« Sony fait partie des grands écrivains qui aident littéralement à vivre. »

A l’occasion des 20 ans de la disparition de l’auteur et metteur en scène Sony Labou Tansi, l’anthropologue et maître de conférence, Julie Peghini (1) coordonnait fin 2015, avec Nicolas Martin-Granel, sur une idée de Jean-Damien Barbin, l’ouvrage La Chair et l’Idée. Théâtre et poèmes inédits, lettres, témoignages, écrits et regards critiques. Y figure notamment la pièce La Gueule de rechange, au centre de cet entretien avec l’universitaire et Harvey Massamba, comédien et metteur en scène, qui vient de réaliser et jouer cette pièce au festival Mantsina-sur-scène . Il est actuellement à Lyon où il fait une formation à l’ENSAT afin de monter son école supérieure de théâtre de Brazzaville, projet auquel il travaille depuis 2013.

Aminata Aïdara(A.A.). Avant d’entrer dans le vif du contenu de La Gueule de rechange, pièce juvénile de Sony Labou Tansi, publiée dans le recueil La Chair et l’Idée, je voulais parler du style de Sony et de son accessibilité. Dans ce recueil le metteur en scène Alain Timar écrit qu’il a eu du mal à rentrer dans certains textes de Sony car son écriture et ses argumentaires ne sont pas saisissables tout de suite, mais à une deuxième ou troisième relecture. Le comédien et metteur en scène Jean-Paul Delore écrit à son tour que face aux créations de Sony il faut accepter d’être seul et de ne pas être en amitié avec le texte. Que penses-tu de ces considérations ?
Julie Peghini (J.P.) (rire) On va y réfléchir ! Je n’ai pas du tout le sentiment que c’est ce que dit Jean-Paul Delore. Jean-Paul a écrit ce texte que j’adore dans La Chair et l’Idée, « Sony fait chier » et moi ce que j’entends c’est qu’il faut écouter, que Sony c’est quelqu’un qui crache du monde et qu’il faut écouter sa langue. Et pour écouter sa langue il faut la recracher et la recracher encore. C’est quelque chose qui passe par le corps. Marcus Borja qui a travaillé sur Sony et a présenté un spectacle musical, Le chant des signes, en septembre à Limoges, dit que la première fois qu’il a rencontré les mots de Sony il ne les a pas compris. C’est en entendant la musicalité de sa langue, en les entendant à haute voix, en les disant à haute voix sur scène, qu’il a entendu et compris ses textes. Et c’est plutôt ça je pense que voulait dire Jean-Paul. Sony a une langue qui est faite pour être dite, pour être répétée, pour être assimilée par le corps. Voilà ce qui est intéressant je trouve dans ce que dit Alain Timar : « C’est ainsi que je suis tombé sous le charme de son écriture, de ce foisonnement et de ce bouillonnement de mots. Au-delà du premier intérêt, très vite la force des idées m’a accaparé : lucidité extrême, regard acéré sur l’humanité mais également un profond amour de la vie. J’avais même eu du mal à entrer dans certains de ses textes. Il a fallu parfois qu’ j’y revienne à deux ou trois reprises pour saisir l’argumentaire » (p. 241). Là où je trouve que ta question est importante, c’est qu’il y a eu beaucoup d’à priori, comme quoi Sony pouvait être difficile, pouvait être un auteur difficilement accessible…

