L’avènement du carrefour

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Table ronde animée par Sylvie Chalaye avec Jacques Chevrier, Émile Lansman (éditeur), Monique Blin (ex-directrice du Festival des Francophonies) Annick Beaumesnil (animatrice du Concours théâtral interafricain de RFI), Gustave Akakpo (auteur dramatique togolais)

Sylvie Chalaye : Cette table ronde pose cette idée d’une rupture, d’un tournant dans les dramaturgies africaines à travers l’émergence de Kossi Efoui en 1990 et à travers un texte particulier, symbolique qui porte également un titre emblématique puisqu’il s’agit du Carrefour. Seulement, quand Kossi Efoui arrive dans le paysage des dramaturgies francophones en 1990, ce n’est pas par hasard. Il y a à l’époque tout un réseau de porteurs de projets qui œuvrent en direction des théâtres d’Afrique et qui font entendre des voix… Nous avons la chance aujourd’hui d’avoir autour de cette table les acteurs de cette émergence-là, ceux qui ont rendu les choses possibles. Qu’il s’agisse en fait du Festival de Limoges ou également du concours interafricain de RFI, autant d’événements qui paraissaient du point de vue des Africains et du point de vue du continent, des espaces mythiques de résonance. Sony Labou Tansi qui est une grande figure, une grande voix des théâtres d’Afrique est aussi passé par ces aventures. Pour qu’il y ait cette reconnaissance, il a fallu aussi passer par l’édition et par des textes qui devenaient des livres…
À la table, Monique Blin qui a créé et dirigé jusqu’en 2000 le Festival des Francophonies en Limousin et qui a accueilli Kossi Efoui en résidence, une étape déterminante dans son parcours ; Annick Beaumesnil qui en 1989 arrive aux côtés de Françoise Ligier pour s’occuper du concours interafricain et qui connaît bien la façon dont les textes de Kossi Efoui ont été accueillis puisque Le Carrefour en 1990 remporte le Grand prix du Concours interafricain ; Émile Lansman qui a été très important par rapport à la question des livres puisqu’en 1989, il se lance dans une aventure nouvelle qui va être l’édition de livres de théâtre. Et Kossi Efoui est un des auteurs qu’il va éditer ; Jacques Chevrier, un enseignant-chercheur de l’Université de la Sorbonne, qui a participé à cette histoire au moment où le concours interafricain s’est mis en place puisqu’il était membre du jury et enfin Gustave Akakpo un jeune auteur togolais qui représente la nouvelle génération. Il est né dans les années soixante-dix, et peut nous parler de la réception de l’œuvre de Kossi Efoui au Togo… Comment finalement le concours que tu dirigeais Annick avec Françoise Ligier à ce moment-là, a amené peu à peu à la reconnaissance d’un texte comme celui-ci ?
Annick Beaumesnil : Ce concours, qui a été lancé en 1967 à la demande des directeurs de radio de diffusion d’Afrique et de l’Océan Indien, a suscité plus de 10 000 candidatures et révélé des dizaines d’auteurs dont beaucoup occupent encore aujourd’hui le devant de la scène en Afrique et dans le monde. Il était réservé à l’Afrique et à l’Océan Indien, mais il est devenu mondial en 1992, avant d’être recentré sur l’Afrique en 1998 et 1999, pour les deux dernières éditions puisqu’il s’est interrompu à cette période-là. Donc ce concours, qui avait été mis en œuvre par Françoise Ligier – qui nous a quittés en novembre 2006 – a représenté un travail extraordinaire puisqu’il y a eu plusieurs centaines de pièces enregistrées et radiodiffusées par une soixantaine de radios partenaires, des pièces traduites éditées et jouées aux États-Unis grâce au travail également de Françoise Kourilsky. D’après les études que l’on pouvait faire, 80 % des pièces en français jouées en Afrique dans les années quatre-vingt-dix provenaient directement ou indirectement de ce concours et donc des œuvres également jouées en France, en Avignon ou à Limoges, grâce à Monique Blin. C’est vrai que ce concours répondait à une vraie attente et il ne s’agissait pas seulement de découvrir des auteurs mais, au fil des années, on développait des actions de façon à faire circuler les textes pour faire connaître les auteurs en dehors de leur pays. Des initiatives et des partenariats se sont multipliés. Des lectures, des mises en espace, des créations mais aussi des éditions : le travail de Jacques Chevrier chez Hatier, le travail d’Émile Lansman ensuite, et quelques initiatives également de RFI qui a sorti, avant de travailler avec Hatier, trois ouvrages en collaboration avec L’Harmattan, et c’est ainsi que Le Carrefour a donc été édité dans cette collection qui s’appelait Théâtres Sud. Le numéro précédent était la pièce lauréate de Moussa Diagana, dont vous avez peut-être aussi entendu parler, La Légende du Wagadu… Et le troisième numéro, une pièce de Michèle Rakotoson. Sony Labou Tansi avait marqué le concours avec des textes très forts, dès les années soixante-dix. Mais début 90, on a découvert effectivement une nouvelle génération d’auteurs un nouveau style, une écriture originale, une créativité vive sans compromis qu’on n’avait peut-être pas trouvé les années précédentes et Kossi Efoui est arrivé dans cette mouvance puisqu’il a été primé en 1989 avec sa pièce Le Carrefour. Il vivait au Togo et c’est après avoir eu ce prix qu’il a pu, grâce à une bourse d’étude offerte par le ministère de la coopération qui était partenaire du concours, venir faire des études à Paris…
