La fracture coloniale

Entretien de Soeuf Elbadawi avec Pascal Blanchard

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La sortie aux éditions de la Découverte d’un ouvrage fondamental, La fracture coloniale, sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire, suscite de nombreuses réactions. L’ouvrage réunit des contributions d’historiens, de sociologues ou encore de politologues sur les traces contemporaines de l’héritage colonial au sein de la société française. Rupture historique avec la colonisation, enjeux et manipulations de mémoire prolongements du passé colonial, conception de l’histoire nationale, action humanitaire, place des DOM-TOM dans l’imaginaire national. Autant de questions qui résonnent de façon cuisante avec l’actualité. Rencontre avec l’un des coordinateurs du projet.

En quoi considérez-vous que la  » fracture coloniale  » est une maladie typiquement française.  » La France, écrivez-vous, est pratiquement le seul pays européen à s’être délibérément rangé du côté d’une « nostalgie coloniale » et de l’oubli institutionnalisé, tentant de dissocier histoire coloniale et histoire nationale. « 
Au sens où une seule mémoire de la colonisation peut s’exprimer librement en France aujourd’hui dans l’espace  » officiel « . Certes, la recherche peut travailler (c’est ce que font les historiens depuis plus de 30 ans), mais hors des institutions muséales ou de la télévision, qui n’influence guère le discours officiel. Et si vous avez le malheur de mettre le doigt sur une telle situation, vous avez droit à une attaque en règle, comme si vous remettiez en cause  » le seul discours officiel possible « . Je viens d’en faire l’expérience, à travers mes critiques sur la localisation de la future Cité de l’immigration au sein de l’ancien Palais des colonies. Alors que mes travaux démontrent depuis 10 ans l’importance de traiter de l’histoire de l’immigration (et que je soutiens depuis 15 ans la création d’un Musée de l’immigration), on m’accuse de m’opposer à ce projet de  » Cité  » contre l’avis favorable de tous… et de faire l’amalgame entre les historiens qui collaborent à ce projet et ceux qui auraient soutenu la loi de février 2005 (1). L’attaque est facile, mais fort efficace. En fait le débat est quasi impossible sur cette question et réclamer la réalisation d’un musée des colonisations en France (notamment dans l’ex-palais des Colonies) serait passible de toutes les accusations… C’est à ce niveau que peut se maintenir une certaine  » nostalgie coloniale « , certes sous des formes nouvelles, euphémisées et même avec une petite touche de distance critique. Bien sûr, on ne veut pas  » recoloniser « , mais on veut défendre les aspects  » positifs  » de la colonisation au nom d’une certaine vision de la République et de la France. À ce niveau, il est impossible de replacer l’histoire coloniale dans l’espace historique de la nation, comme si les deux univers historiques étaient définitivement opposés.
 » Mentir pour faire le beau « , écrit Gérard Dupuy dans Libération (2) où il évoque un risque de  » révisionnisme  » suite à l’adoption de la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 impose aux programmes scolaires de reconnaître  » le rôle positif  » de la colonisation. La France voudrait-elle se rendre plus belle en instrumentalisant et en glorifiant son passé colonial ?
Le Parlement français, cinquante ans après la défaite de Diên Biên Phu et le début de la Guerre d’Algérie (1954), a exprimé la posture  » officielle  » de la France sur cette page fondamentale de son histoire outre-mer après quarante ans de politique du silence (2). C’est donc bien par une loi que la France exprime son jugement sur l’histoire et affirme la fierté de son passé colonial.
La posture est claire, les mots  » reconnaissance «  et  » œuvre  » expriment sans nuance que la France de 2005 rend hommage à ceux qui ont bâti cet empire colonial. Mais ce n’est pas tout. Dans le même texte de loi voté par le Parlement, l’article 4 s’attache à l’enseignement de cette histoire :  » Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite.  » Il ne serait donc pas nécessaire de faire un effort dans ce sens – puisqu’elle occupe la  » place qu’elle mérite  » -, ni de continuer à travailler sur ce passé, ni de recruter de nouveaux chercheurs, ni de mettre la recherche française au niveau de celle des pays anglo-saxons, ni même de bâtir des lieux de savoirs. Le  » travail  » serait fait !