A.A. Et pour toi? Quelle a été ta première approche de l’écriture de Sony ?
J.P. C’est un très grand poète qui a réinventé la langue. Il y a un témoignage que j’aime dans La Chair et l’Idée, celui de Pierre Debauche. Il dit : « En fait le premier en tout et surtout le premier écrivain du monde puisque il inventait sa propre langue à mesure que sa main traçait des signes sur le papier, une langue complètement originale, brusque, rocailleuse, capiteuse, déconcertante, franche, intelligente car il fallait parfois s’avancer masqué, brutale car il fallait tout dire, souvent teintée de l’humour le plus brusque ou prise à bras-le-corps comme une qu’il fallait soumettre, déconcertée, violée, reconquise et dressée jusqu’à atteindre les nuages, une langue à vous intimider l’âme mais qu’aussitôt vous adoptiez pour des rasions de survie » (p. 207). Sony pour moi fait partie des grands écrivains qui aident littéralement à vivre. Il écrivait pour cela. C’est quelqu’un dont la langue te frappe si fort que même si toi-même tu n’as pas le langage parfois pour comprendre, tu es quand même en train de t’engager avec cette langue, elle engage ton corps et tes émotions. Quand tu n’a pas les mots, tu t’engages et Sony c’est quelqu’un qui par la force de sa langue, la force de la colère qu’il faut pour inventer cette langue-là, t’engage… Parce qu’il nomme tellement fort, il gueule tellement fort avant de nommer l’espoir que sa colère comme son espoir deviennent contagieux.

A.A. Dans la pièce de théâtre La Gueule de rechange Sony écrit que l’univers et sa grandeur sont incommensurables à la science et que les réponses que les scientifiques cherchent à donner sont comme des cailloux dans la bouche d’un affamé ou le sable dans la bouche d’un assoiffé. Comment interprètes-tu cet intérêt profond pour les progrès de la science de la part d’un homme de lettres comme Sony? J’ai l’impression, dans sa pièce de théâtre, qu’à plusieurs reprises il se moque un peu de la science. Il oppose, par exemple, le progrès de la chair humaine au progrès de la science.
J.P. Je dirais d’abord que Sony n’est pas un homme de lettres, c’est un poète, c’est quelqu’un qui est amoureux de la vie. Et quand tu es amoureux de la vie comme il l’est et que tu veux de manière urgente dénoncer le fait que nous, les hommes, nous sommes en train de bousiller la vie, alors tu passes ton temps à écrire. Il dit qu’il écrit pour faire peur en lui, qu’il invente un poste de peur pour son lecteur, face au monde, qui va très mal. J’aime beaucoup le livre de Xavier Garnier sur Sony, à commencer par son titre : « une écriture de la décomposition impériale ». Pour Sony, nous sommes la génération la plus malheureuse de l’histoire des hommes, notre siècle est bâclé, foiré. Son exigence était de faire de l’art un exercice de lucidité, de nommer toutes les mochetés du monde et cela le rendait forcément et profondément seul. Il l’acceptait j’imagine parce que pour lui, la révolution vient de l’individu. Il le dit à plusieurs reprises. Et à partir de là sa dénonciation de science est très claire. Rien de pire finalement que Descartes. Pour lui, le XXI siècle, notre siècle, a besoin de sens et de magie, de prophètes et de rêveurs. Et sur ce chemin du rêve, ce sont les poètes et les artistes qui nous aident à vivre. Sony est rimbaldien et sa pensée m’a aidé à mieux saisir La lettre du voyant de Rimbaud : Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l’humanité, des animaux même. (…) Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle : il donnerait plus – que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !

A.A. Plus que les scientifiques… ?
J.P. En tout cas plus que les cartésiens car ceux-ci ne participent pas du rêve. Dans le magnifique livre Encre, sueur, salive et sang, coordonné par Greta Rodriguez, tu trouves ces mots de Sony : « Demain, est-il encore prudent de parler de demain ? Ou seulement est-il encore possible ? Demain est mort, aujourd’hui est son cercueil. Et quelle honte » (p. 28). Ça c’est un propos évidemment très important qui parcourt tout ce qu’il écrit. Il pose là le problème de la responsabilité de l’homme devant la vie, qui est le devoir de chaque homme. Ce qu’il veut démontrer c’est que la science n’a été universalisée que pour participer à la stratégie globale du grand projet cartésien qui consiste à déshumaniser l’autre, à « refuser la mention d’homme aux autres hommes de la terre ». Le progrès est juste un projet totalement arriéré de volonté de puissance sur la matière. Sony était habité par des images d »explosion finale et d’apocalypse, qui parcourent La Gueule de rechange. Par l’idée que le progrès ne peut que tuer le monde. Et son enjeu c’est que l’homme ne soit pas réduit à choisir entre le progrès qui tue et celui qui fait vivre. Ce ne sont pas la technique ou la technologie qui feront avancer les hommes, mais la pensée humaine. Et c’est cette pensée qui s’inscrit dans le grand projet d’humanisation tel que l’ont chanté les poètes, les musiciens, les prophètes et les génies.
Car bien plus qu’un dictateur comme Bokassa, la science est cannibale, elle participe pleinement du cannibalisme, il y a vraiment chez Sony cette idée qu’elle conduit à la mort de la vie. Face à la science qui assassine profondément la nature, c’est à nous d’inventer d’autres manières de penser et d’agir.
Et n’oublie pas aussi une chose importante. C’est que Sony aimait à dire, dans sa comparaison entre l’Afrique, l’Amérique Latine – qu’il rapprochait – et l’Europe, qu’il était un homme de la forêt et de haute savane, au contraire de nos civilisations de la ligne droite. … S’il n’aime pas le cartésianisme, ce n’est pas pour ça qu’il dénigre la logique. Au contraire, la magie a une logique profonde. La forêt a une logique profonde. Et c’est une logique qui agrandit le rêve, qui agrandit la vie. A l’inverse des civilisations qui réduisent la vie, il était attentif à celles qui portent en elle l’agrandissement de la vie. Quand on choisit la ligne droite, on écarte toute une partie de la réalité.

A.A. Parlons un peu de cette pièce de théâtre, La Gueule de rechange avec toi Harvey Massamba, qui a travaillé sur ce texte.
Harvey Massamba (H.M.) Dès que je l’ai lu, ce texte m’a tout de suite interpellé et j’en suis tombé amoureux. Finalement les textes de Sony ont cette manie de me rendre bleu d’amour pour eux puisque pour la petite histoire c’est aussi parce que je suis tombé fou amoureux de « Antoine m’a vendu son destin » que je suis arrivé au théâtre. Donc après lecture, j’ai trouvé que La Gueule de rechange était le texte du moment parce que bien qu’étant écrit en 1974, il est d’une actualité percutante. Au-delà de ce fait, il y a entre ce texte et moi beaucoup d’autres liens par exemple : le personnage principale s’appelle Lebamb’ou- Gatsé et moi Massamba Ngatsien, vous me diriez oui mais où est le lien ? Et ben, Gatsé et Ngatsien c’est au fait le même nom, un nom Téké qui signifie propriétaire de terre. Deuxièmement, je suis né le 2 juin 1974 et Sony a achevé l’écriture de ce texte le 2 aout 1974, donc deux mois juste après ma naissance. Et enfin, en lisant l’historique de ce texte j’ai découvert que La Gueule de rechange et moi nous sommes frères du même village. Sony a amorcé réellement l’écriture de ce texte en voulant échapper au courroux du représentant du PCT (le parti au pouvoir en ce moment et encore aujourd’hui) suite à un spectacle dont le texte n’avait pas plu au représentant de ce parti à Kindamba.

