Le silence de la honte

Entretien de Sylvie Chalaye avec Tiburce Koffi

Abidjan, août 1998
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Journaliste, essayiste, et dramaturge ivoirien primé en 1996 par RFI pour Le Paradis infernal (Grand Prix RFI du théâtre radiophonique Gabriel Germinet), Tiburce Koffi a plus d’une corde à son arc, puisqu’il mène également une carrière de musicien. Il est l’auteur de nombreuses pièces de théâtre au succès très populaire en Côte d’Ivoire : Massa-Roi et La Médaille de la honte en 1992, Mélodouman d’après Jean-Marie Adiaffi et Pour un Casting en 1995, La Mémoire des tombes en 1996.

L’esclavage et la traite sont des sujets quasi absents de la littérature dramatique francophone et tout particulièrement du théâtre africain.
Jusqu’à une date récente, je ne m’étais pas rendu compte de cette carence. Effectivement, c’est un sujet qui a été occulté. Le constat est là : les dramaturges africains, tant ceux de la première garde que ceux de la nouvelle génération dont je fais partie, n’ont pas abordé ce sujet, alors que la colonisation est au contraire très présente dans notre théâtre. La traite négrière est une question que l’Afrique a refusé de se poser. Sans doute parce que il y a eu un vécu particulier de cette époque dans la conscience des Africains.
N’est-ce pas justement la colonisation qui, en prenant la suite de l’esclavage, s’est appliquée à entretenir l’oubli ?
Une fois l’esclavage aboli, il a été sans doute plus facile pour nous de l’oublier, car nous ne vivons pas cette histoire dans notre chair comme les Antillais ou les Noirs américains. Le lavage de cerveau orchestré par la colonisation a certainement beaucoup contribué à renforcer cette évacuation. C’est sans doute le fondement de l’amnésie dans laquelle nous sommes aujourd’hui.
Est-ce que vous-même vous avez déjà envisagé de porter ce sujet à la scène ?
C’est un sujet qui ne m’as jamais effleuré auparavant. Mais aujourd’hui, je me dis que ma prochaine pièce pourrait tout a fait l’aborder car il est temps que nous, Africains, nous posions notre regard sur ce passé très douloureux de notre peuple. Quand on discute avec des Antillais, des descendants d’Africains déportés, l’idée qui revient souvent dans les conversations c’est que l’Afrique ne s’en sortira pas tant qu’elle n’aura pas le courage de poser le problème de la traite négrière et de faire son mea culpa. Nous avons un contentieux à régler avec la terre, nous avons vendu nos enfants et tant que nous n’envisagerons pas en face ce passé, nous ne sortirons jamais du sous-développement. Nous devons des réponses à nos frères des Amériques.
Vous pensez donc que c’est la culpabilité des Africains qui expliquerait ce voile que l’on jette sur un passé dont on a honte ?
Il y a manifestement une gêne à évoquer l’époque de la traite. Par le passé, on nous a surtout enseigné que ce sont les Arabes, puis les Européens qui ont été responsables de l’esclavage et qui ont inventé la traite. Mais on connaît aujourd’hui la très grande implication des Africains eux-mêmes dans l’installation de ce commerce d’êtres humains.
Dans tout rapport de force, il y a toujours eu des collaborateurs et cela ne suffit pas à reporter la responsabilité sur le peuple africain. De plus, cette implication des rois nègres a été beaucoup exagérée par les Européens eux-mêmes et dès le 18e siècle, justement pour dédouaner l’Europe de ses responsabilités morales.
Je veux bien le croire, mais pour que tout un continent soit ainsi vidé pendant plusieurs siècles, il faut tout de même que les Africains eux-mêmes aient profité du système. Nous avons nécessairement une responsabilité et elle n’est pas moindre. Il est grand temps que nous l’assumions. On a beau jeu de montrer l’Europe du doigt en disant :  » c’est le mauvais Blanc qui a vendu des Noirs « . Cela ne suffit plus ! Je suis d’une génération pour qui cette conception de l’histoire ne suffit pas. Aujourd’hui, nous devons nous regarder dans le miroir de nos propres laideurs, nous devons analyser nos erreurs.
Beaucoup d’intellectuels africains ont cette position, mais n’est-elle pas dangereuse ? Car elle fait le jeu de l’Occident qui n’est déjà pas très prompt à se souvenir et se complaît même à oublier, voire à ignorer.
Je crois que le procès de l’Europe blanche est terminé : il ne nous apportera rien. Nous devons à présent parler de notre responsabilité. C’est là qu’est peut-être notre avenir.
Nous devons purger ce qu’il y a de diabolique en nous. Il faut que l’art dramatique interroge notre mémoire. Nous avons besoin d’une vraie catharsis qui nous libère de notre culpabilité. L’Afrique sortirait alors grandie de cette histoire.

///Article N° : 934

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