Sauvage ou assimile ?

Quelques réflexions sur les représentation du corps des tirailleurs sénégalais (1880-1918)

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Dans l’histoire de la propagande coloniale et des représentations sur les colonisés, les tirailleurs occupent une place spécifique. Leur statut symbolique est marqué par l’ambivalence et la polysémie car ils ressortent des deux discours que la colonisation a énoncés sur  » ses  » populations d’Afrique noire – ce double langage colonial qui travaillera négativement l’idéologie républicaine jusqu’aux décolonisations – l’un fustigeant le  » sauvage « , l’autre laissant ouverte la voie vers l’assimilation. Nous voudrions ici comprendre comment les stigmates de ces discours se sont imprimés dans les images du tirailleur, en prenant comme analyseur les manières dont son corps s’est trouvé objectivé, représenté, interprété.
En effet, et pour être parfaitement au clair, rappelons que les images produites sur le tirailleur ne nous intéressent pas comme témoignage de ce que fut la réalité de leur condition. Ces images – cartes postales, affiches, photographies, etc. – sont d’abord des projections de représentations déjà construites, ou en train de se construire, reflets d’un imaginaire imprégné d’idéologie. C’est à ce titre et comme traces de cet imaginaire destiné à former et consolider l’adhésion des métropolitains à l’entreprise coloniale, que ces images seront abordées.
Création et rôle des tirailleurs sénégalais dans l’appareil militaire
L’utilisation de supplétifs étrangers pour des opérations militaires hors du territoire national est une constante de l’histoire européenne, comme en témoignent les conflits entre Etats sous l’Ancien Régime ou sous le Ier Empire. Cette politique s’applique pleinement dès 1830, lors de la conquête de l’Algérie. La manipulation des rivalités ethniques et religieuses existantes, afin de diviser les populations devant l’avancée des Français, complète cette tactique de conquête.
Au Sénégal, à l’initiative de Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal, sont créées en 1853 deux compagnies de volontaires africains. Le 21 juillet 1857, naissent les troupes de tirailleurs sénégalais. Napoléon III signe en effet à cette date le décret de création d’un corps d’infanterie africaine appelé tirailleurs sénégalais. De 1887 à 1900, plusieurs bataillons de tirailleurs sénégalais sont créés (au Gabon, au Soudan, etc.), mais leur existence a été brève. Par tradition, tous les corps d’infanterie africaine ont repris ultérieurement le nom de tirailleurs sénégalais, bien que des hommes originaires de divers pays africains servent alors dans leurs rangs.
Les tirailleurs sénégalais vont participer, de plus en plus activement, à toutes les opérations militaires de conquête en Afrique. L’Afrique noire est ainsi conquise par des Africains, commandés par des Blancs. Militairement sous-équipés, peu nombreux, mal entraînés et sans doctrine d’utilisation spécifique, les tirailleurs sénégalais sont pratiquement invisibles avant le début des années 1880. Ils vont bientôt envahir les supports d’images, dans le mouvement d’expansion de la conquête française et européenne en Afrique noire, au cours des années 1880-1890. L’image du tirailleur est alors inséparable de celui qu’il combat, son image se construit en contrepoint de celle du sauvage.
La construction du corps du tirailleur
Les images de la fin du XIXe siècle consacré à la conquête sont à l’origine des principaux archétypes sur le Noir. Période charnière, à la croisée de la vulgarisation scientifique des travaux d’anthropologie physique établissant une hiérarchie biologiquement déterminée dans laquelle l’Africain est la  » race  » la plus mal dotée, des premiers travaux d’ethnologie affinant l’idée d’une hiérarchie des civilisations fondée sur le développement technique – l’Afrique noire étant perçue dans ce cadre non comme une civilisation mais comme une nébuleuse tribale exclue de l’Histoire –, et d’une fascination populaire pour l’exotisme qui voit apparaître au début des années 1890 les premiers zoos humains comme les spectacles de tribus africaines, au Casino de Paris ou à l’Alhambra. Un faisceau de représentations ségrégantes, différentialistes et racistes qui imprime sa marque à l’époque, façonnant profondément les imaginaires des contemporains. Cette mise en abyme de l’image de l’Africain ne peut se comprendre que comme un moyen de renforcer les convictions européocentriques, justifiant une conquête coloniale cristallisant un patriotisme outrancier. Dans une société en proie à l’angoisse des mutations sociales générées par l’accélération techniciste et l’industrialisation, blessée par la perte de l’Alsace-Lorraine en 1870, ces images de l’Autre jouent à n’en pas douter un rôle structurant dans le renforcement d’une identité collective, dans la création d’un lien social articulé dans cette idéologie de la supériorité et de la puissance.
