La quête d’un féminisme réaliste chez Zola et Sony Labou Tansi

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S’il existe des catégories humaines à l’égard desquelles l’imaginaire est très souvent resté peu créatif, ce sont bien celles des femmes et des enfants. Ce manque de créativité s’illustre par la prééminence  » géronto-phallocratique  » qui a toujours caractérisé les œuvres réalistes ou celles se réclamant de la pure imagination. Il en va de même pour des écrits religieux, comme ceux de la bible, dont certains passages présentent la femme comme étant  » une côte  » de l’homme. Entretenue par les écrivains des deux sexes, si cette propension à maintenir le personnage féminin sous l’emprise du masculin et à la périphérie des actions déterminantes du récit se justifiait par une volonté de peinture réaliste de la société pré industrielle, marquée par des activités qui requéraient des physiques prétendument masculins, la perpétuation de cette action paraît peu justifiable au-delà de cette période. Et même pour cette époque, par-delà la raison physique, qui est par ailleurs discutable à bien des égards pour certains hommes ; la prédominance du personnage adulte masculin ne saurait se justifier à tous les égards dans l’imaginaire. C’est-à-dire une activité de libre-pensée dont le motif a toujours été de rêver d’un autre monde. Loin de perpétuer cette démarche  » phallosophique « , basée sur l’oblitération de la femme, que Jean Borie assimile à de la  » tyrannie timide  » (1) à son égard, Émile Zola et Sony Labou Tansi optent pour une approche valorisante. Celle-ci se démarque de toute propension à consolider l’hégémonie masculine ou la dominance patriarcale. Elle s’articule, à cet effet, au travers d’un refus d’une évocation monolithique ou stéréotypée de la femme. Comme nous pouvons ainsi le présager, notre analyse va s’articuler autour d’une mise évidence dialogique de cette évocation novatrice de la femme. Cela reviendra à monter comment chaque auteur s’y prend pour mettre en relief cette perspective. Nous aborderons, en outre, le principal motif que les deux auteurs visent en procédant à une telle démarche. Nous verrons ainsi que leur motif, que Lucien Goldman assimile à la vision du monde des auteurs, reste la valorisation ou  » l’humanisation  » de la femme. En somme, nous nous proposons de montrer, dans cette étude, que Zola et Sony n’ont de visée que la conception personnaliste de la femme, à travers cette évocation novatrice qu’ils lui consacrent. Toutefois, pour éviter de tomber dans les analyses clichées – qui portent généralement sur l’étude de l’ensemble des typologies de personnages féminins d’une œuvre pour aboutir à des résultats très épars – nous n’allons pas procéder à une approche exhaustive de toutes les femmes qu’évoquent les écrits des deux auteurs. Nous allons plutôt opter pour une étude essentialiste, c’est-à-dire à une analyse basée sur ce qui fonde la particularité de leur écriture sur ce sujet précis. En effet, bien qu’ayant donné dans l’évocation routinière, somme toute, réductrice de la femme, Zola et Sony décident à un moment donné d’une mise en écriture qui la valorise. Pour ce faire, nous allons articuler notre réflexion autour de deux personnages dont les parcours incarnent ce processus de renouveau ou de refus de dévaluation de la femme. Il s’agit, d’une part, de Nana – nom générique et péjoratif naguère attribué aux femmes généralement jeunes à séduire. D’autre part, nous avons Chaidana, un nom dont le diminutif n’est pas sans rappeler le premier cité. Avant d’aller plus en profondeur dans notre analyse, nous allons faire une brève connaissance avec ces deux personnages.
