SONY LABOU TANSI : Un homme habité par la parole

ZOOM Sony Labou Tansi, une parole engageante

Paru aux Solitaires Intempestifs, conçu sur une idée de Jean-Damien Barbin et sous la direction de Nicolas Martin-Granel et Julie Peghini, La Chair et l’Idée fait partie des ouvrages qui, vingt ans après la mort de Sony Labou Tansi, mettent en valeur des textes inédits de l’auteur.

Oui, mais
Une partie du livre La Chair et l’Idée, ouvrage qu’on pourrait aussi appeler « A la recherche de Sony Labou Tansi », est constituée de deux productions de jeunesse restées inédites de l’écrivain : La Troisième France (recueil de poèmes adressé au créateur radiophonique José Pivin, 1973) et La Gueule de Rechange (pièce de théâtre dédiée à la journaliste Françoise Ligier, 1974).
Il y a aussi ses essais sur le théâtre et ses échanges épistolaires avec des compagnons de route avec lesquelles il travaillait, partageait et nourrissait sa pensée. Mais La Chair et l’Idée veut surtout faire entendre les voix de ceux qui ont connu Sony Labou Tansi, qui se sont inspirés de lui ou qui se considèrent, en quelque sorte, ses héritiers. À travers ces témoignages le recueil semble poser la question « Que nous reste-t-il de cet homme révolutionnaire, vingt ans après sa disparition ? »
Rappelons-le, Sony Labou Tansi (1947-1995) était un auteur de pièces, articles, romans, manifestes, pamphlets, lettres, poèmes. Il citait par cœur les dictons des Kongo, mais aussi Malraux et Artaud ; il aimait Shakespeare et critiquait Descartes. Et pourtant « Sony » était depuis toujours méfiant vis-à-vis du mot « savant », qu’il considérait comme une musique intellectuelle pleine d’arrogance.
Il était aussi très polémique face aux rapports que l’Europe entretenait avec l’Afrique : ces relations faites de viols économiques, crimes contre l’humanité et manipulation des politiques intérieures des ex-colonies. Cependant Sony revendiquait aussi le besoin de complémentarité et d’union des deux continents, vus comme deux fleuves destinés à des noces, paritairement animés par une « faim d’âme » et une « soif inextinguible d’indépendance ».
Sony considérait le théâtre comme un art d’expression totale, ainsi enfermer le spectacle dans une salle était à son avis strictement lié au profit. Mais Sony était aussi quelqu’un capable de composer avec les possibilités que son époque lui offrait, et, comme le dit le metteur en scène Michel Rostain, « il était un dynamiteur d’académismes, et en même temps pas du tout une tête brûlée ; il savait s’allier avec qui il fallait quand c’était nécessaire ».
La volonté de dénoncer les ambiguïtés entre Subalternes et Occidentaux
Sony avait une vision assez lucide de son continent : « Le monde sera peut-être fini que l’Afrique n’aura pas commencé ». Dans un texte sur le théâtre, « Donner du souffle au temps et polariser l’espace », il écrivait que le monde noir s’était rendu, était désormais comme un captif.
D’un autre coté, il misait beaucoup sur la « foi psycho-dramatique en l’existence » présente en Afrique : dans une lettre au metteur en scène Guy Lenoir, Sony affirmait en effet que le théâtre pouvait aider le monde à sortir des prisons battues par le colonialisme et le néo-colonialisme grâce à sa fonction principale : celle de faire « rêver un autre rêve ».
Homme affamé de connaissances, Sony n’était pas fasciné par les parcours classiques et revendiquait les savoirs des « subalternes » : « Je n’ai aucune envie de me frapper des ancêtres en Grèce ou en Perse, aucune envie de fouiller dans le culte de Dionysos les senteurs de l’esthétique nègre. Les Indiens, les Incas, les Zimbabwe, les Kongo n’ignorent rien de l’art dramatique ». En critiquant le paternalisme grossier dans lequel l’Occidental tombait quand il prenait « tous les autres hommes de la terre pour ses élèves », Sony Labou Tansi apportait comme preuve le peu d’Européens qui avaient appris les langues africaines. Cette donnée témoignait, selon lui, du manque d’intérêt qu’ils attachaient aux esthétiques et sciences d’Afrique.
Pourtant, pourquoi ne pas comprendre que les danses guerrières ou initiatiques étaient-elles des vrais morceaux de théâtre ? Et puis, pourquoi le théâtre africain était-il toujours vu comme du « mauvais théâtre européen » ? Pourquoi l’Occidental avait-il tendance à voir sur le visage de l’autre son propre visage « plus ou moins raté » ? Comment sortir de l’idée que l’art non-occidental, tout en étant lié à des rituels, pouvait être art quand même ?
Sony l’affirme : « Le lien entre le beau et la sacralité me paraît pourtant si clair ».
L’optimisme et l’énergie comme moteur de toute démarche artistique
En quête de la beauté, de la joie et des plaisirs de la vie, Sony Labou Tansi était un homme positif et optimiste. Il terminait une lettre à Guy Lenoir en écrivant : « L’avenir c’est toujours devant nous. Œuvrons pour lui ». Dans une correspondance avec Michel Rostain ses derniers mots étaient : « La famille des créateurs est la plus solide du monde ». Ou encore à Monique Blin : « Nous sommes condamnés à être plus forts que nous et nous surpasser chaque jour ». Oui, car comme on lit dans La Gueule de Rechange le mot « impossible » ne signifiait rien pour lui : « Le possible est tellement grand qu’il ne laisse aucun torchon d’espace à l’impossible ».