J.P. : Pourquoi cette pièce te semble actuelle ?
H.M. Vous savez, quand j’ai découvert ce texte, le débat sur le changement ou non de la constitution battait son plein dans mon pays et le texte Sony décrivait déjà à l’époque une telle situation, comme s’il voulait nous prévenir de quelque chose. Ça a vraiment fait écho en moi. Tenez par exemple: dans le taxi en plein bouchons, Lebamb’ou-Gatsé et Shineider s’engueulent tant leurs points de vues divergent sur plein de sujets, notamment sur la question de la radio. Faut-il écouter la radio ou pas ? Faut-il oui ou non parler de la gueule de secours ? Ils en arrivent à vouloir élaborer une constitution afin d’établir les règles de vie commune, mais là encore c’est le désaccord parce que Lebamb’ou-Gatsé veut se tailler une constitution sur mesure, tout comme Sassou Nguésso au Congo, mon pays. Vous voyez, dans la discussion que les trois ont dans cette voiture, il y a ce questionnement autour de la rédaction d’une nouvelle constitution… Et puis à la fin Schneider refuse cette constitution parce que tout simplement elle ne veut pas d’une constitution et d’une paix qui sont élaborées pour une seule personne. C’est le cas au Congo. La constitution de 2002 a permis au président Sassou-Nguesso d’être au pouvoir pendant quatorze ans. Mais à une année de la fin de son deuxième et dernier mandat il a introduit ce débat du changement de la constitution. Et le peuple n’était pas d’accord, il a manifesté, mais on a soulevé des hélicoptères pour le gazer et faire passer de force le projet.
Dans la pièce, bien qu’écrite en 74, Sony posait déjà ce problème de changement de constitution. Lebamb’ou-Gatsé et sa copine, dans le taxi, ils s’engueulent et finalement comme ils ne sont pas d’accord, il dit « ok, est-ce que tu veux qu’on élabore une constitution ? » elle est d’accord. Puis il lui demande quelles sont ses exigences. Puis ils passent aux articles. Mais finalement face aux articles que lui voulait, sa copine lui dit que çe ne va pas être possible. Et là lui il dit « donc tu refuses la paix ». Elle répond « je ne refuse pas la paix, mais je refuse la paix taillée à la mesure d’une seule personne, une espèce de paix en boite de conserve ». Et c’est exactement ce qu’il se passe chez nous. On nous oblige à accepter une constitution qui est taillée sur mesure pour une seule personne et dans laquelle il y a des articles d’une autre page, d’un autre siècle. Par exemple… Le Président de la République, quand il arrive en fin de mandat, on ne peut pas le poursuivre pour tout ce qu’il a eu à faire pendant qu’il était au pouvoir, ses crimes économiques… Tout, tout, tout ! Ça c’est aberrant. On ne peut pas demander ça à un peuple au XXI siècle ! Donc quand j’ai lu cette pièce pour la première fois, je me suis dis que c’est exactement ce qu’il se passe en ce moment. Comme si c’était une pièce prémonitoire et j’ai décidé de la monter.
Moi je ne cherche pas la facilité dans ce que je fais. Parce que je sais que rien n’est facile sur cette terre, donc il faut s’engager, il faut se lever, et dire ce qu’on a envie de dire, qu’on pense qu’il y a au fond de son cœur. Et c’est quand même d’ailleurs pour ça que je me suis permis et j’ai pris le risque d’écrire une lettre ouverte à Sassou-Nguesso ces dernier temps, texte que vous pouvez retrouver sur mon mur FB. Je lui ai fait une lettre ouverte pour lui dire « à un moment donné il faut arrêter ». Donc ce n’est pas facile, d’ailleurs je trouve que c’est très difficile pour nous, pour notre sécurité, mais on n’a pas le choix ! On n’a pas le choix. Qu’est-ce qu’on lègue à la postérité ? Ceux qui viendront après nous, ils vont nous dire « vous étiez là et qu’est-ce que vous avez fait ? ». Donc nous on prend la parole et on la prend par les métiers que nous faisons, comme le théâtre. Pou ça j’ai voulu porter la parole de Sony dans La Gueule de rechange.

J.P. : As-tu monté cette pièce pour la première fois au Mantsina ?
H.M. Oui, en décembre. Il faut dire que j’ai une petite anecdote sur cette pièce… Ça fait plus de cinquante ans qu’on parle d’un pont qui doit relier les deux Congo. Mais malheureusement ce pont n’a jamais été construit. Sony parle de ce pont. Il dit « il y a eu un pont » même si ça n’a jamais existé. Et en fait voilà : Sony était ce pont ! Il est fils des deux rives. Donc je pense qu’il se considérait comme étant le pont sur le Congo. C’est pour ça qu’il parlait d’écrire un livre couvert de sang : c’est pour parler du sang des martyres des deux cotés. Cette anecdote m’a accompagné tout au long de ma réflexion sur la mise en scène de cette pièce.