L’histoire de Nana – personnage principal de l’œuvre (2) du même nom, écrite en 1880 par Émile Zola – est celle d’une femme aux origines modestes à qui est offerte, à plusieurs reprises, la possibilité de quitter son état initial pour vivre dans la classe des aisés. Elle bénéficie de cette faveur grâce à son corps qui exerce un grand pouvoir de fascination sur les hommes de cette catégorie sociale. Mais plutôt que de s’aliéner à cette donne matérialiste, qui implique à la fois son corps et le pouvoir financier de ses soupirants, elle choisit de mener sa vie comme elle l’entend. Elle agit ainsi en combattant ceux de ces aisés qui tentent de l’assujettir à ce monolithisme et les vices qui en découlent. Tout comme Nana, le charme de Chaidana, qui est le personnage principal de l’œuvre la vie et demie (3) de Sony Labou Tansi, ne laisse pas indifférents les dictateurs de la katamalanasie. À l’instar de Nana, elle, non plus, ne cède pas à la tentation matérialiste de ces peu scrupuleux dirigeants de cet État Afrique centrale. Elle se sert, bien au contraire, de ses appas pour les appâter et en éliminer un grand nombre. Au travers de cette présentation sommaire, transparaît l’évidence du refus de ces deux personnages d’adhérer à une conception monolithique du corps féminin, et par-delà tout ce qui caractérise la femme. C’est cette démarche de refus de dévalorisation de la femme que nous allons maintenant analyser en détail.
Chez Zola, tout comme chez Sony, cette action repose sur une évocation ambivalente de cette gent. Cela est perceptible à la fois à travers la mise en relief de la nature de leurs personnages – c’est-à-dire leur physique – et de leur culture, à savoir les idéologies qu’ils véhiculent. De la mise en évidence du physique, qui n’échappe toutefois pas à des stéréotypes, comme les images habituelles de séductrice, que l’imaginaire renvoie de la femme, subsiste cette propension à l’ambivalence. C’est d’ailleurs ce qui transparaît à cette description du corps de Chaidana à un moment où celle-ci se contemple nue devant une glace :
C’était un corps parfaitement céleste, avec des allures et des formes carnassières, des rondeurs folles qui semblaient se prolonger jusque dans le vide en cuisante crue d’électricité charnelle, elle avait le sourire clef des filles de la région côtière, les hanches fournies puissantes, délivrantes, le cul essentiel et envoûtant… elle avait les lèvres garnies, provocantes, appelantes… Elle se rappela vaguement cette époque où elle avait quatorze ans et où tout le quartier l’appelait fille de Dieu Le corps est absurde, dit-elle en se rhabillant (4).
Ce corps féminin, qui s’offre en même temps au regard du lecteur et à celui de son propriétaire, exhorte à une approche plus que simpliste. Cela va sans dire qu’il requiert une appréhension avec précaution. Un fait que le propriétaire, lui-même, reconnaît en le qualifiant  » d’absurde « . Cette absurdité réside dans les différents qualificatifs qui lui sont attribués. Il est, entre autres, élevé au rang d’une donne céleste. C’est-à-dire une réalité dont la saisie relève de l’ordre de l’abstrait, non pas par opposition au concret mais par refus de sa soumission systématique à l’immédiateté qui prévaut généralement à sa saisie. Cela n’implique, cependant, pas un rejet catégorique de l’immédiateté comme potentiel mode de saisie. En effet, ce corps, qui est également  » carnassier « , comme en témoignent ses  » rondeurs affolantes « , interpelle de prime abord tout ce qui implique cette typologie de saisie. Il en va ainsi des lèvres  » garnies « , également décrites comme  » appelantes « , qui incitent logiquement beaucoup plus au désir d’être embrassées, et par conséquent à l’action, qu’à la méditation. L’oxymoron, qui sous tend l’évocation du corps de Chaidana, laisse pour ainsi dire, entrevoir une double approche. En effet, ainsi présenté, ce corps suscite à la fois attraction, par les sens qu’il aguiche, et abstraction par son caractère absurde. C’est à cette même dialectique d’approche qu’exhorte l’exploration du corps nu du personnage de Zola – Nana – par le comte Muffat :
