Cameroun : l’internet prend son envol

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Deux ans après son introduction au Cameroun, internet ne cesse de conquérir des adeptes. Malgré la défaillance du réseau des télécommunications du pays.

Après les bistrots, bars, gargottes, bref les débits de boissons, les cybercafés sont en passe de devenir les seconds endroits les plus fréquentés par les Camerounais, du moins à Douala, à Yaoundé et dans une certaine mesure, à Buéa. « Le nombre de personnes qui surfent sur le web ou utilisent le courrier électronique est en nette augmentation dans les principales métropoles du Cameroun« , affirme clairement Mélanie Mangouah, diplômée de l’Institut universitaire de technologie de Douala, qui vient de boucler une enquête sur le phénomène internet au Cameroun. Dans son mémoire de fin de formation, intitulé « Mise en place d’une stratégie commerciale de l’internet« , elle souligne : « Au Cameroun, beaucoup de gens ont déjà entendu parler de l’internet et savent à quoi cela sert ; ils apprécient son utilité« . L’on comprend donc aisément pourquoi les cybercafés se multiplient dans les villes les plus riches du Cameroun. Ces lieux, où l’on sert les cinq produits d’internet (e mail, www, FTP, chat et téléphone) et les boissons de toute nature, poussent comme des champignons en zones urbaines.
De septembre 1997 à mars 1999, le Web-Café installé à Douala était le seul cybercafé au Cameroun. « Nous étions en situation de monopole, pendant un an et demi« , précise Modeste Ngueuko, le patron de la structure. « Au départ, l’internet n’était pas connu des Camerounais« , se souvient-il, avant d’ajouter : « Mais, grâce à la publicité que nous avons faite dans les journaux et à travers les prospectus, les gens venaient de tous les coins du Cameroun envoyer les e.mail, naviguer chez nous« . C’était manifestement la période des vaches grasses de Web-Café, créé par Monkam Pascal junior, ingénieur camerounais résidant aux Etats-Unis. « Ces six derniers mois, notre chiffre d’affaires a considérablement baissé« , conclut Modeste Ngueuko.
Cette chute du chiffre d’affaires est la conséquence de l’arrivée sur ce marché de plusieurs concurrents. Cyberbao, en mettant à la disposition du public une quinzaine d’ordinateurs – contre sept pour Web-Café -, a réussi à drainer une bonne partie de la clientèle vers Akwa, le centre commercial de Douala. Bonanjo, le quartier résidentiel de la capitale économique, où s’est installé Web-Café, a donc cessé d’être la forteresse de l’internet à Douala. « Au moins 800 personnes viennent chaque semaine surfer dans mon cybercafé« , déclare son propriétaire Jean Adolphe Ngangué Nseke. En septembre 1999, soit six mois environ après Cyberbao, un autre cybercafé, ICC net, s’installe à Akwa. La concurrence est rude. Elle est d’autant plus difficile que les téléboutiques- cabines téléphoniques privées installées à tous les coins des rues de Douala et Yaoundé – ont décidé, depuis quelques mois, d’aménager dans leur enceinte des espaces internet. Dans les principales métropoles du Cameroun, aujourd’hui, de nombreuses téléboutiques ont une connexion internet et offrent à leur clientèle, à des prix très concurrentiels, tous les produits de l’internet. Les téléboutiques sont appelées, au Cameroun, cyberespaces. Le réel succès qu’elles enregistrent à Douala et Yaoundé incite leurs propriétaires à conquérir d’autres villes du pays. Buéa est dans leur champ de mire. Cette ville anglophone, située dans le sud-ouest et réputée pour son université très performante, a accueilli, le 2 octobre dernier, son premier cybercafé. « Nous y avons installé sept postes computers« , note Jean Adolphe Ngangue Nseke. Et d’ajouter : « Cela marche à merveille« . Rien d’étonnant, lorsque l’on sait que dans les deux provinces anglophones du Cameroun, le Nord-Ouest et le Sud–Ouest, l’internet est rentré dans les mœurs depuis des lustres. « Je puis vous assurer que le Web est vulgarisé dans ces provinces ; c’est le truc des anglophones« , souligne J.A. Ngangue Nseke.
C’est sans nul doute pour cette raison que Roland Kwemain, spécialiste en nouvelles technologies de l’information, envisage de créer dans quelques semaines un gigantesque cybercafé à Buéa. « Le cybercafé comprendra 18 postes de travail avec accès internet, un centre de copie, quatre cabines téléphoniques, un scanner, un café avec 50 chaises« , indique-t-il. « Buéa est un projet pilote, notre objectif au sein de l’ONG dénommée Association for Development, Communication and Environment, en abrégé ADCOME, c’est de créer des cyberespaces dans toutes les universités et grandes écoles du Cameroun« , conclut Roland Kwemain.