J.P. Et dirais-tu qu’aujourd’hui, dans la période politique que vit le Congo, la pensée politique de Sony est importante, indispensable… Pourquoi ?
H.M. C’est important parce qu’il a été très visionnaire dans toute son écriture. C’est quelqu’un qui tirait sur la sonnette d’alarme sur tout ce qu’on est en train de vivre aujourd’hui. Quand on voit un peu L’Etat honteux, La vie et demie et la folie dans laquelle se trouvent nos politiques… Et qu’on voit même Je soussigné cardiaque… Toute cette écriture est une sonnette d’alarme pour dire « Ben, écoutez les gars, faites attention parce qu’on est en train d’aller dans le mur »! Ces œuvres là ça fait vingt, trente ans, qu’il les a écrites. Il nous a prévenus, mais malheureusement on n’écoute pas.

J.P. Et comment cette parole a-t-elle été perçue par les jeunes comédiens avec qui tu bossais ?
H.M. Ils adorent. Ils adorent parce que ce sont des jeunes comme moi, qui ne veulent pas se taire, malgré le fait que le régime veut nous réduire au silence. Ils pensent aussi que c’est notre devoir de dire « ça va, ça suffit, ça on ne l’accepte pas ». Donc oui, ils sont très contents de travailler sur ce texte-là. Et en plus c’est aussi toute la démarche de mise en scène que j’ai adopté autour de cette pièce qui est ma démarche de tout le temps sur l’action, l’acte théâtral qu’on pose. Parce que le texte c’est le texte, mais après, quel est l’acte théâtral que nous on pose avec ce texte-là? Comment le corps y participe ? On met au profit d’un texte notre biomécanique et notre biorythmique, donc voilà…

A.A. Je me suis demandée pourquoi Sony mettait dans la pièce La Gueule de rechange le nom Samba Diallo. Et j’ai avancé des hypothèses. J’ai imaginé que peut être il utilisait le nom du protagoniste de L’Aventure ambigüe, vu que celui-ci est tué, dans le roman de Cheikh Hamidou Kane. Dans la pièce de Sony, par contre, Samba Diallo est le seul survivant parmi les scientifiques suite à l’explosion. Donc je me demandais est-ce que à ton avis c’est un hasard que Sony utilise son nom ou il y avait une volonté, une signification particulière ?
H.M. Je pense que Sony dans son écriture était toujours en communication avec ses pères, ses ainés, ceux de sa génération qui écrivaient. Il y a avait toujours des connections. C’est comme un pont qu’il plaçait tout le temps avec les autres pour dire « on est tous dans le même combat, on fait les mêmes choses, nous luttons pour la même chose et on se renvoie l’ascenseur comme ça pour que nous puissions avancer tous ensemble ». Et je pense que dans l’esthétique même de Sony Labou Tansi, il y a ce coté de non-mort. C’est-à-dire : même si physiquement la personne peut mourir, le combat ne meurt jamais. Le fait qu’il laisse Samba Diallo vivant dans son texte, alors que dans L’Aventure ambiguë Samba Diallo meurt, je pense que pour lui c’est une manière de donner la réponse et de prolonger le débat, de prolonger la réflexion sur une œuvre qui avait été écrite par un de ses pères.

A.A. Et d’ailleurs je me suis dit que dans cette œuvre, L’Aventure ambiguë, on parlait de la rencontre entre l’Afrique et l’Occident, comme dans La Gueule de rechange aussi. Peut être qu’il a voulu créer un lien…
H.M. Comme lui-même disait souvent « J’écris pour remettre la mort à demain ». Tu vois ? La mort est là, bien sûr, mais on la renvoie à demain. Aujourd’hui on est là et on vit, même si physiquement on peut mourir.

