée? », « Pourquoi je parle autant de l’Afrique, alors que je (sur)vis en occident ? », …
Les questions fusent et bousculent, certaines touchent.
Au cœur.
Qui éclate.
En silence.

Flashback …Les tenues scolaires, l’innocence, la spontanéité, le plaisir de partager, les hésitations, la timidité vaincue, au moment de prendre la parole, New-Bell, Akwa, Priso, Deido, le CCF, les Bars Live, le Centre Culturel Hip Hop de Bonabéri, les coupures récurrentes de courant, les aventures de Zam Zam, le Ngondo sur les berges du Wouri de ma mémoire…
Roule Taxi …
Le taxi roule, le paysage défile, je peux presque entendre la vie qui perce dans nos voix, avec Marsi et Mel on parle d’éducation populaire, des enjeux de la culture dans nos pays au sud d’Eden, on parle du monde, Douala au Cameroun, le Cameroun en Afrique, l’Afrique dans le monde, on rit, le taxi roule, on parle de ce que Douala, le Cameroun, l’Afrique ont à offrir au monde, et comment nos slams et poèmes, notre art tissant des liens, nos mots passeurs de mémoires et d’histoires, peuvent participer à bâtir, construire des ponts avec l’ailleurs, on navigue entre spleen et idéal, vers la « rue de la joie » pour le plaisir d’un dernier verre et d’une nuit sous influence.
Le temps semble s’être figé, mais nous parlons encore, de tout de rien, de football et musique, le Cameroun affrontera le Brésil lors de la prochaine Coupe du Monde, makossa ou samba il faudra choisir, dansera bien qui dansera le dernier. Nous rions.
Et parions qu’un jour, nos dirigeants politiques comprendront la nécessité de penser le développement durable des jeunes par la culture d’abord, par la culture surtout.
Et ce qui est valable pour un jeune… est valable pour un pays aussi.
Peut-être.
En attendant, demain semble loin. Tellement.
Roule taxi, roule…
En direction du SUD (Salon Urbain de Douala) …
Pensé par le Centre d’Art Contemporain et Laboratoire de Recherches Urbaines Doual’art, le SUD est un festival triennal d’arts visuels explorant l’identité de la ville. Unique en son genre, ce festival, qui invite des artistes et intellectuels de différents pays à se pencher sur le cas « Douala », s’adresse avant tout aux habitants de la ville.
Depuis sa création en 1991 par Marilyn Douala Bell et Didier Schaub, le festival expérimente l’impact de l’art sur le développement urbain de Douala.
Lors de cette édition, plasticiens (peintres, sculpteurs, graffeurs) ont investi la cité et monté des expos « hors les murs », transformant les murs des maisons dans certains quartiers, notamment à Bali, en œuvres d’art.

Douala respire… Douala inspire

Je rêve.
A ciel ouvert.
En bord de plage à Kribi (sur la côte).
Ambiance festival S.A.J Bantu.
Les artistes du Collectif offrent à mon regard un moment d’émotion sensible, le musiciens et danseurs traditionnels du groupe Kundé arborent leurs maquillage et partagent des rites ancestraux, ils chantent Um Nyobè, la tradition est là, toute l’oralité d’un continent aussi, anciens et modernes ensemble sur une scène improbable au coin d’un feu d’art sans artifice, Calvin Yug homme orchestre, Muntu Valdo et Papy Anza à la guitare et au chant, Serge Epoh aux percussions, Quamey au clavier, Ebongue à la flûte, Marsi, Alberto, Sadrake, Lady B, Stone, Papy et moi nous en donnons à cœur voix, la parole et les corps libres, s’accordent et épousent les airs de Jazz Bantu.
Mais qu’est ce donc que le Jazz Bantu ?
La réponse est délivrée par Serge et Calvin, avec un brin d’humour et d’autodérision mêlés à la conviction que ces artistes habitent, de l’urgence du dire et de la nécessité de se réapproprier le patrimoine culturel du pays pour le transmettre aux jeunes générations.

Douala est là, éternelle
Comme ses légendes portant
Le sceau divin,
Les mots de l’âme
Les maux de l’homme
Devin
Qui se souvient du futur
Incertain

Flashback …Le trajet en car pour rejoindre Yaoundé, et le festival Afrojazz porté par la structure culturelle Love Jones qui met en lumière une nouvelle scène musicale camerounaise, composée d’artistes ouverts sur le monde, qui osent le mélange des sons et des imaginaires, sans rien sacrifier de leur identité propre… j’ai encore en mémoire, la puissance scénique et musicale de l’afrobeat de Marius et son Nju Nju Band, la grâce vocale de la chanteuse Nelly O et son hommage vibrant à Mandela dont nous avons appris le départ alors que nous étions en plein concert…

Dans l’avion du retour.
La musique du silence.
Les images du séjour affluent, envahissant mon regard et enrouant ma voix, j’ai envie d’écrire, décrire ce pays mien, son mouvement frénétique, ses nuits blanches… et mes lunettes noires.

Flashback dernier …A table, autour d’un poulet DG et de quelques bières du Mboa, « la Sonel a encore coupé le courant », bonne humeur et système D contre délestage, les bougies s’allument comme les esprits, on mange et on boit, on savoure l’instant, même dans le noir.
En attendant que revienne la lumière …
Le Cameroun respire
Le Cameroun inspire
Le Cameroun respire
Le Cameroun inspire
Des mots
Et des actes
Que je refuse de manquer
…

Marc Alexandre OHO BAMBE
Sawa Boy for life///Article N° : 12040

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