Il voyait en raccourci ses yeux demi-clos, sa bouche entrouverte, son visage noyé d’un rire amoureux ; et couvert par-derrière, son chignon de cheveux jaune dénoué lui couvrait le dos d’un poil de lionne. Ployée et le flanc tendu, elle montrait des reins solides, la gorge dure d’une guerrière aux muscles forts sous le grain satiné de la peau. Une ligne fine, à peine ondée par l’épaule et la hanche filait d’un de ses coudes à son pied. Muffat suivait ce profil si tendre, ces fuites de chair blonde se noyant dans les lueurs dorées… Nana était toute velue, un duvet de rousse faisait de son corps un velours ; tandis que dans sa coupe et ses cuisses de cavale, dans les renflements de cavale charnus creusés de plis profonds, qui donnaient au sexe le voile troublant de leur ombre, il y avait de la bête (5)
Le corps de Nana n’offre pas d’ambiguïté quant à la dualité qu’il referme. D’une part, il s’offre comme un objet de désir, de par son aspect de  » velours « . C’est-à-dire une matière qui appelle à la tendresse, et qui incite, par conséquent, à être prise comme quelque chose d’inoffensif, évidemment sans précaution particulière. Mais dans ce corps, subsiste également de la  » bestialité « . Ce qui renvoie à un caractère dynamique qui incite à de la méfiance ou à de la précaution. Cela revient à dire qu’il appelle également, à une élévation d’esprit. En somme, que ce soit chez Nana ou chez Chaidana, le corps féminin est loin d’inciter à de la  » detotalisation « , c’est-à-dire à une approche parcellaire qui fait abstraction à toute forme de nuance dans son approche.
Toutefois, cette typologie d’appréhension dialectique du corps féminin est loin d’être perceptible chez les dirigeants Katamalais ou chez les bourgeois parisiens. Ceux-ci procèdent plutôt à sa réification ou sa dévaluation en faisant, évidemment, abstraction de sa valeur d’usage. Définie par Karl Marx comme la valeur intrinsèque, qui invite à l’intelligible et exhorte à de la précaution, cette caractéristique est niée au profit de sa valeur d’échange. C’est-à-dire celle qui s’offre à l’immédiateté et dont l’acquisition se fait généralement au prix de simples actions financières qui se pratiquent au mépris de toute valeur morale. C’est dans cette perspective que s’inscrit, entre autres, l’attitude du guide Henri-au-cœur-tendre. Ce dernier décide, en effet, d’épouser Chaidana-aux-gros-cheveux à la vue de la particularité de sa chevelure en soutenant qu’il s’en préoccuperait peu même si elle s’avérait par la suite  » serpent  » ou  » Satan « . S’aliéner à Nana, en dépit de ses agissements dirons-nous sataniques ou immoraux, comme par exemple l’infidélité ; telle est également l’option que choisit le comte Muffat. Ce dernier n’éprouvera, à cet effet, qu’une gloutonnerie d’enfant qui ne laissait ni la place à la vanité ni à la jalousie. Mue par cette même volonté d’oblitération de Nana, en un objet de satisfaction de son désir, qu’il cherche à acquérir par des moyens financiers dont il ne dispose pas, le capitaine Philippe Hugon va faire entorse à la rigueur que commande la discipline du corps militaire auquel il appartient. Il va, en effet, dérober douze mille francs de sa garnison. Un acte répréhensible qui va le conduire en prison.