Les providers se portent aussi bien
Au nombre de quatre – CAMNET, service public, ICC NET, SUP TELECOM et JC net, les privés -, les providers, ces revendeurs de connexion internet, gèrent des milliers de clients, pour la plupart des gens riches, à travers tout le pays. « Les petites et moyennes entreprises prennent des accès à haut débit – au moins 64 Kb chez nous et les distribuent aux personnes qui ont une ligne de téléphone, un computer et un modem« , explique Dourandi, le responsable du service marketing de Cameroon Telecommunications, CAMTEL, la société qui gère le point cm (Cameroun). Pour prendre un accès à CAMTEL, les providers déposent une caution de garantie de 1.360.000 F CFA, versent une avance sur consommation évaluée à 1.360.000 FCFA et 420.000 FCFA représentant les frais d’établissement de liaison. « Dès qu’il a sa liaison, chaque provider verse à CAMTEL, la somme de 1.360.000 FCFA par mois« , indique Dourandi.
Les providers, à leur tour, fournissent des accès aux particuliers moyennant une rémunération mensuelle. CAMNET, structure étatique, pratique les prix les plus bas. L’abonnement mensuel varie entre 6 000 FCFA et 35 000 F CFA. « Notre politique vise à pousser les gens à utiliser de plus en plus internet, donc nous voulons vulgariser ce nouvel outil« , précise Alfred Balema, le responsable technique de CAMNET-Douala. Les providers privés affirment être animés par le même souci, même si leurs tarifs sont relativement élevés. « L’abonnement mensuel, chez nous, varie entre 10.000 FCFA et 50.000 FCFA « , lance Jean Adolphe Ngangue Nseke , directeur général de SUP TELECOM, le seul provider qui dispose d’une antenne propre. Alors que tous les autres sont abonnés à CAMTEL.
Mille raisons de surfer
Les abonnés, eux, ne sont nullement découragés par tous ces prix. Au contraire. Ils sont de plus en plus attirés par internet. Que ce soit avec les providers ou dans les cybercafés où la tarification est fonction du temps mis pour naviguer. « Au Cyberbao, les prix varient entre 750 FCFA pour 15 minutes et 3000 FCFA pour une heure sur le Web« , indique le caissier de ce cybercafé. Les adeptes d’internet pullulent et ont mille et une raisons pour naviguer. « Je suis une jeune fille libre, et je surfe parce que je cherche un partenaire européen pour la vie« , avance Sylviane. Comme cette jeune fille, de nombreuses filles et femmes mariées utilisent ce nouvel outil pour se rendre en Europe. « De nombreuses demoiselles et dames se filment en tenue d’Adam, nous apportent ces photos terribles que nous passons au scanner, et elles nous demandent de les envoyer à leurs correspondants en Europe« , témoigne un employé d’un cybercafé, avant d’ajouter : « beaucoup de jeunes filles sont parties pour l’Europe, par ce canal« . Malheureusement, elles sont souvent prises au piège du proxénétisme. « Deux de mes voisines qui s’étaient rendues en Europe par cette voie, le mariage avec les partenaires installés sur ce continent, se prostituent aujourd’hui au profit de leurs prétendus maris« , affirme une jeune fille.
Les deuxièmes gros clients des cybercafés sont les étudiants. « Je surfe sur le web pour mes recherches au plan académique« , avoue Alain, étudiant à l’université de Douala. Et Roland Kwemain de préciser : « internet est une chance pour les étudiants camerounais, qui ne disposent pas des bibliothèques fournies et modernes« . Les commerçants partagent la seconde place avec les étudiants. La recherche des partenaires commerciaux reste le principal but de leur navigation. Enfin, certaines personnes s’abonnent à internet par snobisme. « Au moins 50 % des clients prennent internet chez eux pour faire beau« , souligne un provider.
Les artistes accusent un retard
Cet engouement pour l’internet tranche net avec la quasi indifférence, mieux l’ignorance, qui caractérise certaines couches sociales. C’est le cas des artistes camerounais qui semblent bien peu branchés sur le réseau des réseaux. « A ma connaissance aucun artiste n’a de site Web« , affirme Goddy Leye, un plasticien camerounais. Certains observateurs invoquent le manque de moyens financiers; d’autres expliquent ce retard par l’ignorance. « De nombreux artistes camerounais ne connaissent pas l’importance de l’internet ; ils ne savent pas qu’ils peuvent décrocher des contrats juteux, grâce à l’internet« , souligne Alex, un promoteur culturel.
Les associations culturelles, elles, attachent une grande importance à ce nouvel outil. Toutes, ou presque, ont une adresse électronique, et n’entendent point en rester là. « Nous sommes en pourparlers avec un provider, pour un site Web« , nous confie Marilyn Douala Bell Schaub, la présidente de Doual’art, une ONG à vocation culturelle installée à Douala.