S. C. : À L’époque qu’elle était en fait la réaction du public, quand la pièce a été mise en onde ?
A.B. : Déjà il y a eu le jury, les réactions des membres du jury… (Rires) Maintenant il y a prescription, on peut en parler, la pièce de Kossi était arrivée très largement en tête en raison de cette originalité, de cette nouvelle forme d’écriture que nous n’avions pas encore eue jusque-là. Mais du côté des auditeurs, il n’y avait pas eu le même enthousiasme. […] Les auditeurs étaient davantage habitués à des formes qui ressemblaient au conte ou qui s’appuyaient plus sur les traditions, que par des formes contemporaines.
S.C. : Il y a eu une mise en espace du Carrefour. Mais est-ce qu’aussi RFI a accompagné une mise en scène ?
A.B. : Absolument. Il y a eu, puisque, comme je vous le faisais remarquer tout à l’heure, on avait développé des partenariats, donc là aussi on pouvait avoir une aide de la part de l’Agence gouvernementale de la Francophonie qui est une organisation internationale aujourd’hui et qui permettait à un metteur en scène d’avoir déjà une base pour faire une création. Et bon, RFI faisait son travail de mise en onde donc ça effectivement il y avait eu alors là aussi dans un contexte un peu particulier, parce que bon c’était le grand prix et parce que c’était quand même un texte qui avait séduit pas mal de monde. Donc on a organisé à l’époque des ateliers de théâtre radiophonique avec la RTBF à Bruxelles et une mise en espace qui a fait l’objet d’un enregistrement public et qui avait été très remarquée. Puis, il y eut la mise en scène de Tola Koukoui qui avait été présentée à la Maison des cultures du monde, un spectacle qui a tourné et qui avait été présenté également lors du Festival d’Avignon.
S.C. : Jacques Chevrier a participé au concours, il connaît bien Le Carrefour dès le début. Est-ce que tu étais dans le jury ? Et d’ailleurs est-ce que tu as voté pour Le Carrefour ? Enfin dis-le nous ! (rires de la table et du public) On va cesser de tourner autour du pot…
Jacques Chevrier : Me voilà bien à la torture ! J’étais effectivement dans le jury.
A.B. : Oui oui oui absolument, je confirme !
J.-C. : Et j’avais effectivement voté pour ce texte. Alors, j’ai un peu l’impression ici d’une reconstitution de ligue dissoute puisque nous sommes un certain nombre de complices, qui avons été des acteurs d’émergences effectivement, à un moment où on s’interrogeait – bon de toute façon on s’interroge toujours sur le devenir d’une littérature – mais là je crois qu’il y avait un tournant, il y avait un carrefour. Moi, j’ai écrit beaucoup sur la littérature africaine, sur la littérature nègre et les chapitres que j’ai consacrés au théâtre m’ont souvent été reprochés parce qu’on me disait : « bon, vous pérennisez au fond un héritage » – ce qui n’est pas entièrement faux – un héritage qui était largement scolaire. Les pièces que l’on jouait – j’ai quelques titres qui me passent par la tête du style Notre fille ne se mariera pas et d’autres textes comme ça – qui s’articulaient autour de l’opposition entre la tradition et la modernité. C’était un terreau fertile sur lequel on a beaucoup construit, mais c’était la plupart du temps des dramaturgies assez linéaires sur le plan de la mise en scène est assez sages sur le plan du langage. Quand j’ai lu Le Carrefour, j’ai eu le sentiment que Kossi Efoui radicalisait la rupture déjà amorcée par Sony Labou Tansi.
Et je me souviens très bien qu’un critique avait dit lorsqu’on a publié les premiers textes de Sony Labou Tansi : « On ne reconnaît pas l’Afrique […] et les mots pour le dire ne sont plus ceux des inventaires habituels ». Et Kossi Efoui s’inscrivait tout à fait dans cette radicalité…
S.C. : […] c’est l’occasion justement d’évoquer le relais que prend ensuite le Festival de Limoges par rapport au concours RFI et tout le travail qui y était fait à ce moment-là autour des auteurs… Mais il y a une chose importante que tu crées, Monique, à ce moment-là en 1988 et dont Kossi Efoui est peut-être un des premiers à en bénéficier, c’est la fameuse Maison des Auteurs. Alors est-ce que tu peux nous parler justement de cette action et de l’arrivée de Kossi à la Maison des Auteurs ?
