Un film qui réécrit l’histoire du Clown Chocolat :

Mélo et bons sentiments

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Avec Chocolat, le réalisateur Roschdy Zem s’empare du destin de Rafael Padilla. Pourtant la fiction qu’il en fait nous en éloigne et n’aborde pas frontalement la place de cet artiste noir dans le Paris de la Belle époque. Ci-dessous la version complète de la critique de Sylvie Chalaye, initialement parue dans Afriscope 45.

Rien de nouveau sous le soleil. Le film qui devait sauver la mémoire du Clown Chocolat et faire connaître au plus grand nombre son histoire par la magie du cinéma, ne fait que nous éloigner davantage du réel en nous le montrant à travers le prisme déformant d’un mélodrame sordide et condamne encore une fois le vrai Chocolat à disparaître pour laisser place dans les mémoires à la chute vertigineuse d’un pauvre nègre qui a voulu s’arracher à sa condition, sortir de sa peau et que la fatalité ramène à son point de départ. Chocolat aurait dû rester à sa place et il meurt d’avoir voulu s’élever plus haut. Non seulement cette morale fataliste n’aide pas les afro-descendants de France à sortir de la neurasthénie, mais surtout elle ne correspond en rien à la destinée étonnante de cet enfant d’esclave cubain que son étoile a conduit jusqu’à la piste du Nouveau Cirque dans le Paris de la Belle Epoque et dont la notoriété auprès du grand public a été extraordinaire. Le film passe à côté d’une vraie opportunité de réhabiliter une figure magnifique du monde du spectacle, une figure emblématique de résistance et de donner à la communauté afro-descendante de ce pays un héros à admirer, mais aussi de dresser un tableau de la Belle Époque qui montrerait la présence des Noirs dans le monde du spectacle, car Chocolat, était loin d’être le premier et le seul artiste noir de la scène parisienne. Dès 1880, nombreux étaient les Noirs venant des Amériques à tenter leur chance au music-hall, musiciens, banjoïste, danseurs, cascadeurs, boxeurs, catcheurs… Or la dimension américaine, qui inspira les cascades de Chocolat n’est pas du tout présente et c’est d’autant plus surprenant que James Thierrée, le petit-fils de Chaplin lui-même, joue Footit. D’autant plus dommage aussi que la qualité photographique du film est remarquable, les décors sont très réussis et le réalisateur avait deux magnifiques comédiens à diriger. Ceux-ci nous touchent avec force, le romantisme sombre de James Thierrée, la bouille sympathique et la gouaille d’Omar Sy font mouche. Mais en dépit de leur talent, ils ne parviennent pas à incarner les personnages. Car la simplification de leurs attributs respectifs et leur extériorité ne permet pas d’y croire. On ne voit que l’impétueux Omar Sy et le réservé petit-fils de Charlot, mais pas Footit et Chocolat. Un travail sur le corps pour marquer l’époque, sur la langue aussi aurait été nécessaire, un siècle nous sépare de ces personnages… et on ne le sent pas !