Il faut, aussi, selon le même texte de loi, reprendre en main l’enseignement scolaire qui aurait tendance à trop  » négativer  » l’histoire coloniale ces dernières années :  » Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.  » Et voilà le terme –  » positif  » – qui a déclenché la réaction de la communauté des historiens, du moins d’une grande partie d’entre eux aux côtés des enseignants. Mais pas de tous, précisons-le, puisque certains de nos confrères ont refusé de condamner cette loi, avec divers prétextes, dont le plus usité reste le parallèle fait avec la loi Taubira (2001) qualifiant l’esclavage de  » crime contre l’humanité  » ; d’autres la condamnent (devant la pression de l’opinion), mais s’engagent dans des projets de mémoriaux qui se situent dans la même dynamique que la loi. Cette comparaison avec la loi Taubira est un argument repris depuis par nombre d’éditoriaux dans les médias, notamment dans le Figaro magazine du 22/23 octobre 2005, par Alain-Gérard Slama sous le titre explicite  » Mémoire coloniale ou la spirale infernale « . Au-delà du syndrome sur les  » revendications identitaires  » toujours mises en avant lorsque l’on parle de la question coloniale – on prétextait la même chose dans les années 70 au sujet de la mémoire de la déportation -, il fait preuve d’une analyse plus fine dans son dernier ouvrage, lorsqu’il souligne l’ambiguïté de cette histoire, et souligne que l’universalisme culturel «  fut sans doute une grande illusion  » et que  » s’il fut un allié objectif de l’impérialisme français, il ne saurait être confondu avec le rapport de forces de la conquête coloniale, dont il s’imaginait, à tort ou a raison, constituer l’antidote…  » C’est justement de cette illusion qu’il faut sortir, en regardant les faits, pour en tirer toutes les conclusions, sinon on continuera à produire de la nostalgie, de la réaction et de la victimisation.
Débat de chapelle, querelle d’historiens ou véritable  » guerre des mémoires  » qui se cache derrière ces débats ? Je considère que le mot  » positif  » ne veut rien dire, comme si le travail de l’historien se résumait à celui d’un  » épicier de la mémoire  » dont l’objet consisterait à dresser des listes des actions positives ou négatives, de faire le bilan, et de donner un résultat comptable. Cette méthode, appliquée récemment dans un ouvrage à l’histoire de la présence française en Algérie, permet les conclusions les plus hallucinantes, y compris sur les continuums en matière d’immigration qui aurait plus coûté à la France que rapporté… C’est d’ailleurs l’auteur de cette thèse qui dans quelques mois annonce un ouvrage majeur sur la question de la mémoire : pour en finir avec la repentance coloniale… Le débat est pourtant plus complexe. Mais, à force de se fixer sur ce mot – qui reste  » provocateur  » dans le contexte colonial lorsqu’il s’agit de notion  » positif  » -, on a oublié de regarder les autres termes utilisés avec soin dans les deux articles de la loi :  » reconnaissance « ,  » œuvre « ,  » place qu’elle mérite « ,  » sacrifice  » ou  » place éminente « … Ils sont pourtant à la base de la nouvelle posture de certains sur cette question. Certes, vous ne trouverez pas d’historiens qui officiellement soutiendront la loi (ou alors de façon provocatrice), c’est beaucoup plus subtil. C’est pourquoi, dès que vous vous opposez à la manière dont s’organise la mémoire de la colonisation (ou celle de l’immigration) dans les espaces officiels, vous vous heurtez à une sorte de  » rigueur  » dans la démarche des promoteurs de ces  » mémoriaux  » qui en fait défendent une vision  » conservatrice  » de ce passé pour sauvegarder une  » certaine idée de la France « . Tout est bon pour rendre illégitime la moindre critique. C’est à cette situation que nous sommes confrontés aujourd’hui… et pendant ce temps les mémoriaux se construisent sans véritablement faire l’objet d’un débat national.
En réaction contre un déni ainsi officialisé, certains Français nés Outre-mer ou issus de l’immigration postcoloniale réécrivent à leur tour des pans d’histoire collective, en s’inscrivant dans une perspective de concurrence avec la mémoire officielle, au risque de fausser certaines données…
