Le dieu perdu dans l’herbe, de Gaston-Paul Effa

Comment regarder le monde ?

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Avec le sous-titre « L’animisme, une philosophie africaine », Gaston-Paul Effa signe là un ouvrage étonnant, méditation à la fois personnelle et philosophique, basée sur sa rencontre avec Tala, une guérisseuse pygmée.

Tala aurait pu être un chamane issu d’un livre de Carlos Castaneda ou indien d’Amérique, mais aussi un sage boudhiste ou hindou… Au fond, Tala est universelle : elle est le bon sens humain face à la domination du monde capitaliste. Si bien que ce qui finit par gêner dans le titre, c’est la référence à l’Afrique. Car ce que dit Tala, ses remontrances et ses conseils, non rien de spécifiquement africain : ce sont des remarques simples et sages que tout guru en phase avec la nature et la défense de l’homme pourrait prononcer face à son élève.
Mais il se trouve que Tala est pygmée, que Gaston-Paul Effa est camerounais et que ce livre est le produit de leur rencontre. Effa n’est pas seulement africain : il fut destiné par les sœurs alsaciennes qui l’élevaient au Cameroun à devenir prêtre, étudiera la théologie et la philosophie, renoncera au sacerdoce pour devenir professeur de philosophie et père de famille. Sa famille camerounaise était animiste. Rencontrer Tala est ainsi pour lui à la fois un retour aux sources et une confrontation entre deux conceptions du monde.
Cette confrontation, Effa la raconte telle qui l’a vécue, avec ses doutes et ses questions. A la recherche « d’un peu de sagesse« , il a trouvé le contraire d’un archaïsme : un discours d’une incroyable acuité pour le monde d’aujourd’hui. Le dieu perdu dans l’herbe (expression empruntée au poète Philippe Jaccottet) est donc à comprendre comme l’écoute d’une parole et l’apprentissage d’un mode de vivre.
Comme Michel Onfray dans Cosmos, Effa part de la mort de son père, de l’ébranlement qu’elle a causé en lui, de l’hommage qu’il aurait voulu rendre à celui qui lui avait enseigné « la discipline du souffle » et la contemplation du ciel. Peut-être faut-il la prescience de ceux qui nous précèdent pour nous ouvrir à des connaissances nouvelles ? Il fallait en tout cas pour rencontrer Tala séjourner au fin fond de la forêt et accepter de prendre le temps de comprendre qu’on ne peut pas tout comprendre.
Dieu sera la première question, mais il y en aura bien d’autres. Chaque fois, Tala démonte le système de pensée occidental « qui ne mène nulle part » et s’applique à apprendre au professeur de philosophie à « penser sans raisonner ». Point n’est besoin de longues démonstrations : les chapitres sont courts, souvent trop courts, comme inachevés, tant on voudrait mieux saisir le fond de cette philosophie de la nature qui propose de respirer autrement pour mieux écouter le monde. « Le riche, c’est celui qui est content de son sort » (p.49) : que dire de plus ? Les paroles de Tala tombent comme des proverbes.
« Je me rends compte que Tala a pris possession de moi, c’est elle qui parle désormais, en déconstruisant des schémas et catégories établis en moi » (p.54) : on a effectivement du mal à savoir qui parle. Leurs voix se confondent au fur et à mesure qu’il est capté par cette philosophie qu’il découvre. Mais le livre reste dominé par la contradiction dominante dans l’œuvre de Gaston-Paul Effa, y compris dans ses chroniques pour Africultures, et qui la rend si dynamique : écartelé mais aussi à la recherche d’un terrain paisible entre deux visions du monde, la rationnelle occidentale et l’origine africaine. Avec ce livre, le choix semble clair : c’est un plongeon que propose Effa, non sous la seule forme d’un retour aux sources mais sous celle d’une illumination que son écriture volontiers poétique renforce à chaque page. Les chapitres avancent comme des séances d’initiation, des expériences vécues au fond de la forêt, dans une confrontation qui se résout peu à peu à une allégeance culturelle et physique.
Physique car son expérience est avant tout corporelle. Non seulement il n’est pas de tout repos de vivre avec les Pygmées mais c’est aussi une sensation du rapport à la nature que propose Tala, à la différence d’une approche intellectuelle ou scientifique : « Les chimistes ne savent rien de cette alchimie de la nature » (p.55). Donner congé à la raison : Aristote, Hegel, Kant, Sartre et Bergson sont relus avec un autre oeil. Et voilà donc Effa qui fait évoluer son enseignement. Car « si tu parles mal, tu introduis du mal dans le monde« . (p.58)
« Celui qui veut savoir apprend à écouter » (p.63) : non, il n’y a là aucune évidence. En pénétrant plus avant dans la découverte de l’animisme selon Tala, c’est un rapport au cosmos qui s’éclaire. La vérité n’existe pas mais il faut apprendre à être vrai… Plutôt que de chercher le bonheur, soyons dans la joie… Des maximes s’égrènent ainsi de page en page. Quant à Dieu, il n’est pas au ciel : il est « en tout et partout » (p.109), il est perdu dans l’herbe ! « L’animisme est un rapport amoureux au monde et aux choses » (p.82). Ce regard du cœur, Birago Diop l’avait poétisé de magnifique façon dans Souffles, dont Effa reprend une partie de « Le Souffle des ancêtres« , préalable à une réflexion sur la mort.
Le livre se poursuit sur des consultations, où l’auteur se fait non plus interlocuteur mais observateur. On consulte Tala sur le régime alimentaire à adopter (s’arrêter avant la satiété), les problèmes de digestion (se coucher sur le flanc gauche), la stérilité, le pouvoir, la réussite, etc. « En entendant ces mots, je compris que les paroles de Tala ne s’adressaient pas seulement aux Africains mais à toute l’humanité » (p.167). Dont acte. Sans doute de plus gros ouvrages détaillent-ils les systèmes de pensée animistes, si proches des sagesses des différentes cultures, mais remercions Gaston-Paul Effa de nous avoir livré son expérience avec Tala en y mettant sa part de lui, nous la rendant ainsi si sensible et si proche.

///Article N° : 13439

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