Le silence assourdissant du clown qui danse

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Samia Chala et Thierry Leclère ont accompagné les répétitions du spectacle et réalisé un film d’une grande sensibilité qui illustre avec un réel point de vue en quoi le rêve de Chocolat est finalement surtout le rêve de Gérard Noiriel et son complice Marcel Bozonnet qui se sont inventé une image du clown Chocolat, comme en son temps Franc-Nohain, tels deux Pygmalion, pleins de tendresse et de naïveté façonnant l’acteur à l’image de leur rêve de Chocolat, tandis que l’extraordinaire Yann Gaël Elléouet joue les Galatée donnant corps et chair aux drôleries du clown, comme à la grâce des figures du danseur.

Ni un documentaire historique sur la Belle époque, ni un reportage sur le travail de répétition, il s’agit surtout d’un film poétique qui fait entendre, comme en fond de scène, en toile de fond, une autre voix, celle du corps de l’artiste, lespri ko comme on dit en créole, habité par l’anima de Chocolat qui serait peut-être venu le visiter ? Yann Gaël Elléouet danse dans un silence assourdissant où résonne l’inarticulable du ressenti pour le jeune acteur du Conservatoire qui se situe à l’autre bout de l’histoire du Noir dans le monde du spectacle, comme il l’exprime très bien à la fin du film.
Le film traduit avec une grande finesse cette dimension démiurgique. Seuls Gérard Noiriel et Marcel Bozonnet s’expriment tour à tour sur la vie de Chocolat imaginant son existence dans le Paris de 1900, tandis que Yann Gaël Elléouet danse¡K Il est saisi par la caméra dans des moments intimes de chuchotement soliloqué ou d’expression de son corps dans l’espace, une belle façon de redonner à l’acteur noir une autre parole en dehors de la parole surplombante et péremptoire d’un discours savant qui croit pouvoir se mettre à la place de l’autre. Tandis que Marcel Bozonnet projette Nijinski sur les élégantes arabesques du danseur, Gérard Noiriel croit pouvoir expliquer la fin du tandem Foottit et Chocolat par l’affaire Dreyfus¡K la preuve qu’on ne voit en l’autre que ce que l’on connaît déjà. Car, au risque de le décevoir, le « panpan-au-cul-du-nègre », pour reprendre la formule des Dadaïstes, eut au théâtre encore de beaux jours devant lui bien après Dreyfus !
Gérard Noiriel se présente comme l’historien qui a découvert Chocolat, mais il a surtout fait le vide autour de lui et tient un discours unique s’arrogeant le pouvoir de fixer le nom et l’origine de l’artiste et ne rendant pas hommage aux historiens du spectacle dont il ignore royalement les recherches. Il prend pour argent comptant le récit romancé de l’album de Franc-Nohain qui met en scène les mémoires de Chocolat à destination du jeune public pour alimenter la légende de la mascotte populaire qu’il est devenu dans les années 1910. Gérard Noirel est même des plus touchant quand il prend pour vrai le billet de Chocolat envoyé à la presse et prétendument publié tel quel avec ses fautes d’orthographe pourtant hautement spirituelles. Le voici Chocolat à son tour ! Gérard Noiriel affirme que seuls les Américains ont rendu hommage à Chocolat, mais il ne connaît manifestement pas le cinéma français des années trente et notamment Zouzou, le film de Marc Allegret où Josephine Baker joue la fille du clown !
Il faut rendre hommage au travail des documentaristes qui ont réalisé là un très beau film de création mettant en lumière l’aspect sensible de l’entreprise théâtrale en la replaçant avec une grande justesse dans cet environnement plein d’émotions qui accompagne le désir de redonner vie aux figures oubliées du passé et qui finit par projeter sur la toile de scène approximations et fantasmes. Et heureusement au final l’entreprise se donne avant tout comme geste d’amour. N’est-ce pas le plus important !

///Article N° : 11679

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