Ce que le succès d’Intouchables révèle sur la situation des acteurs Noirs en France

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Véritable ode à la fraternité entre un riche handicapé et un Noir de banlieue, Intouchables touche les spectateurs qui plébiscitent unanimement la performance d’Omar Sy, et, il faut bien le dire, il crève littéralement l’écran dès ses premières secondes d’apparition à l’image. L’acteur sera d’ailleurs couvert de prix (Prix Lumières, Globe de Cristal, Étoile d’or du cinéma français…) mais surtout remporte le César du « Meilleur acteur » lors de la cérémonie 2012.

Le succès incroyable d’Intouchables, au deuxième rang des plus grands succès du cinéma français avec presque vingt millions d’entrées (un tiers de la population française !) et vrai phénomène de société au même titre que Bienvenue chez les Ch’tis quatre ans plus tôt (1), nous rappelle deux vérités essentielles concernant la place des Noirs dans le cinéma français : premièrement que les acteurs et actrices d’ascendance afro-antillaise sont « bankables » et tout à fait susceptibles d’emporter l’adhésion d’un large public français (blanc) contrairement à ce que laissent entendre nombre de producteurs qui rechignent encore à parier sur des premiers rôles noirs. Et deuxièmement que, malheureusement, les acteurs noirs français demeurent invariablement associés à des personnages stéréotypés (ici, le délinquant-de-banlieue). À titre d’exemple les Arabo-Berbères ne jouent pas systématiquement des rôles de « rebeu ». Il ne suffit, pour s’en convaincre, que d’évoquer la carrière de Rochdy Zem, lequel se voit plus souvent baptisé à l’écran Hugo, Paul ou Thomas que Messaoud, alors que dans le même temps les Afro-Antillais ne se voient eux attribuer que des rôles de « blacks ». Ce qui nous renvoie encore et toujours à ce constat lucide formulé par le critique français Rodrig Antonio il y a déjà vingt-cinq ans : « au cinéma, un Noir n’est noir que lorsqu’il est montré par un cinéaste blanc » (2).
Intouchables : un film raciste ?
C’est un fait, la France a au moins trente ans de retard sur la « question noire » par rapport aux États-Unis. Pour avoir personnellement étudié ce thème au milieu des années quatre-vingt-dix dans mon livre Images du Noir dans le cinéma américain blanc (1980-1995), je constate que nous sommes à peine ici au début d’un long processus de légitimation des Noirs dans le cinéma français, processus qui tarde d’ailleurs à démarrer. Et ce retard on le constate bien sûr dans la production mais aussi dans la réception. Les Français s’émerveillent de voir un acteur comme Omar Sy crever l’écran (un peu à la manière d’Eddie Murphy à sa grande époque, au début des années quatre-vingt) mais ne se soucient guère du fait que ce personnage relève d’un stéréotype grossier. Pire, en riant ils se donnent bonne conscience.
À ce titre, le point de vue américain sur Intouchables est très révélateur. En effet, selon Jay Weyssberg du magazine de référence Variety, le film ne serait rien moins que raciste : un récit « qui flirte avec un racisme digne de La Case de l’Oncle Tom, qu’on avait espéré ne plus jamais revoir sur les écrans américains ». Plus loin il considère que le personnage de Driss est « traité comme un singe de compagnie (avec toutes les insinuations racistes que comporte ce mot), qui apprend au blanc coincé à s’amuser, en remplaçant Vivaldi par Boogie Wonderland, et en lui montrant comment on bouge sur la piste de danse. C’est pénible de voir Sy, un acteur joyeusement charismatique, dans un rôle qui se détache à peine de l’époque de l’esclavage, dans lequel il divertit le maître blanc, en endossant tous les stéréotypes raciaux et de classe » (3). Mais pourquoi tant de haine ? Tout simplement parce que les Américains sont au fait de ces questions depuis longtemps et qu’aujourd’hui ils évitent autant que faire se peut de tomber dans la facilité des stéréotypes raciaux. D’ailleurs Intouchables rappelle à certains égards un film comme Le Joujou (The Toy, R. Donner, 1982) – remake américain du Jouet avec Pierre Richard – dans lequel un milliardaire offrait à son fils capricieux, en guise de nouveau jouet, un journaliste noir au chômage (interprété par Richard Pryor) qui allait devenir le souffre-douleur puis le meilleur ami du petit monstre de 9 ans… Il va sans dire qu’à sa sortie le film fut copieusement critiqué pour son histoire « d’esclavage moderne ».
Alors bien sûr, il ne faut pas voir le mal partout. J’entends déjà tous ces proches bien intentionnés qui me diront « tu es parano, tu vois le racisme partout ». Soit, il n’y a rien de mal à rire un peu, et même à s’amuser des stéréotypes. D’ailleurs c’est le propre de la comédie et mon analyse ne prétend aucunement mettre en cause les qualités divertissantes du film et encore moins le jeu des acteurs. Et puis c’est une histoire vraie, alors qu’y a-t-il à en redire ? (argument facile, mais c’est oublier que c’est cette histoire extraordinaire en particulier qui a été choisie parmi des milliers d’autres bien plus banales et moins glorieuses). Eh bien justement, je voudrais montrer ici qu’un tel film s’inscrit dans une tradition et une pensée qui, prises isolément, sont totalement inoffensives mais qui, dans la durée et la répétition, participent pleinement à l’élaboration de schémas de pensée racistes. Oui, cette image du Noir pauvre au service d’un riche blanc à qui il apprend la vie renvoie à une longue tradition raciste (américaine), précisément au stéréotype de l’Oncle Tom (le vieil esclave dévoué et ami fidèle de la petite Eva) dont on retrouve des avatars modernes depuis le tandem formé par la chipie Shirley Temple et le brave Bill Robinson au cours des années trente jusqu’aux productions plus récentes comme, entre autres, Miss Daisy et son chauffeur (B. Beresford, 1989).