Le film est annoncé comme historique et adapté par Olivier Gorce et Cyril Gély de la biographie publiée chez Bayard par Gérard Noiriel, historien des immigrations, qui fait un gros travail depuis plusieurs années pour sortir Chocolat de l’oubli. Pourtant le peu que l’on sait de la vie réelle de celui qui passa à la postérité sous le nom de Chocolat est entièrement déformée, et réaménagée par les scénaristes pour les besoins du tournage. Des personnages sont fabriqués de toute pièce comme le mystérieux Haïtien opiomane, d’autres complètement détournés, comme Marie Grimaldi qui a été la compagne de Chocolat durant près de trente ans. Elle appartenait à la grande famille du cirque, mais avait quitté son mari. Elle a vécu en concubinage avec l’artiste jusqu’à sa mort et se faisait appeler Madame Chocolat. Dans le film, elle devient la veuve d’un médecin et une infirmière dans un hôpital pour enfants tuberculeux dans lequel Chocolat vient faire le clown. Alors que Chocolat connaît le succès bien avant son tandem avec Footit grâce à un spectacle qui fit fureur au nouveau cirque en 1888, La Noce de Chocolat, le film en fait un Noir perdu dans un cirque de campagne en 1897 et réduit à jouer les cannibales de foire, couvert d’une peau de bête en compagnie d’un chimpanzé. C’est le clown anglais Footit, qui au passage a complètement perdu son si drôle accent british, qui le prend en main et lui apprend le métier de clown. L’ensemble du film se focalise sur le tandem et sa réussite au Nouveau Cirque et le scénario réduit Chocolat à l’image qu’en a laissé un dessin publicitaire de Toulouse-Lautrec, le nègre du Nouveau Cirque à qui Footit assène chaque soir des coups de pieds au cul(1). Une vision bien réductrice qui pourtant ne ressort pas des numéros de James Thierrée et Omar Sy et c’est une chance. Ils s’inspirent des entrées rapportées dans l’ouvrage de Franc-Nohain écrit pour les enfants à la gloire de Footit, et parviennent avec beaucoup de réussite à les revisiter pour le regard d’aujourd’hui et leur physique respectif très différent des personnages réels. Chocolat avait en effet une petite stature à côté de l’imposant Footit. L’invention de la réalisation est indéniable, malheureusement elle ne sert pas la vraie histoire.
Le film raconte au final une amitié impossible entre le Blanc et le Noir, promiscuité dans la roulote qu’ils partagent, puis dans la loge… Footit apparaît comme l’ami raisonnable, sombre et taciturne, alors que Chocolat, courtise les femmes, fréquente des tripots douteux, joue, s’encanaille, fume (ce qui est peu probable car à l’époque les hommes chiquaient le tabac), prend du laudanum, dépense sans compter et contracte des dettes insurmontables. On le voit au volant d’une belle automobile, allusion sans doute à Zélélé, le groom des voitures Dion-Bouton. Il joue les dandy nègres arborant un superbe costume avec canne et chapeau-claque, puis voilà qu’il est arrêté par la Maréchaussée, car il a été dénoncé comme n’ayant pas de papier. Encore une invraisemblance. Vers 1900, les papiers d’identité n’existent pas, et l’immigration se pense plutôt en direction des Amériques, mais pas sur le territoire de la vieille Europe, où les Noirs américains trouvent asile. Chocolat est jeté en prison où il subit des sévices, les policiers tentent de le blanchir jusqu’au sang, allusion cette fois à un fait divers qui avait défrayé la chronique et fait la une du Petit journal illustré… mais n’était pas le fait de policiers(2). D’un côté les policiers lui reprochent donc sa réussite et de l’autre, dans sa geôle, il rencontre un intellectuel haïtien, joué par Alex Descas qui lui fait un sermon sur la conscience nègre et la nécessité de conquérir sa dignité. Chocolat le retrouve dans un bidonville à la périphérie de Paris, où l’Haïtien partage avec lui une pipe d’opium en devisant littérature. Finalement Chocolat apparaît comme celui qui ne pense qu’à boire et à faire la fête, qui n’est jamais à l’heure, et met Footit en difficulté, car il joue au joli cœur et prend du bon temps. C’est le « nègre flambeur » à la Jack Johnson que montre le film… mais ce n’est pas la figure de Chocolat. Il endosse au final tous les clichés nègres de la Belle Époque, du cannibale fantasmé au dandy, de Jack Johnson au Zélélé des publicités Dion Bouton, tandis que Footit incarne la persévérance, la fidélité et la constance. Il ne tournera jamais le dos à son ami et lui donne même de l’argent pour survivre. Chocolat meurt dans ses bras de la tuberculose… Difficile de faire plus mélodramatique ! Pourtant la réalité n’est pas celle-là. Après la fin de leur engagement au Nouveau Cirque, Footit et Chocolat travaillent dans d’autres cirques et cachetonnent ici et là. Footit crée son propre cirque puis finit par se reconvertir en ouvrant un bar et raccroche son costume de Clown Blanc, tandis que Chocolat fait des tournées en province avec le cirque Rancy et c’est lors d’une tournée qu’il est retrouvé mort à Bordeaux dans un petit hôtel. Ses amis le feront mettre en terre au cimetière des nécessiteux(3) sous le nom de Padilla, la seule fois où ce nom est utilisé. Il est fort peu probable que ce soit son nom de famille. Mais sans doute fallait-il bien donner un nom pour autoriser l’inhumation et Padilla est justement le héros castillan de la liberté. Joli pied de nez à l’histoire !
