« Que la France se taise devant la majorité que nous sommes* »

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Dix ans après sa mort, les mots de Sony Labou Tansi résonnent encore. Morceaux choisis sur la langue française et la francophonie.

L’écrivain congolais Sony Labou Tansi est mort en juin 1995.  » Rabelais d’Afrique « ,  » Molière africain « ,  » Black Shakespeare « ,  » Picasso de l’écriture « … Il a collectionné les labels – de qualité et d’exportation.
Dès le début des années 1980, après la parution aux éditions du Seuil de son roman La Vie et demie (1979), Labou Tansi est entré avec fracas sur la scène éditoriale française, enchaînant publication sur publication, pour être très vite décrété l’égérie, le leader de la littérature africaine francophone, deux termes alors très en vogue sous la plume des critiques. Sollicité, pour ne pas dire pressé, par les médias et ceux qu’il appelle les  » ustensiles de cuisine  » – les universitaires et/ou intellectuels –, invité privilégié des festivals (entre autres, les Francophonies en Limousin), bardé de prix littéraires, Sony Labou Tansi est devenu le fils chéri de la France, une France ravie d’avoir trouvé dans cette bête des tiers-mondes, un écrivain noir moderne, non aligné, fustigeant les mocheries africaines post-indépendances.
Cette projection ne fit qu’augurer de l’un des malentendus qui a édulcoré, voire phagocyté, son œuvre :  » Tout le monde s’est foutu dedans. On s’empresse de dire : c’est un livre sur les dictatures africaines. À tous, je dis : Relisez ! En fait, La Vie et demie est un livre sur la vie. La vie que nous avons cessé de respecter (1).  » Cette grande conscience du xxe siècle qu’il fut a souvent été clouée au pilori d’un continent marqué du seul  » sceau du négatif (2)  » et des représentations le réduisant à la barbarie, au chaos, à la détresse. La nouvelle intelligence à laquelle il rêvait entre les  » nantis qui ont tout et les rigolos de la périphérie démunis à sang [et]préposés au terrorisme (3)  » n’a pas eu lieu. Tout comme, à force d’ingérence politique et économique consternante, la France est passée à côté des fraternités postcoloniales possibles, peut-être n’a-t-elle fait que frôler la parole visionnaire de Labou Tansi, préférant les  » prophètes amateurs (4) « , plus opportunistes, en résonance directe avec les préoccupations et les phobies du Nord.
Comme par un fait du hasard, 2006 sera l’année de la Francophonie et celle du centième anniversaire de la naissance de Léopold Sédar Senghor. Mais, pour ce qui concerne l’Afrique francophone, de quelle francophonie s’agira-t-il exactement ? Celle du  » Négro-Africain  » si chère à Senghor ou celle du  » Négro-Humain  » que revendiquait Labou Tansi ? Celle des  » livres qui mettent des plumes au cul et dansent (5) « , des curiosités exotiques auxquels l’Académie française accorderait volontiers des visas littéraires ? Ou celle qui, au contraire, ne fera pas de la littérature francophone une annexe, un appendice de la littérature en langue(s) française(s), voire un  » espace de régénération (6)  » pour le Vieux Continent, et s’inscrira dans la diversité des  » francophonies « , dans la  » copropriété « , tel que Sony Labou Tansi le préconisait ?
On peut rester dubitatif, inquiétante expérience oblige. En effet, alors que nous préparions, en 2004, la publication d’une partie de ses inédits, L’Atelier de Sony Labou Tansi (3 volumes), outre le refus de plusieurs maisons d’édition, il ne nous fut pas possible de mobiliser, à quelque niveau que ce soit, les institutions francophones parisiennes. La stratégie alors préconisée par certains voulait que nous attendions l’année de la Francophonie et ses éventuels subsides pour renouer avec cet ex– » héraut  » de la littérature francophone plutôt que le dixième anniversaire de sa disparition, somme toute moins opportun. Nous étions hors sujet. Alors, qui allions-nous servir ? Que voulions-nous servir ? Un écrivain intempestif, indocile, qui a inspiré, débridé toute une génération d’écrivains et qu’il est urgent de (re)lire ? Ou un blason francophone qui aurait besoin d’être redoré en lui faisant acte d’allégeance ?