A.A. Julie, as-tu quelque chose à ajouter à propos de La Gueule de rechange ?
J.P. Oui, bien sûr. Dans une lettre de 1973, à son ami Pivin, Sony parle magnifiquement de La Gueule de rechange. José Pivin a été quelqu’un de très important pour lui. Il lui écrit qu’avec cette œuvre il essaie d’écrire une pièce différente de celles qu’il a déjà écrites et de créer de nouvelles formes. Dans la préface, il revendique de vouloir faire imploser le texte théâtral. Sous bien des aspects pourtant, La Gueule de rechange reprend des thèmes qui sont déjà dans Conscience du tracteur (pièce récompensée en 1973 par le prix RFI). Dans ce texte aussi, on trouve la thématique de l’explosion, celle causée par un scientifique fou qui veut faire revivre les humains et recréer le monde. Ce sont des pièces qui sont assez proches de la science-fiction, qui portent sur l’anéantissement qui guette l’humanité. Dans Conscience de tracteur, le savant fou s’appelle Noé, c’est en fait un « nouveau Noé », et il a construit une arche pour fonder une humanité nouvelle, dépourvue de haine et de patience, qu’il appelle une « conscience de tracteur ». Donc c’est une espèce de réécriture de la Genèse et de l’Apocalypse et une critique radicale de l’Occident et du discours scientifique qui lui est assimilé. Mais, malgré les ressemblances entre ces deux pièces, La Gueule de rechange est vraiment une pièce totalement singulière qui ressemble à bien des égards à un scénario de film. C’est une écriture très visuelle. C’est l’histoire d’un peintre, Lebamb’ou-Gatsé, qui déclenche par un tableau une vague de folie, une catastrophe cosmique, qui ravage toute la région de Fontainebleau et provoque des embouteillages où des millions d’automobilistes sont pris au piège.
Pour en revenir à ce que Sony écrit à Pivin dans sa correspondance : « Je vais travailler sérieusement à La Gueule de rechange, parce que je ne veux pas que ça soit simplement un livre. Je n’ai pas confiance aux livres. Ça sort trop facilement de la poche. Et on le ferme trop facilement ». Tu vois, ça répond aussi à ta question sur les mots… pour lui les mots sont bien plus que des mots, « Les mots sont des cadavres qui aspirent à la résurrection ».
A propos du pivinisme, Sony écrit : « Le pivinisme consiste à être là, et tellement là que l’univers se voit forcé de vous rendre des comptes et des vrais comptes. Il consiste aussi à être non pas forcement vertueux, mais propre jusqu’à la fierté, propre par orgueil, propre jusqu’à comprendre qu’on ne mordra jamais un chien sous prétexte qu’il a commencé » (p. 42).
Cette idée de reconstruire la vie au milieu de la catastrophe annoncée est bien en germe dans La Gueule de rechange et se poursuit dans toute l’œuvre de Sony. Hasard étrange, l’action de La Gueule de rechange se situe en 1995, l’année même de la mort de Sony. Le comédien Etienne Minoungou emploie une belle métaphore, il dit que Sony c’est le bing bang, toujours en train de renaître. Ce « pivinisme » de Sony, son appel à demander à l’univers des comptes coûte que coûte, résonne évidemment avec qui se passe au Congo aujourd’hui. Dans le contexte politique que nous a décrit Harvey, les Congolais luttent pour demander des comptes à l’univers, ils sont debout, et hélas tellement seuls aussi.

A.A. Et que dirais-tu de l’intrigue de La Gueule de rechange ?
J.P. Je vais te lire comment Sony en a parlé : « C’est un artiste qui a peint quelque chose de fantastique. C’est tellement beau que ça rend fou. Et le peintre, qui est forcement piviniste, se trouve à Paris, dans un taxi, en train d’aller en Auvergne, avec son truc qui rend fou » (p.34) Il y a évidement le mot « gueule » au cœur du titre, qui est très important. Nicolas Martin Granel théorise différents cycles dans l’écriture de Sony et avec cette pièce, nous sommes dans le cycle de la gueule ou du gueuloir : Riposter à sa gueule, La Gueule de rechange qui devient aussi La Gueule de secours… Comment riposter et dépasser la gueule : c’est-à-dire tout ce qui est imposé à l’individu en termes d’identité et d’être. Par cette pièce, il cherche une nouvelle écriture, un ton et une voix et c’est à propos de cette pièce qu’il va écrire à Françoise Ligier, en octobre 1947 :« Il y a un seul mot qui me met en position de force, c’est DEVENIR. J’ai plus que tout les autres le temps, la chance et la force de devenir » (p36).