A l’image dévalorisante de l’Africain qu’on soumet par la conquête – la conquête se justifiant ainsi d’elle-même –, répond celle du tirailleur sénégalais. Le tirailleur sénégalais représente de fait le laboratoire de l’assimilationnisme français. Recruté souvent de force ou enrôlé volontaire, racheté parfois – lorsqu’il est esclave – à ses propriétaires, le tirailleur va apprendre au sein de l’armée coloniale la discipline militaire et des rudiments de français. Dans cet objectif, des manuels spécifiques d’apprentissages seront élaborés au cours des années 1860, structurés sur la création du langage  » petit-nègre « . On voit ainsi à travers l’expérience des tirailleurs se former des traits caractéristiques et les limites de la doctrine d’assimilation.
Le corps du tirailleur dans les représentations est un corps superficiellement domestiqué, un corps militaire. Cette domestication est métaphorique de la possibilité de soumettre l’ensemble des Africains à une discipline européenne censée les élever aux frontières de la civilisation. A la discipline des tirailleurs – leur obéissance sans faille est constamment célébrée –, répond la vision de tribus inorganisées, sans structure hiérarchique autre que le  » roi nègre  » tout puissant et simultanément grotesque ou du sorcier fanatique et cruel. Obéir, se pénétrer des subtilités de la hiérarchie militaire est un premier pas vers l’incorporation des hiérarchies sociales complexes de la métropole et surtout d’un l’ordre socioracial colonial inégalitaire, alors en formation. Le tirailleur symbolise ainsi les possibilités d’évolution (rappelons que, dès le début du siècle est créée une école des chefs à St Louis, annonçant l’émergence de la catégorie des  » évolués « ) des Africains. Une évolution qui saura se limiter, comme dans le cadre de l’armée coloniale, aux rangs subalternes, la supériorité essentielle des Blancs ne pouvant être remise en cause. De ce fait, et bien avant les formulations juridiques qui entérineront la hiérarchie socioraciale coloniale en créant un statut spécifique de l' » indigène « , le tirailleur sénégalais apparaît comme le prototype de ce nouveau citoyen imaginée par la République coloniale, image renversée du citoyen français, auquel on applique les paradigmes républicains (égalité, liberté) tout en prenant soin qu’ils s’appliquent uniquement aux colonisés, les colons étant placé sur une autre strate, hégémonique, tant sur le plan juridique, politique que culturel.
Le corps du tirailleur, par définition, est un corps recouvert de l’uniforme. Symbole d’élévation, l’uniforme qu’il porte renvoie à la nudité ou la quasi-nudité des Africains résistant à la conquête. Le port de l’uniforme est un accès privilégié aux normes sociales de l’Europe, à la conception chrétienne stigmatisant la nudité du corps.
Enfin, dernier point, le tirailleur parle, ou plutôt il bafouille le  » petit-nègre « . Il est parfaitement symptomatique que les officiers français aient conçu pour les tirailleurs ces manuels  » petit-nègre « , destinés à des recrutés qui, souvent, parlent trois ou quatre langues véhiculaires. La maîtrise du langage est le signe distinctif de l’appartenance à une civilisation. Il est le lieu, aussi, du pouvoir. Le tirailleur parlera donc petit-nègre, pour le différencier nettement des militaires français, pour ne pas franchir la limite fondamentale de l’égalité du langage.
