« Il n’y a pas de culture noire »

Entretien de Virginie Soubrier avec Lilian Thuram

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Que pensez-vous de l’expression « culture noire » ?
Je dirai tout d’abord qu’il n’y a pas de culture noire. Sinon, cela voudrait dire qu’il y a une culture blanche. J’ai intitulé mon livre Mes étoiles noires (1), mais j’ai eu aussi des étoiles blanches. L’on pourrait d’ailleurs discuter de la prétendue couleur noire de la peau ? : elle n’existe pas vraiment. C’est ce que j’explique aux enfants dans les écoles. Il y a des dégradés de couleur, et vous ne trouverez personne, par exemple, qui soit blanc comme une feuille de papier. Il faut réfléchir à notre façon de dire les choses, qui s’explique par notre conditionnement : nous sommes conditionnés à penser ce que nous pensons, à voir en noir et en blanc, alors que les enfants, lorsqu’ils sont très jeunes, ne se voient pas par la couleur de peau. Il n’y a pas d’Histoire blanche ni d’Histoire noire.
Moi-même qui suis Antillais, suis-je de culture française ou de culture malienne ou sénégalaise ? La couleur de peau ne détermine en rien les croyances et les pratiques culturelles de quelqu’un.
Vous racontez dans votre livre (2) que votre mère, lorsque vous étiez enfant, vous demandait de ne pas vous comporter comme un nég’marron. Est-ce que selon vous le marronnage est encore nécessaire dans la société qui est la nôtre ?
L’expression nég’marron était devenue péjorative. Les Antillais, qui sont issus d’une société esclavagiste, avaient intégré que le marronnage était quelque chose de négatif. Mais on vit aujourd’hui encore dans une société qui n’est pas celle du marronnage. Souvent, je dis aux enfants que le marronnage est une attitude qui consiste à lutter contre les injustices. Au cours de toutes les périodes historiques, ceux qui ont lutté contre les injustices ont constitué une minorité car, pour cela, il faut avoir une réflexion sur sa propre société et avoir conscience que cette dernière ne fonctionne pas comme elle le devrait. Encore aujourd’hui, il y a des injustices qu’il faut dénoncer, celles qui sont liées à la place de la femme dans la société, à la couleur de la peau, à l’homosexualité.
On vit dans une société qui prône l’égalité, mais dans laquelle certaines personnes sont encore jugées sur leur sexualité et n’ont pas les mêmes droits que la majorité : c’est inacceptable. Le marronnage, pour moi, ce sont aussi les résistants par exemple de la deuxième guerre mondiale qui ont pris le maquis, ce sont ceux qui se sont battus contre la ségrégation aux États-Unis, ce sont tous ceux qui disent qu’on ne peut accepter une société telle qu’on nous la propose. Le marronnage est une attitude, une philosophie de vie. Il est fondamental d’expliquer aux plus jeunes qu’il y a un lien entre les différents combats menés contre l’injustice. Sinon l’on pourrait croire que le marronnage ne concerne que l’esclavage et la fuite d’esclaves. Le marronnage ne se réduit pas à une couleur de peau. Il désigne la posture de toute personne qui se lève pour dire : « Non à l’injustice ».
Pourriez-vous expliquer la singularité de la condition des Antillais qui, pendant longtemps, ont assimilé la culture occidentale au point de se représenter eux-mêmes comme des Blancs et de rejeter leur part d’africanité ?
Nous sommes tous conditionnés par l’Histoire qu’on nous raconte. Or le récit national qu’on racontait à l’époque de ma maman à l’école empêchait l’Antillais de se voir comme descendant d’esclaves donc descendant d’Africains puisqu’on lui disait que ses ancêtres étaient des Gaulois. La majorité intégrait ce discours. Si le récit national et le conditionnement éducatif livrent une image très négative des Africains, vous ne vous considérerez pas comme descendant d’Africains, car vous ne voudrez pas vous voir de manière négative. Prenons l’exemple du gwoka, qui est la musique traditionnelle antillaise : on expliquait qu’elle était une mauvaise musique, une musique « de vieux nègres. » Les Antillais, naturellement, s’en sont éloignés. Je crois vraiment que tout est une question de conditionnement, d’éducation et d’Histoire que l’on raconte.