A.A. Dans quel sens on peut dire que l’écriture de Sony est-elle engagée ?
J.P. Engageante surtout, comme il aimait à le dire. Et s’il a choisi le fait d’aller vers le théâtre, c’est justement pour parler au plus grand nombre. Je dirais dans le sens où il n’a pas peur du scandale, au contraire, c’est le fou qui nous manque. « Le fou, dit-il, c’est le juste qui fait scandale, provisoirement ». Ou encore : « Ecrire c’est choisir le scandale comme moyen d’expression » ou encore « Nommer est un acte scandaleux ». Et le théâtre c’est parler du monde à tout le monde. Et il ne faut pas non plus oublier ce titre qui a fait son succès, celui de son premier roman publié au Seuil, La vie et demie (1978), c’est-à-dire le fait que les choses, à commencer par la vie, sont toujours et-demi pour lui. Il y a sa vie à soi et il y a l’autre, celle qu’on doit aux générations qui viennent.
Sony ne croyait pas aux frontières. Il dit une chose magnifique, sur son rapport à la nation :  » C’est une folie, je ne veux pas être aussi pauvre qu’une unité nationale, je veux être une explosion nationale. Chacun de nous est une nation, les hommes sont créés libres et les rapprochements se font en toute souveraineté. Nous sommes des explosions nationales ». Il milite contre toutes les institutions. Il est pour le rêve et l’imaginaire. La seule chose qui vaut la peine d’être vécue, c’est la fraternité autour des idées, des occupations communes, des espérances communes. Nous sommes plus intelligents que les frontières. Voilà pourquoi il se pensait l’Homme pont dans La Gueule de rechange. Et c’est ça le pivinisme aussi. C’est le rapprochement des solidarités, des consciences.

A.A. C’est pour ça qu’il dit « Deux hommes qui font le même rêve deviennent des frères » ?
J.P. Oui ! Ce que Sony écrit aussi dans La Gueule de rechange., à propos du communisme, comme on était en train de dire, c’est qu’il parle des idéologies mortes : « La paix du connard, et puis ils ne seront pas si cons que ça parce qu’ils auront prévu quelque chose pour demain, là où le communisme ne prévoit qu’un soir et la bourgeoisie sa propre chute » (Préface-Résultante, p. 45). Donc il renvoie dos à dos les deux systèmes et les deux idéologies, parce que c’est déjà un conflit idéologique mort. Pour Sony le monde, le monde manque cruellement de fraternité car qu’il est engagé dans une troisième guerre mondiale, celle des riches contre les pauvres. Il ne parle pas seulement du nord et du sud bien sûr, parce que « dans chacune de vos villes vous avez évidemment le nord et le sud ». Tout le vacarme technologique de notre monde moderne accentue cette guerre entre riches et pauvres et crée le terrorisme. Je le cite, dans Encre, sueur, salive et sang : « On parle souvent des terroristes, on ne semble pas savoir que le terrorisme c’est la base même de ce que nous appelons aujourd’hui le monde moderne : nous nous terrorisons les uns les autres, sans relâche. » (p. 74). L’Afrique n’a pas eu le droit à la parole durant cinq siècles et il nous engage désormais à l’écouter. L’actualité éditoriale, très riche en 2015, sur l’œuvre de Sony, tous les événements organisés durant cette même année du vingtième anniversaire de sa mort, le festival Mantsina-sur-scène à Brazzaville et son édition Sony sur scène, d’une richesse incroyable, qui s’est tenue dans les rues de la capitale et dans des cours, tout ça montre combien sa parole est encore vivante aujourd’hui.

(1) Julie Peghini est actuellement engagée dans la réalisation d’un film documentaire sur Sony Labou Tansi, Je mourrai vivant.///Article N° : 13435

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