Son optimisme prévoyait aussi une sorte de guerre verbale, car, écrire, pour lui, c’était se régénérer et se préparer pour la bagarre. Dieudonné Niangouna dirait aujourd’hui « Boxer la situation ». Sony affirmait ne pas vouloir, dans son écriture, le silence de la mort mais seulement la vie, qui était ce qu’il cherchait à l’intérieur des mots comme à l’intérieur de tout.
La puissance de sa démarche artistique n’était pas seulement théorique : elle se déployait également dans sa façon de gérer sa troupe de théâtre à Brazzaville, le Rocado Zulu Théâtre. Il s’agissait d’une troupe faite de chômeurs, d’écrivains, d’enseignants et de bibliothécaires qui avaient appris à jouer dans la rue et qui étaient prêts, comme nous le raconte, dans La Chair et l’Idée, le cofondateur de la compagnie, Nicolas Bissi, à parcourir des kilomètres à pieds « parfois sans avoir mangé, animés par la passion du théâtre ».
Les répétitions commençaient alors avec deux heures de chants et de mise en condition physique. Ces exercices servaient à redonner au corps la réceptivité et la conscience de l’espace afin que toute l’énergie du groupe puisse ensuite être concentrée dans le spectacle. Qui a connu Sony dira qu’il était amoureux de ses acteurs, par lui définis comme « le centre de gravité de la machine théâtrale » : grâce à leurs interprétations des multiples facettes de la vie, ces personnes arrivaient à incarner la sacralité de l’être humain. C’est par son optimisme et son charisme que Sony relançait l’énergie de sa troupe et obtenait des performances inoubliables. Homme qui aimait « faire la fête », créer des liens entre les êtres et abolir les frontières, Sony était à la recherche d’une liberté qu’il est parvenu à trouver grâce à sa créativité débordante.
Le courage de mettre la créativité au service de la liberté
« Créer ! Oh toi ma seule excuse de vibrer. Mon seul prétexte de mâcher le néant ». Voilà les mots que O’Gatsé, le protagoniste de « La gueule de rechange », crie quand il est à l’hôpital, aveuglé par l’explosion d’une éprouvette. Cette phrase pourrait être le slogan qui a régi l’entièreté de la vie de Sony Labou Tansi. Promoteur de la « contamination » créative, se définissant avant tout comme humain et non comme homme de théâtre, romancier ou poète, Sony disait être guidé par le seul verbe « devenir ».
Sony Labou Tansi créait pour être libre de « cacher dans le dos des acteurs » le rire intelligent et sensible qui pouvait faire mal au statu quo et à l’Histoire. Car pour Sony faire du théâtre voulait dire assassiner perpétuellement le mensonge.
Il créait aussi pour pouvoir respirer, acte régisseur de son métier : « Le théâtre c’est le lieu naturel de la communication vitale par la sueur, la respiration, la couleur des voix, l’explosion des cœurs, le choc des peurs, l’anecdote, l’on-dit, l’univers même du souffle ».
Si Sony Labou Tansi estimait que la tradition pouvait porter à la liberté, il n’hésitait pas à la mettre au service de la création : le théâtre de la guérison, le kinguinzila, en était la preuve, avec ses transes et ses effets cathartiques.
Créer pour être libre de « casser la baraque » des conventions et règles du théâtre et de la langue classiques. Inventeur de néologismes, Sony « saisissait toutes les opportunités que lui offrait la langue française, et en créait sans cesse » (Daniel Mesguich). Parce que comme lui-même l’affirmait, il fallait dépasser sa propre langue, être plus intelligent qu’elle, avoir plus d’imagination, plus d’humour.
Créer pour vivre plus intensément à travers les mots, à l’intérieur de la parole : « Il faut faire exploser l’oxygène dans ses poumons, griller son sang et faire détonner sa respiration » écrivait Sony dans une lettre à Michel Rostain. C’est bien un acte de courage que celui de se faire dévorer et habiter par la parole, de se vider dans une écriture hallucinée et tellement urgente que l’auteur est aujourd’hui vu comme un homme qui « crache littéralement son verbe sur la page » (Guy Lenoir).
De Sony Labou Tansi il ne reste pas seulement ses écrits, mais aussi plusieurs souvenirs touchants, comme celui de l’écrivain Jean-Luc Raharimanana. Il raconte, à propos de sa première et unique rencontre avec l’auteur, avoir remarqué Sony au milieu d’une foule, à l’aise malgré tous les regards braqués sur lui : sa parole, plus haute que celles des autres, racontait des horreurs sur les dictateurs et les hommes devenus des bêtes sauvages. Son rire lui avait semblé à la fois mort, plein de désespoir, d’ironie, d’amertume et de fureur de vivre. Sony lui était apparu comme « mangé littéralement par l’écriture » au point de lui faire peur, car là, face à lui, l’Idée était intimement liée à la Chair.
« Si je ne parle pas, je meurs lentement du dedans »: ainsi prédisait Sony Labou Tansi : « Je mourrai vivant » – ce que La Chair et l’Idée ne cesse de donner à voir et à lire continument.

///Article N° : 13283

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