L’aventure théâtrale de Chocolat avec Firmin Gémier, le directeur du Théâtre Antoine est également entièrement déformée. Une autre invraisemblance fait de Chocolat un amateur de Shakespeare, qui dit avoir lu trois fois Roméo et Juliette sa pièce préférée, mais l’Haïtien mystérieux, lui recommande Othello, la pièce qui lui correspond mieux. Et Gémier va donc diriger Chocolat dans le rôle d’Othello, le film n’en est plus à une approximation près ! Après les doutes les plus grands et les moqueries des journaux, Chocolat qui a exigé que son nom « Rafaël Padilla » soit à l’affiche, une autre impossibilité, on l’aura compris, incarne un magistral Othello, mais le public n’est pas prêt et c’est l’indignation. Joli détournement ! Car l’histoire n’est pas du tout celle-là. Gémier avait sollicité Chocolat pour jouer au théâtre Antoine dans Moïse, une pochade politique d’Edmond Guiraud qui évoquait la présence du député guadeloupéen Hegésippé Légitimus à l’Assemblée. Chocolat dont la diction n’était en effet pas très bonne fut ridiculisé dans les journaux qui publièrent de fausses interviews humoristiques faisant parler Chocolat petit-nègre. Mais il faut se rappeler que Chocolat parlait l’espagnol des bas quartiers, et ne savait ni lire ni écrire comme la majorité des gens du peuple à la fin du XIXe siècle. Son français était sans doute très approximatif et il avait appris le texte phonétiquement. Amusante aussi d’invraisemblance la visite que Chocolat fait d’un village nègre avec Marie Grimaldi, au cours de laquelle un indigène sort de sa case et s’adresse à lui dans une langue qu’il ne comprend pas. Les indigènes africains des exhibitions coloniales parlaient le français et ne risquaient pas de prendre un Noir de Cuba pour l’un des leurs !
Le film ne raconte pas l’histoire de Chocolat, mais représente une variation qui devient une fable moralisatrice et mélodramatique à la manière de certains contes du XIX siècle. Pourtant le film va jusqu’à jouer d’un effet de réel à la fin avec quelques lignes sur la mort de Chocolat et les vraies images des frères Lumières qui ont filmé des numéros de Footit et Chocolat. Il y a là à l’évidence un petit problème d’éthique. Quel est le véritable projet du film ? Faire de Chocolat une victime à tout crin ? Un raté que Footit a tenté de sortir de l’ornière, mais qui s’est retourné contre son compagnon bienfaiteur, car il ne supportait plus l’humiliation après le rêve d’émancipation instillé dans son esprit par le mystérieux Haïtien opiomane ?
Réduire l’aventure de Chocolat au duo qu’il a formé avec Footit jusqu’à inventer que Chocolat aurait demandé que Footit soit retiré des affiches Felix Potin parce qu’il ne voulait plus apparaître comme celui à qui on botte le cul, c’est tordre l’histoire et la caricaturer, surtout que l’affiche incriminée ne représente pas Chocolat, mais Oncle Tom un chocolat « battu et content » dit le slogan qui se veut humoristique, elle date de 1922, donc bien après la mort de Chocolat, et est même signée Joe Bridge, un célèbre affichiste. En effet Felix Potin, Le Bon Marché et beaucoup d’autres marques ont utilisé la notoriété de Chocolat et son capital de sympathie auprès des jeunes. Du reste dans la plupart des affiches et des vignettes à collectionner dans les tablettes, c’est Chocolat qui se paye la tête de Footit et il est très peu probable que les publicistes de l’époque se soient embarrassés de payer des droits au Nouveau Cirque ou à Footit en lésant au passage Chocolat comme le montre le film. Réduire la vie et le triomphe de Chocolat au duo qu’il a formé avec Footit, c’est aussi faire le jeu encore une fois de la biographie bidonnée de Franc-Nohain qui avait fait de Chocolat un héros à la sans famille. Ce beau livre illustré était une romance truffée de bons sentiments, entièrement fabriquée pour accompagner la légende du tandem et proposer un livre d’images aux enfants. Le film de Roshdi Zem réduit encore une fois Chocolat à une figure victimaire et passe à côté de sa dimension héroïque. Pourquoi ne pas avoir ouvert une fenêtre sur l’autre vie de Chocolat, celle du danseur ? C’est précisément ce que retient le cinéma américain dans Un Américain à Paris (1952) de Vincente Minnelli ou Moulin Rouge (2001) de Baz Luhrmann.