Conscientes du caractère obnubilant, autrement dit, aliénant de cette conception monolithique du corps féminin sur les hommes qui les abordent, Chaidana et Nana optent pour une adhésion par connivence à cet esprit pour mener à bien leur combat. Ainsi, leur démarche, qui s’articule autour de l’offrande de leur corps comme appât, sans un véritable investissement dans une relation amoureuse, va se traduire par une sexualité détraquée. Grâce à ce subterfuge, Nana va multiplier les partenaires au nombre desquels, se trouvent des frères – les Hugon – et des hommes mariés qui sont, pour la plupart, issus de la bourgeoisie parisienne. Aveuglés également par le même mobile de conception matérialiste de la femme, les dirigeants de la dictature katamalaise vont faire les frais de ce même procédé qu’utilise Chaidana. En s’aidant en effet d’un adjuvant également matériel, qu’est le champagne empoisonné, cette dernière va piéger de nombreux dignitaires de cette dictature qu’elle finit par assassiner :
… Au cours de la première année qui avait suivi son coup avec monsieur le ministre des Affaires intérieures chargé de la sécurité de Yourma, Chaidana avait terminé sa distribution de mort au champagne à la grande majorité des membres les plus influents de la dictature katamalaise, si bien qu’à la mort du ministre de l’Intérieur, chargé de la sécurité, il eut des obsèques nationales pour trente-six des cinquante ministres et secrétaires à la république que comptait la Katamalanasie. Chaidana avait accompagné ses amants au champagne à leur demeure, si bien qu’elle fut très silencieusement introduite dans ces milieux-là. (6)
Dans l’ensemble, en usant du principe de connivence, qui repose sur une adhésion de forme à la méprisante pratique de réification de leur corps, à laquelle s’adonnent de nombreux hommes, Chaidana et Nana triomphent avec brio des dictateurs katamalais et des bourgeois parisiens. Croulant sous le poids de l’emprise de la luxure qui les détraque, ces derniers deviennent ainsi les victimes de leurs propres agissements. Ceux-ci relèvent essentiellement d’un totalitarisme qui repose sur la prise en compte de la seule valeur d’échange de la femme.
Dans le prolongement de leur lutte qui répond, par-delà les déconvenues qu’elles font subir aux hommes, du refus d’oblitération de la femme, Chaidana et Nana usent, également de méthodes de combat moins subtiles. C’est notamment le cas lorsqu’elles s’attaquent aux avatars du familialisme. À cet effet, elles se soustraient, sans faux-fuyant, aux prismes de ce concept monolithique d’obédience phallocratique. Elles refusent, entre autres, le mariage et la plupart des pratiques paternalistes qui en découlent. Ainsi, dans leur longue existence, ni le personnage de Sony et encore moins celui de Zola, qui ne se considère pas assez folle pour répondre aux demandes en mariage de ses soupirants, ne sacrifient à la pratique du mariage. Une institution qui confère généralement toutes les prérogatives de la vie de couple, dont notamment la direction la de la famille, à l’homme. Dans le prolongement de cette perspective de refus de tout ce qui participe de l’assujettissement de la femme à l’homme, Nana se départit du rôle de la prise en charge de la petite enfance qui est généralement dévolu à la femme. Elle se décharge, à cet effet, de la garde de son fils qu’elle confie à sa tante. L’occultation du patronyme entre également dans l’esprit de ce combat, en se manifestant soit directement ou indirectement. Le refus direct est perceptible dans les données onomastiques des deux personnages. À la fin de leur histoire, nous n’avons en effet souvenance que de leurs prénoms. Ce parricide onomastique est indirectement perpétré sur leurs progénitures. Pour l’unique fils de Nana, par exemple, nous n’avons pour seul indice identitaire que le prénom, Louiset. Par moments, nous avons même droit à des matronymes. Il en va ainsi de celui de  » Chaidanisés  » que portent ceux des fils de Chaidana qui décident de lui rester fidèles à un moment décisif de son combat contre la dictature katamalaise. En somme, Chaidana et Nana restent conscientes, tout comme Pierre Lerrat (7), du pouvoir du nom. Il s’agit évidemment, ici, de celui de l’homme dont le port participe de l’assujettissement de la femme dans le cadre du mariage. C’est pourquoi elles se soustraient à ce processus d’aliénation identitaire en faisant primer leur prénom. Tout comme dans leur refus de son oblitération physique, Sony et Zola n’ont de motif, en soustrayant la femme de tous ces avatars du familialisme, que sont le port du nom de l’homme ou le mariage, que sa conception personnaliste ou son émancipation. Un processus qu’ils poursuivent, comme nous allons le voir, au travers du repositionnement scriptural et des actes qu’ils font entreprendre à leurs principaux personnages.