Dans ce contexte, quelques mois avant la grande kermesse de cet autre  » Machin  » qu’est l’institution francophone, il est intéressant de (ré)entendre Labou Tansi, avec ses chairs-mots-de-passe, s’exprimer sur la langue française et la francophonie, puisque, régulièrement, et inévitablement, il lui a fallu s’expliquer, se heurter à ce sujet. Les quelques passages qui suivent couvrent les années 1981-1993 et aideront probablement à (re)lancer le débat ; ils sont extraits d’entretiens accordés à la presse écrite (française et africaine) ou à la radio congolaise, de conférences données à Brazzaville et de correspondances privées. Selon où il se trouvait, au Congo ou en France, son propos gagnait ou non en radicalité. On l’aura compris, il n’est pas bon, sur le sol hexagonal, de troubler, de trop houspiller le  » Machin « . En Afrique, Sony Labou Tansi, plus incisif, critiquait l’hégémonie de la langue française, regrettant que la curiosité esthétique de l’Hexagone se résume aux arts de calebasse et d’aéroport, en des rapports digestifs – de carburants à réservoirs – et de recyclage.  » Une joie pénible  » que d’écrire en français.
1981, conférence, Brazzaville
Pendant que vous me charcutez, pendant que vous m’approchez ou m’éloignez de Jarry, pendant que vous cherchez à connaître la teneur en sensibilité africaine, congolaise, bantou de ma folie de nommer, je sais, moi, que devant la page blanche, [je suis]congolais bien entendu, mais mes hésitations, mes angoisses, mes obsessions sont tout d’abord et avant tout d’homme. […] Mes rapports avec la langue française sont des rapports de force majeure, oui, finalement. Il faut dire, s’il y a du français et de moi quelqu’un qui soit en position de force, ce n’est pas le français, c’est moi. Je n’ai jamais eu recours au français, c’est lui qui a eu recours à moi. […] je sais que pour l’instant, c’est en français que je peux parler à mes frères kouyou, vili, téké, sénégalais, dont j’ignore les langues. Pour l’instant, car ça ne peut être que pour l’instant, j’écris en français […]. Si donc quelqu’un a du mal à comprendre pourquoi j’écris en français, dites-lui que c’est par manque de traducteurs. C’est une joie pénible (7).
Juillet 1983, Elima, Kinshasa
Tant que notre élite pensera, raisonnera, s’informera et agira en français, la double identité linguistique s’imposera à nous, qui a ses avantages et ses inconvénients, il faut le dire. La question ne peut pas être : en quelle année refuserons-nous la langue française, mais plutôt, quels sont nos moyens de répudier la langue française ? Choisirons-nous d’être ignorés (pour un temps ou pour toujours) du reste de l’humanité ? Ou avons-nous les moyens de demander aux Anglais, aux Russes, aux Français, aux Indiens, aux Chinois d’apprendre nos langues à nous qui sont une richesse de l’humanité (8) ?
Septembre 1983, Brazzaville
[…] je suis un allié de la langue française, un allié inconditionnel hélas. Mais comme dans toute forme d’alliance le succès se traduit en termes de quotes-parts de confiance, de bonne volonté et de sacrifices. Je crois que la francophonie est une bonne guerre, si la politique conne des cons que la France mène en Afrique pouvait tenir compte de l’avenir (9).
Septembre 1985, Le Journal de Chaillot, Paris
Pour revenir à la langue française, je ne voudrais pas avoir un mot malheureux mais le français reste la propriété privée de tous ceux qui se donnent la peine de l’aimer, sans bavures et sans prétention. Sa situation en Afrique est celle d’un merveilleux outil de communication […]. Une langue, on ne la garde pas au musée, on s’en sert ou bien elle meurt. J’écris en deux langues – français et kikongo –, j’en parle six : français, anglais, kikongo, lingala, kituba, kindibu… j’en apprends d’autres. Je ne peux encore être publié qu’en français, pour l’instant je suis dans cette langue (10).
Novembre 1986, Équateur, Paris
Le mot francophonie peut être considéré comme un mot malheureux et malchanceux parce qu’il est profondément ancré dans une conception restrictive des choses. Aujourd’hui encore, des écrivains considèrent qu’il n’est de belle langue que de Paris. La langue française écrite à Paris doit, selon eux, être l’étalon or de la langue française. Nous nous efforçons de leur donner d’autres références. […] On pourrait aussi changer le mot mais il faudrait alors toute une phrase… Jusqu’à nouvel avis, je m’arrête au mot  » francophonie  » (11).
Septembre 1987, Bingo, Paris
– Sony Labou Tansi, vous êtes aujourd’hui compté parmi les écrivains africains qui voyagent beaucoup. Vous parcourez le monde entier. Vous êtes présent dans les colloques, dans les conférences et salons de livre. Est-ce pour faire asseoir la francophonie ?
– C’est un débat piège, à la fois très intéressant et très amusant dans un certain sens… D’abord ce n’est pas la francophonie mais plutôt les francophonies.
– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
– C’est un certain nombre de cultures qui ont comme fondement de communication la langue française. C’est la francophonie des géographies diverses. Il est vrai que nous sommes dans un monde qui a tendance à tout uniformiser, à tout  » hégémoniser « , mais ce n’est pas le cas. Moi je ne suis pas français par exemple… Je parle français mais je suis  » kongo-lari  » et profondément. Je ne me sens pas français. […] Si le dictionnaire est fermé aux autres français, ça c’est l’affaire du dictionnaire. Ça n’est pas la mienne. Ensuite, tu arrives en Afrique, dans le langage populaire, le français parlé au Gabon n’est pas celui qu’on parle au Congo […], ceci au niveau de la forme, mais au niveau du fond, quand je parle français, je le parle avec mes concepts, mes images qui ne sont les images forcément d’un Français. […] La langue c’est comme la nourriture. Nous pouvons tous les deux manger le même avocat mais il nous apporte à chacun des choses tout à fait différentes. Il faut sentir les choses comme ça. C’est pourquoi je n’entre pas dans une francophonie qui est dangereuse : celle de la politique des politiciens. Les politiciens estiment qu’ils peuvent posséder des gens parce qu’ils parlent la même langue. […] Les chances des francophonies justement c’est la possibilité aux gens d’exprimer leurs différences dans une même langue (12).
Fin 1987, entretien, Brazzaville
En France il existe ce qu’on appelle l’Académie française qui est obligée d’élaguer la langue, c’est-à-dire d’éliminer toutes les images abruptes, les images vivantes, je dirais, entre guillemets, pour en faire une langue soignée, rabotée ; l’Académie, moi je m’en fous (13).
Novembre 1987, Guadeloupe
Je suis un allié inconditionnel de la langue française. Je crois à ton idée de francophonie comme à ces flèches dures de Notre-Dame. C’est l’idée absolue de notre temps. Je me bats pour elle comme toi. Nous sommes frères au sein du langage. Sois fort. Elle est dure d’oreilles notre idée (14).
Fin 1988, conférence, Brazzaville
Mon oncle qui voulait faire de moi un Blanc, un homme civilisé et tout est venu me prendre [ex-Congo belge, où Sony Labou Tansi est né, actuelle République démocratique du Congo] à toute vitesse, pour me mettre là où les gens parlaient français [ex-Congo français, actuel Congo-Brazzaville] parce que parler français était considéré comme une chose grandiose. J’espère que ça va s’arrêter un jour de dire, celui qui parle français, on n’entend pas ce qu’il dit mais vous entendez dire dans le quartier : ah ! lumputu katabuba kuna, c’est-à-dire qu’il parlait vraiment un français comme ça. […] Dans ce contexte mon oncle est venu me chercher en disant : il faut que tu parles le français comme ça parce que tu as la gueule de quelqu’un qui un jour pourra parler français comme ça. […] Pendant toute l’année du cours moyen […] j’ai dû un peu apprendre le français en courant. Au CM2 j’ai commencé un peu à écrire mais j’étais devenu monsieur cent-fautes. […] en sixième, je me suis mis à lire pour apprendre une langue qui me faisait chier, à la limite. Cette langue, elle m’emmerdait. Pourquoi c’est par elle que je dois passer ? […] La langue française ça n’appartient pas aux Français, si les Français n’ont pas appris les langues congolaises, c’est tant pis pour eux, c’est comme ça qu’il faut qu’on parle, tant pis pour eux, moi j’ai l’avantage d’avoir appris le français, maintenant je suis en train d’apprendre l’italien […]. Qui a le permis d’occuper une langue ? […] La langue n’appartient à personne. Bon, écoutez, gardez votre langue, moi je fais la mienne (15).
1989, Diagonales, Paris
Nous sommes les locataires de la langue française. Nous payons régulièrement notre loyer. Mieux même : nous contribuons aux travaux d’aménagement dans la baraque ; nous sommes en partance pour une aventure de  » copropriation « . […] La francophonie, c’est le courage qu’auront les Français de savoir que des hommes font l’amour avec leur langue (16).
Juin 1989, La Semaine africaine, Brazzaville
– Est-ce que le contexte offert par ce festival [les Francophonies en Limousin]ne vous paraît pas étroit ?
– Il faut sortir des archaïsmes. Nous sommes tous d’ailleurs, d’une manière ou d’une autre, archaïques. Pour un Français, lorsqu’il parle de francophonie, il voit la France. Cette attitude révèle son retard par rapport à un certain nombre de choses. Aujourd’hui la langue française a rencontré d’autres cultures, d’autres sensibilités, d’autres imaginaires qui agissent sur elle (17).