Vouloir stigmatiser le racisme qui sévissait aux temps des colonies et mettre en avant les paradoxes d’une société française qui rit au cirque de Chocolat et s’émeut de ses pochades avec paternalisme et condescendance est une ambition louable. Mais déformer la vraie histoire de Chocolat, introduire une violence physique pour atteindre ce but c’est comme fabriquer des preuves à charge pour mieux s’assurer que le coupable sera condamné et provoquer finalement un vice de forme qui prive la société française d’un vrai procès, juste et valide.
Ce film reproduit le même mécanisme que celui qui préside à l’album réalisé par Franc-Nohain. Il s’agissait d’une entreprise commerciale à visée publicitaire comme en produisait régulièrement le cirque. Le vrai paradoxe, c’est que la propagande militaire va à sont tour entretenir une image bonne enfant des Noirs vers 1910, celle de ceux qui sont des frères destinée à sauver la nation et l’image de Chocolat participera amplement à cette campagne de propagande militaire. La violence à l’égard de Chocolat dans le film, qui est celle des voyous qui viennent l’intimider et lui casser les doigts de la main pour récupérer leur argent se confond avec la violence raciste qui aurait pu être celle des Amériques de la ségrégation et des lendemains de la guerre de Sécession. Or la France n’est pas justement l’Amérique en 1910. C’est pourquoi d’ailleurs nombreux sont les Noirs à quitter l’Amérique pour la France construisant le mythe d’une terre de liberté, où tout est possible pour les Noirs. Dieu sait pourtant que la France coloniale était loin d’être dénuée de racisme. Mais rien dans le film ne fait jamais allusion aux Noirs venus des États-Unis, aux Antillais et aux Africains qui fréquentaient la Capitale, encanaillaient les soirées parisiennes et participaient même à la vie politique(4).
Tant qu’on n’abordera pas l’histoire coloniale française dans toute sa complexité avec ses paradoxes et ses contradictions on ne pourra pas dépasser le traumatisme qu’elle représente. Il ne faut pas se mentir, mais regarder la réalité en face.

(1) La fameuse lithographie de Toulouse-Lautrec censée représenter Chocolat se faisant botter les fesses par Footit était en réalité une publicité au slogan édifiant : « Sale Nègre vous n’êtes pas Chocolat, il n’y a qu’un Chocolat, c’est le Chocolat Potin » (1895). Cet humour raciste est inspiré d’une caricature de Daumier se moquant des anti-esclavagistes.
(2) »Les Apaches s’amusent. Après avoir dépouillé et ligoté un nègre, ils le blanchissent au Ripolin » titrait Le Petit journal illustré du 28 juillet 1907 qui avait fait sa une avec l’image à sensation d’un nègre que des petits voyous, des Apaches, comme on disait à l’époque couvraient de peinture blanche.
(3)Chocolat a été enterré sous le nom de « Rafaël Padilla » dans le cimetière protestant de Bordeaux.
(4)Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Eric Deroo, Dominic Thomas, Mahamet Timera, France noire. Trois siècles de présences des Afriques, de Caraïbes, de l’Océan indien et d’Océanie, La Découverte, Paris, 2011.
///Article N° : 13438

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