Terre d’ébène

D'Albert Londres

"Le nègre n'est pas un Turc"

C’était au temps où, au nom de la  » solidarité des Blancs en Afrique « , il était de bon ton de fermer les yeux sur les ignominies, pardon, les  » bienfaits  » de la colonisation. Pour avoir ignoré ce principe  » raisonnable  » dans Terre d’ébène, le récit de son périple de quatre mois dans les possessions françaises d’Afrique en 1927, Albert Londres fut traité de tous les noms d’oiseaux : métis, juif, menteur, saltimbanque, canaille, grippe-sous, ramasseur de mégot, petit persifleur, voyou, dingo, ingrat, maître-chanteur… aucun compliment de l’époque ne fut épargné au célèbre journaliste. Pourtant, il n’était ni plus anti-colonialiste ni plus anti-raciste que Jules Ferry ou Rudyard Kipling ! S’il a plongé dans la machine, c’était dans le but de l’améliorer, de la rendre plus productive, donc plus rentable. Albert Londres ne critique ni les colons ni le système. Mais la méthode. Son argumentaire commence par réviser quelques idées reçues :  » Il existe des Français qui croient que les colonies coûtent de l’argent à la métropole. Pas un liard ! Elles sont plus riches que la France, nos colonies. […] Elles font vivre des milliers de militaires et de fonctionnaires français. Il en est même qui servent une rente à la France.  » D’où vient l’argent ? De l’impôt que verse chaque Nègre et les prestations qu’il doit effectuer.  » Jadis, [les Noirs]ne travaillaient que pour se nourrir. Maintenant ils travaillent aussi pour payer l’impôt. De temps en temps ils le payent même deux fois au lieu d’une.  » Après un mois de souffrance dans la forêt, Zié a gagné 77 F. Son patron a payé 88 F d’impôt : 40 pour la capitation, 48 de rachat de prestation qu’il n’a pas fait parce qu’envoyé au travail de la forêt.  » L’indigène nous est donc indispensable. Sinon par amour du prochain, du moins par égoïsme, nous devrions veiller sur lui comme un champ de blé.  »
Malheureusement,  » on le fauche avant qu’il n’ait poussé son épi. […] Au Soudan, en Haute-Volta, en Côte d’Ivoire, dans toute la pléiade, on compte plus de 50 000 km de routes. Tous les matériaux qui ont servi à les faire ont été portés sur la tête du nègre !  » Pour construire les chemins de fer, rien de mieux que du nègre pour remplacer la machine, le camion, la grue. Or  » Le nègre n’est pas un Turc comme on dit. Il n’est pas fort.  » Il est fragile face au fléau qu’est le portage qui  » assomme l’enfant, ébranle le jeune Noir, délabre l’adulte  » et les tue en masse. Résultat des courses, sur une période de trois ans, trois millions d’indigènes ont quitté le territoire français pour les colonies anglaises voisines. Ils fuyaient le recrutement pour l’armée, les routes, le chemin de fer et les entreprises de bois. Révolté, Albert Londres trempe la plume dans la plaie :  » L’Afrique muette n’est qu’un terrain de football. Deux équipes, toujours les mêmes, blanches toutes les deux. L’une porte les couleurs de l’administration, l’autre les couleurs de l’homme d’affaires. Le nègre fait le ballon  » avant de conclure :  » Au siècle de l’automobile, un continent se dépeuple parce qu’il coûte moins cher de se servir d’homme que de machines ! Ce n’est plus de l’économie, c’est de la stupidité. « 

Albert Londres, Terre d’ébène, réédité au Serpent à Plumes///Article N° : 4166

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