La domestique et le trublion
Le problème c’est qu’en France aussi nous avons une longue tradition de stéréotypes noirs au cinéma, ce que l’actrice Lydia Ewandé – qui débuta dans un rôle de domestique en 1957 dans Pot Bouille de Julien Duvivier et joua entre autres dans Black Mic-Mac (1986) – confirme quand elle confie : « Le théâtre européen nous ignore où nous donne des rôles de composition exotiques. Quant au cinéma français, il nous veut bien grosses pour jouer les nounous » (4). Il est en effet symptomatique de relever que Firmine Richard, l’une des révélations noires des années quatre-vingts, interprète dans son premier rôle au cinéma une femme de ménage (dans Romuald et Juliette de Coline Serreau en 1988) qui va vivre une histoire d’amour avec son patron PDG et lui redonner goût à la vie, et qu’Isaach de Bankolé, l’autre grande révélation de l’époque, en fait des tonnes dans le rôle du jeune black rigolo, débrouillard et tchatcheur dans Black MicMac de Thomas Gilou en 1985. Cela ne vous rappelle rien ? Si on mixe les deux ? Un certain Driss ?
Cette question des rôles stéréotypés réservés aux Noirs n’est pas une vue de l’esprit mais bien une réalité. Il suffit de rappeler que pour son deuxième grand rôle au cinéma (son come-back en quelque sorte) dans Huit Femmes de François Ozon (2001), Firmine Richard se voit confier un rôle de… gouvernante. Quant à Isaach de Bankolé, comprenant très vite qu’il n’a aucun avenir décent en France, il se tournera vers l’international en faisant notamment carrière aux USA (entre autres chez Jim Jarmush). Vous voulez encore un exemple ? Tapez Mouss Diouf sur Wikipedia et vous aurez la liste des rôles qu’il interprète au cinéma au cours des années quatre-vingt/quatre-vingt-dix. Au hasard : « videur », « infirmier », « videur », « immigré », « marabout », « le grand Noir », etc. Autrement dit on en revient toujours aux mêmes fondamentaux : d’un côté la figure de l’oncle Tom – et sa version féminine, la « nounou » – et de l’autre le « coon », autrement dit le grand enfant turbulent, amuseur, comique, bouffon, parfois fainéant et maladroit, toujours drôle et à l’occasion danseur de claquettes. Sans oublier bien sûr cet autre stéréotype historique, celui du sauvage (cf. les rôles de voyous-de-banlieue du cinéma français – voir entre autres Hubert Koundé dans La Haine qui, bien que positif, n’en reste pas moins un « jeune de banlieue »). N’est-ce pas au final ce que nous propose Intouchables ? Un Noir tout à la fois nounou, voyou et drôle.
Le problème, finalement, ce n’est pas tant qu’il existe des personnages comme Driss au cinéma. Je n’ai aucun problème avec les stéréotypes, il en faut, surtout dans la comédie. Non, le problème c’est qu’il n’y a que des personnages comme Driss dans le cinéma français. Or je voudrais témoigner d’une dernière chose avant de laisser la parole aux principaux intéressés : quand je passe en revue tous les Noir(e)s que je connais ou que j’ai connu(e)s dans ma vie (et il y en a quand même quelques-un(e) s, toutes classes confondues je tiens à le préciser) aucun ne s’apparente, ni de près, ni de loin, à ces Noirs du cinéma français. Pourquoi ne pourrait-il donc pas y avoir des rôles de Noirs « normaux », ni voyous ni comiques, façon père de famille tranquille, avec un emploi « normal » ?
Pourquoi pas des personnages de Noirs journalistes ou militants politiques, ou même chefs d’entreprises, artistes peintres ou encore écrivains ? Et pourquoi pas un rôle de président noir comme aux États-Unis – à l’image de Deep Impact (1998) ou de la série 24 heures chrono (2001) ? Sans doute cela arrivera-t-il un jour. Espérons juste qu’il ne faudra pas attendre trente ans…

1- Les journaux ne tarissent pas d’éloge sur cette réussite : cf. « Intouchables remporte la palme de la rentabilité » (lefigaro.fr du 22/12/2011) ; « Le succès du film Intouchables, événement culturel de l’année » (lexpress.fr du 23/12/2011), « Box-office du 20 décembre : Intouchables entre Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre et Avatar » (premiere.fr du 22/12/2011)…
2- Dans Dictionnaire des personnages au cinéma, éditions Bordas, 1988, p. 318.
3- « Intouchables, un film qui « flirte avec le racisme », selon le site américain Variety » (liberation.fr du 8/12/2011).
4- Propos rapportés Christiane Passevant et Larry Portis dans Dictionnaire Black (1995) p. 162.
///Article N° : 11685

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