Décolonisations, du sang et des larmes

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Ce documentaire phénoménal en deux parties, écrit par l’historien Pascal Blanchard (assisté d’un conseil scientifique éminent) et réalisé par David Korn-Brzoza, résultat de deux ans de travail, a été diffusé sur France 2 le 6 octobre 2020, suivi d’un excellent débat animé par Julian Bugier. Il est visible en replay durant deux mois sur internet : La Fracture (1931-1954) (à voir ici) et La Rupture (1954-2017) (à voir ici). Il est essentiel pour mieux connaître et comprendre la chute de l’Empire français – et regarder ainsi le passé en face.

 Nouveau film, nouvelle approche

Comment évoquer en trois heures la complexité des décolonisations alors que ce pan d’Histoire façonne encore la France d’aujourd’hui ? Karim Miské et Marc Ball s’y étaient déjà essayé dans leur série Décolonisations en trois parties de 52′ diffusée sur Arte le 7 janvier 2020. Ils avaient adopté le point de vue des colonisés et s’étaient concentrés sur une série de destins et de combats emblématiques. Un commentaire coup de poing dit par Reda Kateb accompagnait de multiples archives, des séquences d’animation, des extraits de films…

Pourquoi dès lors Décolonisations, du sang et des larmes ? Sans doute parce que ce grand tabou de l’Histoire de France doit se raconter avec insistance, à plusieurs voix, en variant les éclairages. Sans doute aussi car elle n’est jamais racontée de façon globale, permettant ainsi une compréhension de l’effet de dominos des luttes et des victoires. Ici aussi un commentaire incisif, dit par Lucien Jean-Baptiste, et une avalanche d’archives, cette fois en grande partie inédites. Sur une chaîne de grande écoute, elles sont colorisées pour faciliter leur appréhension. Peut-être aussi pour les rendre moins distantes, tant la décolonisation n’est pas une histoire terminée. Pascal Blanchard animant une agence spécialisée dans l’iconographie coloniale, la richesse des documents est impressionnante, comme dans tous les films et les albums ou participent « Les Bâtisseurs de mémoire ».

Ces documents sont choisis pour leur force démonstrative, illustrant un commentaire qui ne laisse aucun doute sur le point de vue adopté : non seulement celui des colonisés, mais le sang et les larmes de tous ceux qui se sont trouvés plongés dans l’aventure coloniale et ce qu’elle est devenue au 20ème siècle, un système répressif d’une violence inouïe afin de conserver les colonies à tout prix.

Que ce documentaire fasse l’objet d’une soirée entière sur une chaîne de service public est symptomatique de l’évolution actuelle : il est possible d’aborder de front ce sujet encore sensible tant il remet en cause le narcissisme du nationalisme français, et de le faire sans tourner autour du pot.

Car nombre de peuples colonisés, qui croyaient pouvoir être récompensés pour leur engagement lors de la Seconde guerre mondiale conformément parfois aux promesses qui leur ont été faites, ont dû arracher leur indépendance au prix de conflits sanglants et malgré de féroces répressions : Indochine, Algérie, Cameroun, Madagascar, Maroc, Côte d’Ivoire, etc. La grandeur de la France passait par son Empire : elle concède des changements, pas l’indépendance. L’égalité de droits et de devoirs accordée ne sera qu’apparente. La France continue de décider de tout et son image est écornée : la défaite de 40 a montré qu’elle n’était pas invincible, ce qu’a confirmé Diên Biên Phu.

Et elle n’est pas cohérente : elle réprime férocement à Madagascar et accueille dans la foulée à Paris l’Assemblée générale des Nations unies pour adopter la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Césaire l’a bien compris : une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Ce sera d’autant plus vrai pour la torture.

Le gouvernement et les colons se voilent la face. Mendès a enfin pu négocier un cessez-le-feu en Indochine mais Mitterrand déclarera « l’Algérie, c’est la France » comme si c’était un fait naturel. La deuxième partie du film rappelle largement l’évolution de la « guerre sans nom » et ses cicatrices, non sans rappeler les exactions et le napalm au Cameroun. Elle s’intéresse ensuite aux contreparties revendiquées par De Gaulle pour la coopération, et au pré carré de la France-Afrique.

Viennent encore Djibouti, les troubles en Guadeloupe et le Bumidom. Il ne manquerait plus que Sarkozy à Dakar et le changement de ton de Macron une fois élu (après ses déclarations en Algérie) pour illustrer la continuité du déni. Restent les nostalgies, les frustrations, les rancoeurs de part et d’autre. Et la nécessité de travailler à une mémoire commune.

Une mémoire commune

Le débat, de qualité, (à voir ici) qui a suivi le film a réuni des personnalités toutes issues de ce qu’on appelle la diversité : l’historien Benjamin Stora, l’autrice Leïla Slimani, la philosophe Yala Kisukidi, la comédienne Anaïs Pinay, l’ancien secrétaire d’Etat Kofi Yamgnane et l’autrice Léonora Miano. Toutes et tous ont insisté sur l’importance pour la France de se confronter à cette Histoire encore bien méconnue et réduite dans les écoles et les universités, voire sujette à polémique, et de le faire de façon apaisée pour corriger son récit national et faciliter l’intégration de ses minorités. Il s’agirait donc de sortir du seul vocabulaire de la repentance, du racialisme, de l’indigénisme ou des fixations identitaires. Signe d’une volonté de transparence, ce débat se tenait dans le forum du Musée de l’Histoire de l’Immigration de la Porte Dorée à Paris, seul bâtiment restant de l’immense Exposition coloniale de 1931, dont les fresques art déco illustrent puissamment le lavage de cerveaux qu’est l’idéologie coloniale.

Il importait dès lors dans le débat de préciser que les anticolonialistes étaient animés des idéaux portés par la France des Lumières et que leur combat n’étant pas tant contre la France en soi mais contre le système colonial. C’est ainsi que leur résistance était porteuse d’utopie, ce qui ramène à la déception qui a suivi les Indépendances malgré la victoire de la souveraineté politique, et à la permanence de l’impérialisme et de la spoliation.

Anaïs Pinay fait également partie de la quarantaine de témoins du film, lequel ne fait pas intervenir d’historiens à l’écran et donne par contre effectivement la parole à ceux dont les parents et grands-parents ont été les acteurs volontaires ou non de cette période. On voit là une tentative de dépasser la froideur des faits et d’instiller le ressenti, non seulement des témoins directs mais aussi des générations suivantes, c’est-à-dire l’héritage et la compréhension contemporaine du traumatisme et de ses suites.

Au-delà de ce type de documentaire qui met les points sur les « i » mais risque de ne générer que honte et culpabilité, le roman, comme l’art en général, semble être la voie royale pour transmettre de façon sensible combien ce temps des décolonisations fut et reste certes source de douleurs et de larmes mais fut aussi terrain de contacts, de connaissance, de circulation, de séductions, tant l’amour fut aussi facteur de rapprochement interculturel.

Faut-il dès lors déboulonner les statues ? L’Histoire ne s’efface pas, mais elle doit être dite sous toutes ses formes, rappelée, contextualisée. Le mouvement antiraciste questionne la réalité présente, qui ne peut être niée. C’est le racisme qui a légitimé l’esclavage et la colonisation qui n’était qu’un « esclavage sur place ». Il faut interroger les pratiques de répression dans leurs relents du passé et prendre en compte les ressentis sur le terrain.

C’est ainsi en regardant les choses en face et en construisant une mémoire commune que pourra se construire un récit national où tous peuvent se retrouver. Car, comme on l’entend dans le film, « on n’écrit pas l’histoire avec une gomme« .

 

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