Le rêve de Chocolat

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Chocolat, clown nègre est une rêverie théâtrale sur la vie de Chocolat, ce clown sans doute originaire de Cuba, qui au tournant du XXe siècle, a constitué un duo désopilant avec le clown anglais Foottit, au point qu’ils connurent un succès retentissant du Nouveau cirque aux Folies Bergère et surtout devinrent des icônes dont la réclame, alors émergente, sut s’emparer pour vendre des produits dont l’opposition chromatique des deux clowns permettait un jeu d’esprit et d’humour, propre au discours d’accroche du monde de la communication publicitaire. Le couple domino fut emblématique d’une époque, marquée par la photographie et le cinéma, un nouveau monde des images qui jouait sur le noir et blanc et leur icône participa ainsi de cette modernité. Gérard Noirel, célèbre historien de l’immigration, qui voit en Chocolat la figure d’un immigré de la première heure, s’est lancé dans la réalisation d’un spectacle qui rêve l’histoire de celui que la presse désigna sous le nom de Raphaël de Leios. Il a fait quelques recherches sur sa vie qu’il publie dans un ouvrage qui se veut historique. Mais les pans de la vie du clown qui restent dans l’ombre, sont imaginés avec une fantaisie qui apporte bien sûr au spectacle un certain pittoresque. Le spectacle se joue dans l’arène d’un cirque, une danseuse de corde s’élance sur un mât chinois, tandis que des ballons blancs, drôles de globules occupent l’espace aérien du plateau. On nous raconte l’esclavage aux Amériques, les danseurs d’anguilles, l’arrivée du jeune cubain à Paris et sa rencontre brutale avec le titi parisien à l’accent de Ménilmuche qui n’est pas prêt à partager son bout de trottoir, la condition précaire des artistes saltimbanques, la rencontre avec Marie celle qui partagera sa vie, les numéros humoristiques du tandem de clown où Chocolat invente un Auguste d’un nouveau genre¡K Le spectacle fonctionne comme un rêve et parvient réellement à déplacer le spectateur dans son univers onirique.

Gérard Noiriel a eu l’extrême intelligence de s’associer à deux personnalités du théâtre sans pareil : d’un côté l’expérience du monde du spectacle, le sens instinctif du plateau et une générosité, une ingéniosité dramaturgique remarquable avec Marcel Bozonnet qui a su faire naître un spectacle où toutes les astuces narratives de la scène se conjuguent – jeu sur les masques, projections plastiques, traditions circassiennes, etc. – et de l’autre, fraîcheur, vitalité et une inventivité de jeu pétillante et acrobatique avec Yann Gaël Elléouet, un tout jeune acteur de talent qui donne à Chocolat une extraordinaire présence.
Gérard Noiriel avait présenté une première version de son projet autour de Chocolat, il y a quelques années. Une forme dramatisée où il se mettait lui-même en scène comme conférencier, tandis qu’Alain Aithnard jouait à ses côtés les scènes de la vie du clown, mais le conférencier-acteur Noiriel ne voyait alors dans le destin de Chocolat qui meurt en tournée à Bordeaux et fut enterré au carré des indigents, que la trace d’une condition noire subalterne et avilie par un ordre colonial dominant.
La vie de Chocolat est pourtant bien plus complexe comme en témoigne plus justement à présent le spectacle mis en scène par Marcel Bozonnet. Il est cependant dommage de ne pas éclairer davantage la dimension héroïque de cette figure de notre histoire française. Non seulement Chocolat a été une figure adulée par le public, mais son histoire sociale et amoureuse mérite que l’on s’y arrête avec plus de rigueur. Et l’histoire d’amour qui le lie à Marie apporte un contrepoint étonnant au duo scénique avec Foottit. Dieu qu’il a fallu de la détermination à cette femme pour vivre en 1900 en concubinage avec un Noir !
Certes, Chocolat a été l’Auguste souffre-douleur d’un clown blanc, mais il y a dans ce duo une dimension qui passe par la dérision et exorcise le rapport de force historique. Car le public n’était pas du côté de Foottit, mais supportait au contraire les facéties de Chocolat pour lequel les Français avaient une vraie tendresse. De plus, à côté de cette situation humoristique, Chocolat a participé à l’introduction en France de cette toute nouvelle expression chorégraphique qui allait être le Cake-walke. Ce n’est pas un hasard si les deux dessins que Lautrec laisse de Chocolat sont le coup de pied au cul dans l’arène du cirque, de face, tandis que l’autre image, dans le café des Irlandais, qui dessine la silhouette ondulante de Rafaël dansant est de dos. C’est par cette silhouette, ombre de l’artiste noir qui accompagne les mutations esthétiques du début du XXe siècle, que Chocolat fait entendre un autre son, un autre rythme, trace aussi d’autres formes, d’autres mouvements auxquels Gene Kelly rend hommage en se glissant dans l’enveloppe du « clown dansant » et en se laissant habiter par l’inflexion des rythmes « mauresques » et des danses nègres qui habitent dans l’ombre le cinéma musical américain et irriguent justement le jazz de George Gershwin dans un Américain à Paris. La passion française pour le Clown Chocolat préfigure son amour pour Joséphine Baker. Dans l’enclos du cirque et de sa condition d’homme noir se perpétuant à travers le jeu du clown, Chocolat a trouvé une liberté, une subversion, celles du « nèg’ marron ». Et c’est bien là, dans cette mise en perspective qu’exprime le prologue, que réside le vrai intérêt du spectacle.

///Article N° : 11678

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