En ce qui concerne la position de Chaidana et de Nana, nous pouvons, d’entrée de jeu, affirmer qu’elle est loin de celle périphérique dans laquelle sont généralement confinés les personnages féminins. Placés au centre de la trame de l’histoire des différents récits, ces deux personnages occupent la position déterminante dans les œuvres qui les évoquent. Ils accomplissent ainsi la tâche de personnage-clés auxquels est généralement attribué le titre de héros. Toutefois, si les caractéristiques inhérentes à ce titre ne leur sont pas contestables dans l’ensemble, il serait imprudent de le leur attribuer sans faire de restrictions. En effet, chez Nana, comme chez Chaidana, l’héroïsme est très fortement mis à mal. Parmi les entorses faites à l’image classique de ce rôle, il y a d’abord l’origine sociale. Contrairement à la plupart des héros, Chaidana et Nana n’ont pas le sentiment d’une valeur héréditaire incontestée. Elles ne sont, en effet, pas issues de la catégorie sociale de celles, comme les princesses et autres reines, à qui sont couramment dévolus les rôles de libératrices qu’elles assument. La seconde entorse à l’héroïsme classique résulte de la violence humiliante dont ces deux personnages font constamment l’objet dans leur existence. Par exemple, dans son éphémère vie de couple, qu’elle expérimente avec Fontan, le personnage de Zola est régulièrement violenté et battu. Il en va de même pour Chaidana qui va subir, en plus de la persécution quotidienne des guides, une profonde violence dans sa chair. Elle est en effet violée par de nombreux militaires katamalais qui la laissent pour morte au bord d’une lagune. Le comble de cet héroïsme hors-norme réside surtout dans la fin tragique des deux personnages. Chaidana et Nana ne survivent, en effet, pas aux histoires des différents récits qui les évoquent. Elles connaissent toutes deux une fin aussi tragique qu’atroce. C’est surtout le cas de Nana qui décède de la vérole dans la solitude totale.
Dans l’ensemble, les caractéristiques de ces deux personnages, qui se résument par une typologie d’héroïsme hors-norme, répondent de ce qu’il est naguère convenu d’appeler  » héros-martyr « . Au vu de tous les traits qui le caractérisent, l’on pourrait être tenté, d’assimiler cette typologie d’héroïsme à un  » sous-héroisme « , c’est-à-dire un héroïsme de circonstance, spécialement conçu pour les personnages féminins. Mais, loin de toute propension à la dévaluation de ce rôle, le martyr de Nana et Chaidana répond plutôt d’une volonté de conception réaliste de cet acte. Celle-ci se traduit à la fois par la non-occultation de l’inévitable souffrance de toute personne qui l’entreprend et par les refus de l’illusion d’éternité et du déterminisme social comme préalables à son accomplissement. Le refus du déterminisme social n’a de visée que susciter cet acte de portée publique en tout un chacun. De son coté, le refus de l’illusion d’éternité rappelle à tout être, aussi héros soit-il, sa réalité de mortel. Quant à la souffrance, elle se présente comme la rançon de l’effort. Pour ainsi dire, le concept du héros-martyr, à travers lequel s’illustrent Nana et Chaidana, répond d’un souci réaliste de personnalisation, voire d’humanisation de ce rôle. Il permet, en effet, à tout humain de s’y retrouver. Dans cette quête de la conception personnaliste de la femme, Zola et Sony ne se limitent pas qu’à son repositionnement dans le récit. Ils lui confèrent également un caractère de polyvalence.