Pour comprendre ce qui se passe, il faut mesurer en quoi il y a deux histoires de l’immigration, et qu’un  » récit  » semble être absent pour les populations issues des immigrations coloniales. Lorsque le sociologue Abdelmalek Sayad l’écrivait en 1991 dans L’Immigration ou les paradoxes de l’altérité, certains avaient du mal à l’entendre, à accepter son analyse qui faisait, déjà, exploser le mythe rassurant du  » creuset unique français « . L’historien Gérard Noiriel a réévalué, récemment, ses prises de distance de l’époque avec Abdelmalek Sayad : «  C’est à cette vision que je me suis opposée, et j’ai peut-être, ce faisant, tordu un peu trop le bâton dans l’autre sens.  » (Dominique Vidal et Karim Bourtel, Le Mal-être arabe, 2005). Quelques lignes plus loin, dans le même entretien avec Dominique Vidal, il précise :  » Je ne nie bien sûr pas que les immigrations récentes puissent présenter des spécificités liées à la colonisation, mais il faut d’abord mettre en évidence le point commun entre toutes les immigrations pour comprendre le sens même de ces spécificités.  » Il y a donc bien une difficulté à reconnaître l’existence de  » deux immigrations « , distinctes. L’une d’origine coloniale, l’autre intra-européenne. À l’échelle du siècle, cette fracture entre deux immigrations distinctes est devenue pourtant une évidence… et surtout pour ceux qui sont les héritiers de cette histoire. Ne pas pouvoir penser les processus migratoires en ces termes, c’est rendre inopérants tous les travaux qui étudieront les liens entre système colonial et processus d’intégration, et donc la déconstruction des impensés. L’héritage que portent aujourd’hui les enfants français de l’immigration  » coloniale  » n’est donc pas le même que celui des enfants de l’immigration européenne. Les personnes issues de sociétés qui ont connu l’esclavage, la domination, la colonisation, un droit spécifique, ne viennent pas s’inscrire, comme immaculés, dans le statut d’immigré. C’est pourquoi, devant le déficit de la nation en matière de reconnaissance de cette histoire spécifique,  » certains Français nés Outre-mer ou issus de l’immigration postcoloniale  » sont en quête d’une histoire et d’une mémoire dont ils ont le sentiment qu’elle est absente de l’histoire nationale. Alors, de toute évidence, cela fausse certaines données, et les guerres de mémoire l’emportent sur les constructions historiques. C’est au creuset de ce blocage mémoriel qu’il convient d’agir, mais cela sera long devant les obstacles et blocages actuels.
Quels sont les effets de cette fracture coloniale sur les rapports entretenus par la France avec ses anciennes possessions coloniales aujourd’hui ?
Ils sont de plusieurs natures, en fonction des liens conservés depuis les indépendances. En Asie du Sud-est, cela ne recoupe plus rien. Au Maghreb, la relation avec l’Algérie par exemple se fixe depuis quelques mois autour des enjeux de cette mémoire coloniale, alors que cela est plus nuancé en Tunisie et au Maroc. Aux Antilles, à la Réunion, en Polynésie ou en Nouvelle-Calédonie, la question revient à la surface dans les relations de tutelle avec la France. En Afrique noire, les derniers événements en Côte d’Ivoire ont relativement masqué une réalité qui s’impose depuis cinq ans : la France perd de plus en plus son influence sur ses anciennes colonies, et la question de la colonisation (ainsi que sa mémoire impossible) devient un espace de revendication fort contre l’ancienne métropole. En même temps, les  » effets de la fracture coloniale  » sont largement à l’œuvre depuis les quarante dernières années dans les relations entre la France et  » l’ex-domaine colonial en Afrique noire « , on peut même dire que la France a prolongé sous d’autres formes ses pratiques de tutelles, au point qu’aujourd’hui elle est perçue comme  » une puissance coloniale  » dès qu’elle intervient sur le continent.

Notes
1. Dans un éditorial daté du lundi 17 octobre 2005 intitulé « Loi scélérate ».
2. Le Monde du 1er novembre 2005
3.  » La nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française  » (Article 1 de la loi du 23 février 2005).
///Article N° : 4145

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