La France noire (1),

Un livre d'images qui raconte une autre histoire de France

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Au détour des pages de ce beau livre d’images, deux photos de scène. Celle de Joséphine Baker, mi-panthère, mi-odalisque, posant pour Paul Colin dont les quarante-cinq lithographies du Tumulte noir (1927) témoignent des nuits parisiennes de ces années vingt enflammées par les déhanchements affolants de la danseuse, par le jazz et par les bals nègres. Et celle de l’acteur Habib Benglia (1895-1960), dans le rôle du Féticheur, dans une mise en scène des années 1930 d’À l’ombre du mal, la pièce d’un auteur aujourd’hui méconnu : Henri-René Lenormand. Le comédien, le corps en partie dénudé, couvert de colifichets et de peintures, mains ouvertes, doigts écartés, semble prêt à bondir sur sa proie, une jeune femme blanche qui le regarde, apeurée.

Véritable album de famille, La France noire retrace l’histoire des populations noires en France depuis l’instauration du Code noir en 1685 jusqu’à aujourd’hui. Histoire complexe, oubliée parfois, qui coïncide avec celle des représentations. La composition de cet ouvrage, d’une grande richesse iconographique, met en valeur cette coïncidence : des « sauvages » de la période coloniale (1848-1889) aux « nègres » des années trente, des « immigrés » aux « Blacks » les auteurs, Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Eric Deroo, Dominic Thomas et Mahomet Timera, à la lumière des enjeux sociaux, politiques, juridiques et culturels de la France depuis trois siècles, dévoilent les mécanismes d’exclusion des Noirs et, en même temps, leur empreinte, profonde et pérenne, sur la société française. Mais cet album de famille raconte surtout une histoire culturelle et sociale, une autre histoire de France. Il est accompagné d’un texte scientifique qui vient d’être publié séparément, sous la forme d’un essai par les éditions de la Découverte et qui conjugue l’histoire coloniale prise en charge par les historiens Pascal Blanchard et Eric Deroo, avec l’approche d’un sociologue de l’immigration Mahomet Timera, celle de Dominic Thomas, spécialiste américain de la littérature française postcoloniale, sans oublier l’histoire des arts de la scène et le monde du spectacle, grâce à la contribution de Sylvie Chalaye, historienne des arts du spectacle. Et toute la force de cet ouvrage est bien dans cette coordination d’approches disciplinaires complémentaires initiée par Pascal Blanchard.
Pour les Occidentaux, le corps noir est spectaculaire. C’est là un trait saisissant de cette histoire des présences noires en France. Les « zoos humains » qui se développent au XIXe siècle ne feront finalement qu’entériner une relation au Noir qui se construit depuis des millénaires. Objet de répulsion ou d’attraction, effrayant ou désirable, le corps noir est la surface réfléchissante des fantasmes occidentaux. Érotise, animalisé, il n’existe pas pour lui-même. Il est pure extériorité et l’engouement esthétique des années folles pour les arts d’Afrique et de ses diasporas ne doit pas faire oublier qu’il s’arrangeait de clichés tenaces à l’égard du Noir. Joséphine Baker ou Habib Benglia, pourtant, ont su exprimer leur talent dans un contexte qui devait relever de la contrainte artistique, comme avant eux le clown Chocolat : au tournant du XXe siècle, il fait rire le public français en interprétant un personnage ridicule et stupide malmené par Footit, une figure de Blanc autoritaire. Impossible d’enfermer ces artistes dans des enclos identitaires. À les regarder, quelque chose, dans les images figées de l’Autre, se met à trembler. Il faudra pourtant attendre Les Nègres, de Jean Genet, créé en 1959 par Roger Blin, pour que les mécanismes du racisme soient démasqués sur scène.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Il devrait être possible, en cette période postcoloniale, d’être à la fois Noir et Français, sans que la couleur ne s’érige en frontière. On sait bien que cela ne va pas de soi et que des freins, trop puissants, n’ont pas encore lâché. Lieu de constitution du regard, la scène de théâtre est à cet égard un espace privilégié pour interroger et bousculer les représentations figées. C’est l’espace choisi par des auteurs, venus d’Afrique et de ses diasporas – Gerty Dambury (Guadeloupe), Gaël Octavia (Martinique), Kossi Efoui (Togo), Guy Régis-Junior (Haïti), Koffi Kwahulé (Côte d’Ivoire), José Pliya (Bénin), Dieudonné Niangouna (Congo) – pour faire résonner des voix qui disent, chacune à leur manière, combien l’identité est fondamentalement mouvante, contradictoire, chatoyante.

1. La France noire. Trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’océan Indien & d’Océanie, Paris, La Découverte, 2011. Publié sous la direction de Pascal Blanchard, l’ouvrage a été rédigé en collaboration avec Sylvie Chalaye, Eric Deroo, Dominic Thomas et Mahomet Timera, préfacé d’Alain Mabanckou.///Article N° : 11597

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