À la fin des différents récits, nous nous sommes, en effet, souvent interrogés sur la véritable idéologie que véhiculent Nana et Chaidana. En faisant de la vertu le point nodal de cette interrogation, nous avons passé au crible toutes les actions qu’elles entreprennent. Il ressort de l’ensemble leurs actes, qui s’articulent autour de la lutte contre les travers de leurs sociétés respectives, deux caractéristiques morales antinomiques. Il s’agit de la vertu et du vice. La vertu de leurs actions résulte des combats sublimes, qu’elles mènent sans compromission, contre la décadence morale, qui découle à la fois de la dictature et du mépris de la femme. Elles s’investissent dans cette lutte surtout en évitant de succomber à la tentation du lucre à laquelle elles sont régulièrement soumises. Mais, à côté de ces actions vertueuses, les deux personnages s’invitent, par moments, à de l’immoralité. Il en va ainsi de certains pans de la vie de Nana. Cette dernière mène, en plus de ses piètres qualités de comédienne, une véritable vie de débauche. Le comble de cette entreprise immorale restera son acte incestueux qu’elle commet en couchant avec les deux frères Hugon. Chaidana, non plus, ne soustrait pas à cette vie de débauche qui frise, par moments, le blasphème. C’est notamment le cas lorsqu’elle renonce  » à sa honte d’enlever monsieur l’Abbé au Seigneur  » en couchant avec lui. À y voir de près, le manque de vertu de ces deux personnages s’apparente moins à de la réprobation qu’à une réelle volonté de reconnaître à la femme le droit à la passion qui lui est souvent niée. En effet comme en témoigne cette réflexion de Jean Borie, cette caractéristique lui est niée  » au nom d’une universalisation discrète et entêtée qui (la) dépouille de toute détermination sociale indépendante pour la réduire à n’être plus que le support d’un destin ou d’un rôle… et le tabernacle d’un mystère qu’une méditation métaphysique et biologique enferme dans son image  » (8). En conférant ainsi à la fois la vertu et le vice, autrement dit, la polyvalence à leurs personnages, Sony et Zola se refusent à leur confinement. Plus qu’un simple refus de confinement, ils procèdent à la mise en évidence de leur caractère d’humain.
Jusqu’ici, nous n’avons procédé qu’à la mise en relief des points de convergences qui existent entre Sony et Zola. Même si notre étude s’inscrit beaucoup plus dans cette perspective d’analyse dialogique de leur conception commune de personnalisation de la femme, il nous apparaît utile d’aborder les éléments spécifiques à chaque auteur. À ce sujet, nous parlerons de nuance plutôt que de spécificité, qui renvoie à l’idée d’une profonde divergence entre eux. En effet, dans ce processus de mise en écriture valorisante de la femme qu’entreprennent les deux auteurs, subsiste une fine ombre qui permet de les différencier. Celle-ci réside dans les marges de manœuvres que chacun accorde à son personnage principal. Sony, par exemple, offre un panel plus large à l’expansion de la femme, car il lui assigne un rôle politique en plus de la liberté à agir par elle-même. C’est dans cette perspective que s’inscrit le combat que Chaidana mène contre les phallocrates doublés de dictateurs que sont les guides katamalais. Ce combat a en effet une double visée de restauration du caractère entièrement  » humain  » de la femme et d’instauration d’une société démocratique. C’est-à-dire une société dynamique dans laquelle tout est appelé à évoluer où, comme le soutient Sony dans l’avertissement de l’œuvre, la Terre ne sera plus ronde. Contrairement à Sony, Zola se préoccupe plutôt d’un existentialisme exclusivement social de la femme. Il ne confère en effet aucune ambition politique à Nana malgré sa popularité. En tout état de cause, cette limitation de la marge de manœuvre de Nana, qui pourrait se justifier par la période de maïeutique de l’œuvre, c’est-à-dire celle d’une époque où l’on n’était qu’au début du combat pour l’émancipation de la femme, ne remet pas fondamentalement en cause la proximité qui existe entre les deux auteurs. Une proximité qui réside, comme nous l’avons démontré, dans leur volonté commune d’éradiquer la discrimination dont la femme a souvent fait l’objet dans l’imaginaire.