M.B. : Le théâtre c’est l’écriture et j’ai toujours cherché à défendre l’écriture dans mon parcours au Festival des Francophonies, auprès d’Écritures Vagabondes et aujourd’hui dans d’autres situations. Il m’est paru évident à un moment que si on voulait favoriser ces écritures il fallait aussi aider les auteurs à prendre du temps pour écrire, parce que dans les pays du Sud c’est presque impossible… Ce que je souhaitais aussi, c’était de ne pas enfermer les auteurs des pays du Sud entre eux mais que ce soit un mixage avec ceux du Nord… Toutes ces opérations ont commencé en 1988. J’ai été au Togo – je crois que c’était en 1989, je ne sais plus exactement – pour faire un repérage parce qu’il faut aller sur le terrain pour comprendre les situations, faire des découvertes. Et en sortant du Centre culturel français j’ai rencontré deux garçons qui étaient Kossi Efoui et Camille Amouro et qui m’attendaient. Ils m’ont littéralement enlevée et emmenée à Cotonou pour qu’on ait le temps de discuter. J’étais contente de cette rencontre improvisée et forcée. Et on est resté en relation. Camille Amouro est venu en résidence en 1990 et puis Kossi Efoui est venu en 1992, donc après le concours. Kossi est resté une année et puis je crois qu’il a même prolongé, il est presque devenu un habitant de Limoges… Il intervenait aussi dans les écoles, dans les prisons, enfin il a fait tout un travail très militant auprès de différents publics. Et j’avoue que c’était pour moi un grand événement d’avoir Kossi dans ce festival, qui avait une influence aussi sur les autres auteurs puisqu’ils habitaient une maison avec quatre studios. Max Eyrolle qui dirigeait un petit théâtre était même tombé en amour de son écriture et a mis en scène La Malaventure. Il y avait aussi l’université de Limoges avec le professeur Jean-Marie Grassin qui à chaque festival faisait une opération sur toutes ces écritures. Et puis la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges s’est mise en place, toujours grâce à Monsieur le Maire.
S.C. : La reconnaissance passe également par l’édition… Est-ce que, Émile Lansman, cela a été difficile de se lancer dans l’édition des textes de Kossi Efoui. Est-ce que tu peux nous parler de cela ?
E.L. : Ça a été dur de se lancer dans l’édition ! Pas dans les textes de Kossi Efoui en particulier. Moi je suis un faible, j’ai toujours été soumis aux fluctuations des rencontres… Je crois me souvenir que c’était en 1991 au Festival de Limoges – un peu comme Monique je me suis fait embarquer par deux jeunes qui glandaient près du bar, et ils ont utilisé avec moi un autre argument que la discussion, ils sont restés au bar avec moi. Je pense que j’ai manqué quelques spectacles ce jour-là parce qu’ils supportaient mieux l’alcool que moi ! C’est aux côtés de Camille Amouro que j’ai rencontré Kossi… Le personnage m’intéressait beaucoup… c’était quelqu’un qui exprimait une pensée puissante mais dans une forme parfois un peu ésotérique… il faut bien reconnaître, qui faisait qu’on se disait : « c’est beau ce qu’il dit mais qu’est-ce qu’il raconte ? » Moi j’avoue que c’est ce qui m’a intéressé. C’est parce que ses textes résistaient au-delà de africanité ou pas africanité, c’est qu’on avait un auteur devant nous. Parce que moi c’était autant l’écriture que le personnage en tant que tel qui m’interpellait. C’était le jeune philosophe qu’il était, qu’il voulait montrer à certains moments mais qui en même temps avait une pensée tout à fait personnelle. Ce n’était pas que de la séduction. C’était aussi une façon de dire : « Eh bien moi je ne revendique ni père, ni mère, ni patrie. Je revendique ma « Kossitude ». C’est-à-dire : « je revendique d’être moi ». On ne sort pas indemne de la découverte d’une pièce de Kossi Efoui. On l’a rappelé tout à l’heure avec Le Corps liquide qui là aussi en est une belle démonstration, c’est qu’il y a chez lui une puissance d’engagement qui bouscule le spectateur… Et ça, ça m’intéresse beaucoup…
S.C. : … tu évoquais justement le fait que les écrits de Kossi Efoui peuvent être parfois obscurs, voire « ésotériques », c’est le terme que tu as employé. Est-ce que Gustave Akakpo, ils sont aussi ésotériques que cela pour le public africain ? Et comment vous, au Togo, vous avez reçu ces textes ? Est-ce que Le Carrefour, vous l’avez entendu sur les ondes ? Est-ce que tu peux nous parler de la façon dont tu as découvert, toi, Kossi Efoui comme écrivain ?
Gustave Akakpo : [….] Ce qui définit pour moi Kossi Efoui c’est la singularité. Et c’est vrai que c’est cette singularité-là, dans mon parcours d’écrivain qui m’a renvoyé dans les cordes, comme des parents qui disent à leurs enfants : « Vas dans ta chambre ! ». Kossi Efoui me renvoyait dans ma chambre, pour m’y retrouver, parce que dans son écriture je ne me retrouvais pas… Et c’est ce que je trouve très fort dans la rencontre que j’ai eue avec cette écriture-là. Kossi Efoui avait aussi la figure de l’opposant politique qu’il était devenu par la force des choses, et en ayant pris une place politique, une place porteuse de parole au centre de la société togolaise qui était en plein chamboulement, il devenait un peu ce grand frère dont on était orphelin.

///Article N° : 10506

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