De Sony, l’avertisseur entêté à Si nous voulons vivre : prélude à un oratorio

ZOOM Sony Labou Tansi, une parole engageante

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Dans le cadre d' »Une année avec Sony Labou Tansi d’hier à demain » (1), de nombreuses manifestations ‒ rencontres, lectures, performances ‒ lui sont dédiées en France et en République du Congo à l’occasion des vingt ans de sa disparition. Du 23 septembre au 3 octobre 2015, la 32ème édition des Francophonies en Limousin a consacré une partie de sa programmation à celui avec qui l’histoire du festival s’est écrite dès le milieu des années 1980. Au sein du « Parcours Sony Labou Tansi » composé de six rendez-vous, focus sur Sony l’avertisseur entêté mis en voix et en musique par Étienne Minoungou, Simon Winsé et Pierre Vaiana dans une collaboration artistique avec Julie Peghini.

J’ai l’ambition horrible de chausser un verbe qui nomme notre époque. Tout le monde sait que notre époque est dominée de manière honteuse par l’esclavage, la peur et le sommeil. L’homme qui voudra réveiller ceux qui dorment dans le sommeil sans rêve des habitudes, qu’il soit africain, américain ou autre, l’homme qui voudra réveiller notre époque du sommeil inconditionnel, celui-là sera reçu partout.
« Je ne suis pas à développer, mais à prendre ou à laisser », propos recueillis par Bernard Magnier, Notre Librairie, n°79, avril-juin 1985
Sony Labou Tansi, Encre, sueur, salive et sang, Éditions du Seuil, 2015

« L’Afrique deviendra de plus en plus un cas de conscience pour l’humanité toute entière » telle est la première injonction à la lucidité qui inaugure la traversée de soi à laquelle nous invite Sony, l’avertisseur entêté. Car c’est de « réinventer la logique à la mesure de notre temps » (2) dont il est question dans cette vaste invocation faite à l’humain d’advenir. « Parce que le salut a cessé d’être individuel : on ne peut plus tuer Carthage pour sauver Rome. Nous devons raisonner à partir du fait qu’aujourd’hui Rome peut mourir des blessures par elle faites à Carthage ». Étienne Minoungou et Julie Peghini rendent tout son lustre à la pensée politique de Sony Labou Tansi en révélant une facette de l’auteur largement méconnue du public. Et pour cause, si les essais parus du vivant de Sony Labou Tansi ou de manière posthume ‒ préfaces, avertissements, lettres ouvertes, notes, entretiens, conférences ‒ sont nombreux, ils sont en grande partie essaimés ou difficiles d’accès et n’avaient jamais encore été à ce jour rassemblés en vue d’une publication. Ce à quoi s’emploie remarquablement le recueil de Greta Rodriguez-Antoniotti, Encre, sueur, salive et sang (3) à la source du projet, devenu matériau pour la scène.
Puisant alors dans des articles écrits par Sony Labou Tansi de 1973 à 1995, Sony, l’avertisseur entêté nous fait passer d’une formule frappant l’esprit à quelques bribes d’un autre texte critique pour revenir aux saillies du morceau précédent et ainsi de suite dans un mouvement d’amplification d’une grande fluidité. Les lignes de couture s’effacent pour ne composer qu’une seule et même litanie de plus en plus pressante et impérieuse. Loin d’un assemblage de morceaux choisis, c’est une intense mosaïque de fragments qui fait miroiter les éclats de textes entre eux. Demande de riposte inlassablement martelée d’interpellations en avertissements. « Demain est mort, aujourd’hui est son cercueil » ; « Mais qui nous le servira ce vin du palmier de l’amour ? » ; « Les gens passent leur temps à se casser la vie » ; « Nous ne sommes pas à la boucherie, vous ne ferez pas de moi une bouchée » ; « Pourquoi n’aurions-nous pas le droit d’inventer notre propre chemin ou nos propres possibles ? » ; « Économie mondiale, lieu de la fabrication du désespoir ».
Dans la lignée des grands discours oratoires, la verve sonyenne est retenue pour sa charge prophétique afin de témoigner de l’explosive actualité de celui qui « parle avec trente mots d’avance sur on siècle ». Sony, l’avertisseur entêté solde notre époque « bâclée », lui met cul par-dessus tête pour révéler la nature carnassière d’une gestion du monde vouée au « cosmocide« . Et rien n’est épargné de la science comme « stratégie de domination » au consumérisme ambiant en passant par « le projet cartésien de phagocytose « . Progrès, développement, démocratie, crise économique, tout le vocabulaire des sociétés modernes est rendu caduc par la passion de nommer qui questionne.
Proposé dans le bar du théâtre de l’Union qui se transmue en un écrin propice au recevoir de la parole (fig.1 et 2), Sony, l’avertisseur entêté s’ouvre sur un motif musical où se mêlent aux accents du saxophone de Pierre Viana la kora et le chant de Simon Winsé. Tout au long du dit proféré par Étienne Minoungou, la ligne mélodique fait retour avec variations et ponctue les différents mouvements de la pensée qui se déploient eux aussi par résurgence. « Nous préparons l’assassinat du genre humain » ; « Si pour continuer d’informer les gens on doit continuer d’abattre plusieurs millions d’arbres, alors le progrès ça sert à quoi ? » ; « Nous avons dans nos mains et dans nos têtes les meilleures chances de survie pour l’humanité » ; « Prendre et acheter ont bousillé les géographies » ; « Nous avons le devoir d’ajouter du monde au monde » ; « Et voici, je refais le monde avec un os de femme ».
Hymne en faveur de la vie contre la défaite de l’esprit, Sony, l’avertisseur entêté dessine par l’exercice de la conscience, la puissance de la réalité du rêve et les vertus de l’imagination créatrice de nouvelles géographies humaines « où les générations comptent par la qualité de leurs espérances ». Les fulgurances, tantôt battues sur un rythme impétueux tantôt soutenues avec légèreté par l’arc-à-bouche ou la flûte peul, sont adressées entre deux silences. De modulations en modulations, l’urgence à dire sans cesse réitérée est portée avec une énergie expansive qui n’a rien de la performance spectaculaire dans un souci d’atteindre l’auditoire. Sony l’avertisseur entêté est la première étape d’une création à venir sous la forme d’un oratorio intitulé Si nous voulons vivre. Une proposition forte qui parle droit au cœur !

(1) Programme de présentation résultant de rencontres entre artistes et chercheurs de toutes disciplines coordonné par l’ITEM/CNRS, le Festival des Francophonies en Limousin, la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges et la ville de Limoges.
(2) Titre d’un article paru dans la revue Équateur, n°1, octobre 1986.
(3) Sony Labou Tansi, Encre, sueur, salive et sang, édition établie et présentée par Greta Rodriguez-Antoniotti, Paris, Éditions du Seuil, septembre 2015.
///Article N° : 13254

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© Julie Peghini




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