La majorité des Antillais ont ainsi appris pour la première fois l’existence des populations noires par le biais de l’esclavage : beaucoup, dans leur construction personnelle, se sont éloignés de cette histoire, car elle les ramenait à quelque chose de très négatif. Une expérience a été réalisée aux États-Unis : il s’agissait de demander à des enfants afro-américains de désigner laquelle, de la poupée blanche ou de la poupée noire qu’on leur présentait, était la plus gentille et la plus belle. Ils choisissaient la poupée blanche. Par contre, quand on leur demandait de montrer la poupée la plus méchante, ils choisissaient la poupée noire.
Cette expérience illustre bien le conditionnement dans lequel nous vivons. Aujourd’hui nous utilisons en toute bonne conscience les expressions « diversité » ou « minorités visibles »… Mais les minorités visibles désignent en réalité les personnes de couleur non blanche. Et s’il y a une minorité visible, c’est qu’il y a une majorité invisible constituée, elle, de personnes de couleur blanche. Nous ne sommes pas sortis de cette réflexion sur la couleur de peau. C’est ainsi que l’on parle si aisément de « culture noire » et de « pensée noire », mais pas de « culture blanche » ni de « pensée blanche ». De la même manière, on parle d' »homme de couleur », mais l’homme blanc, dans l’inconscient collectif, n’est pas un « homme de couleur » ? Pourtant, nous sommes, tous, des hommes de couleur. Ces problématiques sont le fruit de l’Histoire. Il faut s’y pencher pour comprendre la réalité d’aujourd’hui et créer un monde où ces problématiques seraient dépassées.
Est-ce selon vous utopique de penser que ce monde existera un jour ?
Non, cela dépend d’une volonté politique. Et l’on peut en dire autant de la relation entre les femmes et les hommes. La société nous éduque à penser que l’homme serait naturellement supérieur. Certaines femmes finissent même par croire que leur position est acceptable comme elle l’est aujourd’hui. Il est important de s’inscrire dans une continuité historique pour comprendre que de génération en génération, il y a des luttes contre l’injustice pour que la société s’améliore. Aujourd’hui beaucoup pensent encore qu’il y a des races et des prédispositions dues à la couleur de peau. Je suis joueur de football, je suis bien placé pour le savoir : les Noirs seraient plus forts en sport… Nous vivons dans une société où l’esprit et le corps sont séparés : si vous êtes plus fort en sport, vous êtes nécessairement moins intelligent. Donc les Noirs seraient moins intelligents ?
Ce sont des idées à déconstruire. Je parle souvent de repère historique : c’est par le biais de l’esclavage que la majorité des Français entendent pour la première fois parler de l’Histoire des peuples noirs. Le Noir est ainsi d’emblée placé en position d’infériorité. Par ailleurs, ce qui est difficile dans la réflexion autour du racisme et du sentiment de domination, c’est que surgit d’emblée l’ordre émotionnel. Je pense que nous sommes des êtres d’émotion. Nous avons des angoisses. Et quelle meilleure façon de nous rassurer que de penser que nous sommes supérieurs à l’Autre par le lieu de naissance, la couleur de peau, la culture… ?
Il est ainsi très difficile, quand on est installé dans une position de domination, d’accepter l’égalité. Il suffit de faire un parallèle entre les femmes et les hommes. Quand je vais dans les écoles, je fais un petit jeu avec les garçons et je leur explique que dans notre société, il est beaucoup plus difficile pour une femme de réussir. Ils me disent être conscients de cela et vouloir que la situation change. Mais quand je les mets en situation, très peu veulent laisser leur place. Car c’est aussi accepter d’être sur un pied d’égalité, voire, peut-être, de perdre cette situation. Et ce n’est pas évident parce que c’est une histoire qui est longue, on vous éduque comme cela. Je me souviens avoir vu une émission autour de l’affaire de Dominique Strauss-Kahn. L’un des invités disait à l’une de ses interlocutrices qu’elle ne pouvait nier que les choses aillent mieux. Il me semble au contraire qu’il faudrait dire combien c’est un scandale que l’égalité ne soit pas effective. Il faut apprendre aux enfants à détecter rapidement cette réalité. Il y aura toujours, dans chaque société, un combat à mener pour obtenir la justice. Car la justice ne se donne pas. Elle se gagne. Nous sommes aujourd’hui, en 2011, en train de discuter pour savoir si les homosexuels ont le droit de se marier. La première des choses qu’une société doit donner à ses citoyens, c’est l’égalité devant les choix individuels.