L’ambivalence du statut du tirailleur
Ainsi se dessine la figure du tirailleur. Personnage hybride, il n’est plus totalement africain, mais ne peut envisager d’être complètement français. Il reste dans un entre-deux, dans une position d’intermédiaire, d’interface entre le monde obscur des colonisés et celui des colonisateurs. D’où une ambivalence fondamentale de son statut, vis-à-vis des sociétés africaines comme du monde colonial. Du corps superficiellement domestiqué du militaire perce les pulsions du sauvage, de l’animal. C’est pourquoi ressurgissent sur le tirailleur des archétypes qui tantôt le rapproche des Blancs, tantôt des Noirs.
L’animalité du tirailleur réapparaît ainsi lors de la Première Guerre mondiale. Les nombreuses images d’assaut et d’exploit personnel font ressortir sa brutalité atavique, son goût du sang, souvent son inclinaison à l’anthropophagie. Confronté à une autre figure de la barbarie – l’Allemand –, sa sauvagerie se manifeste. Ces images s’entrechoquent avec celle du  » grand enfant « , antienne récurrente dès le début du siècle et matérialisé dans l’image parue en 1917 du  » tirailleur Y’a bon « , reprise et exploitée jusqu’à l’écœurement par la marque Banania dans l’entre-deux-guerres.
Autre stigmate de cette animalité tenue bridée par la discipline militaire mais toujours prête à la subsumer, les innombrables illustrations parues dans les années 1916-1918 sur les marraines de guerres. Celles-ci, des infirmières et des jeunes femmes françaises, de la même façon qu’avec les soldats métropolitains, entretiennent des correspondances avec des tirailleurs.
Ces relations particulières, faites de cadeaux, de sorties, d’envois de photographies, entre des tirailleurs et leurs marraines créent des liens inédits. Ils sont le thème de toute une iconographie populaire jouant sur la reconnaissance réciproque. Les images des soldats convalescents, entourés des attentions de jeunes infirmières ou au bras de jeunes femmes du monde, développent une vision paternaliste et stéréotypée. La suggestion d’une transgression – socialement impossible – des interdits relatifs aux relations sexuelles entre une femme blanche et un homme noir est clairement mise en scène. De ce phantasme apparaît celui – toujours suggéré – de la sexualité débridée des Noirs, toujours proches de la nature et donc incapables de dominer leur propre corps et leur instinct.
La figure du tirailleur et les représentations de son corps inscrivent ainsi les stigmates de son statut, frontalier de l’univers colonial et de l’univers du colonisé. Ceci renvoie généalogiquement au discours assimilationniste de la République, double langage articulé sur la certitude de pouvoir  » civiliser  » les Africains tout en les maintenant dans un rôle subalterne.
La position équivoque des tirailleurs se prête à la projection de phantasmes corporels – puissance de la sauvagerie, transgression du sacré par le cannibalisme, sexualité animale et donc libre – qui, en miroir, dessine les contours d’un imaginaire occidental du corps fondé sur le refoulement des pulsions, l’incorporation des normes sexuelles et conjugales, la construction d’un corps discipliné et socialement utile. La moquerie condescendante des images sur les tirailleurs, les signes de l’infériorité raciale (intellect limité), sociale, morale, des tirailleurs, laissent suppurer une fascination quasiment libidineuse pour un corps superficiellement domestiqué, à même de se déployer, dans la violence ou la sexualité.

Nicolas Bancel, historien, Maître de Conférences à l’Université Paris XI-Orsay, vice-président de l’Achac, codirecteur du programme Images et Colonies
Pascal Blanchard, historien, Président de l’Achac, directeur de l’agence Les bâtisseurs de mémoire, codirecteur du programme Images et Colonies
Dernier ouvrage paru : Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, De l’indigène à l’immigré, Gallimard, collection  » Découvertes « , Paris, 128 p., 1998.///Article N° : 1215

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