Dans l’ensemble, la quête féministe de Sony et Zola repose, comme nous venons de le constater, sur une approche réaliste. Ce réalisme ne relève, toutefois, pas de la mise en évidence du vraisemblable, qui n’est d’ailleurs pas à nier. Mais il relève plutôt de la quête de la réalité occultée ou niée, par une  » phallosophie  » ambiante qui tend généralement à oblitérer la femme. Pour la sortir de ce confinement déshumanisant, Sony et Zola procèdent entre autres, à son repositionnement ou la revalorisation des rôles qui lui sont assignés dans le récit. De par son caractère novateur, la démarche des deux auteurs s’inscrit dans le droit fil de la tradition naturaliste, en en illustrant l’un des principaux fondements. Il s’agit, comme le souligne Yves Chevrel (9), du principe de refus de la permanence. Celui-ci se traduit, ici, par le refus d’une approche stéréotypée ou routinière qui a de tout temps perpétué la marginalisation de la gent féminine. Cette initiative de Zola et de Sony fait, en outre, sortir la question féministe de l’isolement d’une approche passionnée ou militante à travers laquelle elle est souvent abordée. Cela permet, par ailleurs, de corroborer cette réflexion de Terry Eagleton qui soutient que cette cause  » n’est pas une question isolée ou une campagne spécifique située à côté d’autres projets politiques, mais une dimension qui informe et interroge chaque facette de la vie professionnelle sociale et politique  » (10). En tout état de cause, Sony et Zola n’occultent pas cette imbrication qui existe entre les torts causés à la femme et les autres fléaux sociaux ou politiques. Ce constat transparaît d’ailleurs à leur approche qui repose, comme nous avons pu le constater, sur la dissection de l’ensemble du corps social. Une action à travers laquelle sont mises à nu ces imbrications et la responsabilité de toutes les composantes de ce corps dans la dégénérescence qu’il subit.

1. Jean Borie, Le tyran timide,  » le naturalisme de la femme au XIXème siècle « , Paris, Editions Klinckciesk, 1973.
2. Émile, Zola, Nana, Paris, Gallimard, 1977.
3. Sony Labou Tansi, La vie et demie, Paris, Seuil, 1979.
4. Ibid. pp.50-51.
5. Émile Zola, Op. Cit., p.244.
6. Sony Labou Tansi., Op. Cit. p.144.
7. Pierre Lerat, Sémantique descriptive, Paris, Hachette, 1983, p.72.
Il cite, à ce propos, la version latine de ce dicton  » nomen numen « , c’est-à-dire  » le nom est pouvoir « .
8. Jean Borie, Op. Cit., p.18.
9. Yves Chevrel, Le naturalisme, Paris, PUF, 1982.
10. Terry Eagleton, Critique et théorie littéraire, Paris, p144.
<small »>Le Dr Alfred Yao Bah est titulaire d’un Doctorat Littérature Comparée Université Paris IV Sorbonne
D.E.A Littérature du monde anglophone Université Reims Champagne-Ardenne
Maîtrise African Studies Université Abidjan
Références bibliographiques
Ajame Pierre, 300 héros et personnages du roman français, Paris, Balland, 1981.
Augé Marc, Terry Eagleton, Critique littéraire, Paris, PUF, 1994.
Bidima Godefroy, La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, 1995.
Borie Jean, Le tyran timide  » le naturalisme de la femme au XIXème siècle « , Paris Editions Klincksiesck, 1973
Chevrel Yves, Le naturalisme, Paris, PUF, 1982.
Kadima-Nzvji Mukala et al, Sony Labou Tansi ou, la quête permanente du sens, Paris, L’Harmattan, 1997.
Lerat Pierre, Sémantique descriptive, Paris, Hachette, 1983.
Michel Andrée, Le féminisme, Paris, PUF, 1980.
Owen Morgan, Pagès Alain, Le naturalisme, Paris, PUF, 1982.///Article N° : 3492

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