Dans les milieux d’affaires, autre couche peu secouée par le vent de l’internet, l’on note une situation inverse. Ici, les individus, en l’occurrence les patrons d’entreprises et les hauts cadres, prennent un site web à domicile. Mais les sociétés qu’ils dirigent ne sont pas abonnées. « Les plus grosses entreprises parapubliques, publiques et privées du pays n’ont pas de site« , confirme Jean Adolphe Ngangue Nseke, un provider.
Une vaste campagne de sensibilisation
Et pourtant, depuis 1997, la vulgarisation de l’internet bat la campagne. « Nous organisons au moins deux fois par an des manifestations commerciales dans les hôtels, pour sensibiliser le public ; nous nous rendons régulièrement dans les établissements scolaires, les lycées et collèges pour présenter l’internet aux élèves, et très souvent, nous faisons des insertions publicitaires dans les journaux, pour mieux faire connaître cette nouvelle technologie de l’information », déclare D. Dourandi, du service marketing de CAMTEL. Cette société d’Etat qui gère le point cm (Cameroun), est soutenue par tous les providers. Du 2 au 4 septembre dernier, ICCnet avait organisé les journées « Portes ouvertes » à Douala. Il y a plus d’un an, SUP TELECOM avait effectué la même opération dans la même ville. D’autres structures s’en mêlent aussi. Les 19, 20 et 21 mars 1999, le Centre culturel français Blaise Cendrars avait organisé à Douala la toute première fête de l’internet au Cameroun. Au cours de cette première financée par la coopération française et à laquelle ont assisté plus de 3000 personnes, une vingtaine d’ordinateurs mis à la disposition du public étaient connectés sur le réseau des réseaux. « Compte tenu du succès enregistré par cette fête, il y aura une deuxième édition de la fête de l’internet en l’an 2000 « , assure le directeur du CCF, Gilles Petit de la Villéon.
Mais, avant cette date, se sera déjà tenu à Douala le premier cyber forum des femmes entrepreneurs d’Afrique et de la diaspora. Initié par l’association pour le soutien et l’appui à la femme entrepreneur (ASAFE), une ONG basée à Douala, ce rendez-vous qui aura lieu du 8 au 13 novembre prochain, a pour but, indique Mme Gisèle Mankamté Yitamben, secrétaire exécutive de l’ASAFE, « de mettre la femme noire à la page des nouvelles technologies de l’information en matière de production et de commerce international en cette veille du troisième millénaire« . A cette occasion, les femmes entrepreneurs recevront une formation sur l’utilisation de l’internet, dans le cadre des ateliers animés par des spécialistes venus des Etats-Unis et de France.
Faiblesses des télécommunications
Le vrai problème de l’internet se situe au plan technique. « La mauvaise qualité des lignes téléphoniques et leur insuffisance sont les principales difficultés que rencontre cet outil dans notre pays », affirme Aline Flore Jounewe Koumessi, ingénieur réseau et télécommunication. Et de préciser : « Quand il pleut, l’eau entre dans les câbles du téléphone, et il y a des grésillements et des coupures constantes sur le réseau ». La vétusté du réseau téléphonique rend difficile l’accès dial-up (accès distant) et complique donc la transmission des données. « Mais, relativise D. Dourandi de CAMTEL, nous sommes en train de résoudre progressivement ces problèmes d’ordre technique ; résultat : il y a de moins en moins de coupures. » De nombreux experts restent néanmoins convaincus que l’internet ne rendra entière satisfaction aux usagers que si l’Etat camerounais procède au renouvellement du réseau des télécommunications du pays. Cela ressemble à une gageure.

Cameroun : internet en quelques dates
– 1996 : internet commence à être évoqué régulièrement dans les discours des responsables camerounais. Le projet de faire venir le réseau des réseaux au Cameroun se précise. Une sourde bataille oppose trois grandes structures d’Etat, à savoir l’Ecole polytechnique de Yaoundé, le Centre national d’informatique (Cenadi) et Intelcam (Société internationale des télécommunications), pour la gestion du point cm (Cameroun). Le gouvernement tranche : Intelcam est choisie. Intelcam devient trois ans plus tard Camtel (Cameroon Telecommunications).
– Février 1997 : le Premier ministre camerounais Peter Mafany Musonge inaugure le nœud cm à Yaoundé. L’on découvre qu’internet arrive au Cameroun grâce à une firme américaine, ATT.
– Septembre 1997 : le premier cybercafé privé s’installe à Douala, le Web café, œuvre d’un ingénieur camerounais résidant aux Etats-Unis.
– Mars 1999 : un opérateur privé, Jean Adolphe Ngangué Nséké installe sa propre antenne à Douala, avec l’aide des Canadiens.
– Avril 1999 : le Cameroun signe un accord avec Téléglobe, une société canadienne, qui installe une seconde voie d’arrivée de l’internet dans le pays ; c’est à Douala. Les habitants de la capitale économique poussent un ouf de soulagement, eux qui étaient obligés de passer par Yaoundé, avec ce que cela comporte comme difficultés techniques. L’internet décolle à Douala.///Article N° : 1109

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