Juin 1993, Ivoir’Soir, Abidjan
– Parlons enfin de l’Espace francophone qui se veut à la fois économique, politique et culturel. Les jeunes Africains francophones se demandent aujourd’hui quel avantage il y a à être membre de cette communauté où la France les rejette à ses frontières ?
– Il faut démentir l’idée que la francophonie appartient à la France. Il faut rappeler aux Français que la francophonie ne leur appartient plus. Ce n’est pas parce que la langue française est la langue de communication que les gens doivent s’attacher à la France. Il y a des choses scandaleuses : le Togo, le Zaïre où l’ambassadeur est assassiné alors que RFI, l’instrument de la francophonie, parle de balle perdue. Cela démontre que la France n’a plus d’idéal et que les gens ont juste besoin de bouffer. Le contenu de la francophonie ? C’est à nous de le définir. Sûr que la France n’a plus rien à dire, qu’elle se taise devant la majorité que nous sommes. Il ne faut pas admettre l’idée d’un patron de la francophonie. Il n’y en a pas (18)…

Notes
* H. Koné,  » La francophonie nous appartient  » (entretien), Ivoir’Soir (Abidjan), 21 juin 1993.
1. É. Maunick,  » Sony Labou Tansi : l’homme qui dit tous les hommes  » (entretien), Demain l’Afrique, n° 40, novembre1979, p. 82.
2. A. Mbembe,  » La réponse aux critiques d’Achille Mbembe « , Politique africaine, n° 91, octobre 2003, p. 189-194.
3. S. Labou Tansi,  » La France malade de ses anciennes colonies « , Libération, 5 mars 1990.
4. M. Houellebecq,  » Je suis un prophète amateur « , Le Nouvel Observateur, n° 2129, 25/31 août 2005, p. 16-18.
5. S. Labou Tansi,  » D’un livre à l’autre  » (propos recueillis par A. Ndzanga-Konga), Recherche, pédagogie et culture, n° 64, 1983.
6. Voir J.-L. Amselle, L’Art de la friche. Essai sur l’art africain contemporain, Paris, Flammarion, 2005, p. 12.
7.  » L’écrivain face à la polémique « , in L’Enseignement des littératures africaines à l’université, série  » Colloques de la faculté des lettres et des sciences humaines « , Brazzaville, 22/24 juillet 1981, p. 62-67.
8. H. M. N’Gouala, « L’écrivain congolais Sony Labou Tansi : « Quand la négritude passe dans la rue, je pose ma plume et je me mets au garde-à-vous »  » (entretien), Elima, 27 juillet 1983.
9. Lettre à F. Ligier, 3 septembre 1983, in L’Atelier de Sony Labou Tansi, vol. I, Correspondance, 1973-1983, édition établie par N. Martin-Granel et G. Rodriguez-Antoniotti, Paris, Revue Noire éditions, 2005, p. 260.
10. [s. a.],  » Sony Labou Tansi. Je soussigné cardiaque  » (entretien), Le Journal de Chaillot, n° 25, septembre 1985, p. 39.
11.  » Un citoyen de ce siècle  » (propos recueillis par B. Magnier), Équateur, n° 1, octobre-novembre 1986, p. 16.
12. A. Singou-Basseha,  » Rencontre avec Sony Labou Tansi  » (entretien), Bingo, n° 416, septembre 1987, p. 59.
13. Entretien radiophonique réalisé par A. Singou-Basseha à Brazzaville, fin 1987.
14. Extrait d’une carte postale adressée à Gabriel Garran, postée de la Guadeloupe, le 26 novembre 1987.
15. Extrait de la conférence donnée par S. Labou Tansi à l’université de Bayardelle, à Brazzaville, fin 1988. Enregistrement audio.
16. M. Zalesski,  » Locataires de la même maison  » (entretien), Diagonales, n° 9, janvier 1989, p. 4.
17. K. Socey et H.-B. Mayassi,  » Festival international des francophonies. Sony Labou Tansi : les francophonies, un nouveau rêve  » (entretien), La Semaine africaine, n° 1805, 22-28 juin 1989, p. 5.
18. In  » La francophonie nous appartient « , art. cit.

1. Greta Rodriguez-Antoniotti travaille pour plusieurs maisons d’édition en tant que lectrice et adaptatrice. Elle est secrétaire de rédaction de Politique africaine et des Cahiers d’études africaines et a coordonné la publication de L’Atelier de Sony Labou Tansi (Paris, Revue Noire éditions, 2005).///Article N° : 4138

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