Les résistances sont compréhensibles. On se rassure en se rattachant à une norme. Il y a aussi une réalité : en règle générale, nous nous intéressons à ce qui nous touche. Nous avons tendance à nous intéresser aux choses qui vont changer notre vie. Prenons le mot de « minorité » : je dis souvent que je ne fais partie d’aucune minorité. Je suis Français. En aucun cas je ne fais partie d’une minorité. Renvoyer à une minorité sous-entend que c’est une majorité qui décide. Or nous sommes dans une démocratie. Inconsciemment, c’est le plus grand nombre qui décide.
Dernièrement, je parlais avec mon fils du système de quotas dans le football. Il me demande : « Papa, est-ce que cela changerait quelque chose pour nous, les quotas ». Je lui dis : « Non, parce que vous êtes d’origine antillaise, donc vous êtes franco-français. » Il a eu un soulagement. Or voilà le problème : si je lui avais dit qu’il était franco-italien, il n’aurait pas eu ce « ouf » de soulagement. Pendant la seconde guerre mondiale, on a déporté des personnes de religion juive, car ça ne changeait rien pour la majorité. Beaucoup ont fait comme s’ils ne savaient pas. Ce qu’on ne fait pas assez, c’est qu’on ne lie pas les choses entre elles. La problématique de la couleur de peau est la même problématique que celle des femmes, des homosexuels, des pauvres, des religions … Il estde l’intérêt de tous de libérer notre société de toute forme de racisme et de discriminations institutionnelles car les positions de pouvoir inégal menacent l’humanité de chacun.
Y a-t-il eu un événement fondateur à l’origine de votre combat ?
Pour moi, il s’agit moins d’un combat, que d’une réflexion sur la société. Je suis né aux Antilles; je suis arrivé en France à l’âge de 9 ans. J’ai compris assez rapidement que la couleur de ma peau interpellait certaines personnes. Et j’ai essayé de comprendre pourquoi. Cela était en effet une nouveauté pour moi qui venait des Antilles où la majorité de la population est noire. J’ai compris que c’était une question d’éducation et de conditionnement. Personne ne naît raciste ; personne ne naît avec des préjugés.
D’autres hiérarchisations surgiront, qu’il faudra dénoncer. Il y aura toujours une hiérarchisation entre riches et pauvres, il y aura toujours une classe dominante qui impose sa façon de penser. Mais les choses peuvent avancer par le questionnement sur la société et par l’éducation que l’on donne à nos enfants. Regardez la société antillaise qui s’est construite sur l’esclavage, sur le rejet de la personne foncée – car aux Antilles, la couleur la plus foncée est celle qui est la plus mal vue. Il faudrait une éducation pour déconstruire tout cela. Il faudra aussi, aujourd’hui ou demain, reconstruire un récit national. Il nous est impossible de changer le passé mais nous pouvons nous confronter à lui et prendre la responsabilité de tenter de changer nos imaginaires au présent et pour le futur.
Quelle étoile noire et quelle étoile blanche vous aident particulièrement à vivre ?
L’étoile noire, c’est ma maman, car elle m’a donné confiance dans la vie, et si l’on doit faire un cadeau à un enfant, c’est bien cela, cette confiance en la vie. Quant à l’étoile blanche, je dirais Sénèque. Dans De la tranquillité de l’âme, il écrit quelque chose qui me semble à la fois très juste et très fort : « on n’échappe jamais à soi-même ».

1- Mes étoiles noires. De Lucy à Barack Obama, Éditions Philippe Rey, Paris, 2010.
2- Ibid., p. 265.
Propos recueillis à Paris, en juin 2011.///Article N° : 11593

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