Le son ontologique des théâtres noirs contemporains

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Le théâtre du monde noir retrouve de plus en plus ses racines musicales, avec des créations où acteur et musicien se retrouvent en scène pour un dialogue inouï qui convoque avant tout un travail acoustique et poétique. Bien sûr, ce travail a à voir avec l’oralité, mais une oralité traversée par le blues ou le jazz, une oralité chargée d’histoire douloureuse que seule la musique a aidé à dépasser et à transcender vers une conception du monde renouvelée et dénuée de rancoeur, confiante au contraire dans les pouvoirs d’une humanité capable aussi du meilleur.

Cette fraîcheur, cette foi en un avenir toujours possible quels que soient les stigmates du passé, c’est une thématique qui traverse les textes contemporains. On se souvient de Jaz de Koffi Kwahulé, mis scène en juillet 2003 par Serge Tranvouez au Lavoir Moderne Parisien et le magnifique duo de Paya Bruneau avec le contrebassiste Eric Vinceno. Jaz qu’un viol a amputée d’une part d’elle-même se reconstruit finalement dans la musique du récit qui la libère et lui permet de remodeler les contours d’elle-même et peut-être d’entendre à nouveau sa musique intérieure. Cette musicalité réparatrice, reconstructrice, quasiment ontologique est aussi au coeur du travail du Groupe 3.5.81 qui a repris ce texte avec Dominique Paquet et le saxophoniste Yann Baltzer en Avignon off cet été dans une mise en scène de Patrick Simon.
Au printemps 2004, on a pu assister à la fondation Dapper, grâce au Théâtre du Grand Large (1) à un échange tout aussi musical avec Antoine Bory au saxophone et la comédienne martiniquaise Martine Maximin qui portait la parole de Maryse Condé et ses souvenirs de fillette dans un spectacle intitulé Coeur à rire et à pleurer mis en scène par Alain Courivaud. Et c’était avec la plus grande complicité et une rare écoute mutuelle que Martine Maximin et Antoine Bony nous emportaient dans un récit d’enfance tendre et humoristique, celui d’une petite fille noire qui découvre l’histoire de son île, le racisme et l’esclavage au détour des jeux qu’elle partage avec d’autres enfants. On sentait que Martine Maximin retrouvait là sa propre enfance et que le récit recelait toute une part d’émotion cachée, de réminiscences douloureuses : maladresses de l’enfance, amour et mort aussi et bien sûr les regrets avec une figure maternelle dominante qui est au centre de l’histoire. Le thème du souvenir de jeunesse et des regrets traverse de la même manière Blues pour Sonny une nouvelle de Baldwin, adaptée par Koffi Kwahulé, qu’Isa Armand a mise en scène avec Gora Diakhaté et le pianiste Pierre Christophe au Colombier de Bagnolet en juin 2004. Un homme qui croyait avoir raison ne sait que répondre à la question qui le taraude : Qu’as-tu fait de ton frère ? Ce frère musicien si loin de lui et de son monde et qu’il apprend finalement à connaître en reconstruisant le souvenir. Le monologue que porte Gora Diakhaté est conçu comme un vieux blues dont le leitmotiv revient en boucle et fait écho aux accents du piano de Pierre Christophe qui emplit le théâtre :  » Je ne te raconte pas cela pour t’effrayer, te mettre en colère ni te faire haïr personne. Je te raconte cela parce que tu as un frère et que le monde n’a pas changé. « 
Pas de musicien en scène dans le Cahier d’un retour au pays natal qu’a joué Jacques Martial à l’Auditorium Saint-Germain au mois de juin dernier, après avoir créé le spectacle à l’Artchipel en Guadeloupe, mais la musique est bien sûr au coeur de la langue poétique de Césaire qui, dans le travail de mise en scène qu’a fait Jacques Martial, explose comme un feu d’artifice avec ses lumières, ses couleurs et ses grondements aussi. Un spectacle d’une rare musicalité justement où le corps de l’acteur se cabre comme une harpe dont toutes les cordes tendues résonnent avec un vibrato qui vous reste longtemps dans l’oreille après que vous êtes sorti du théâtre.

1. Nous tenons ici à rendre hommage à Jacky Sapart qui dirigeait le Théâtre du Grand Large et qui a brutalement disparu en juin 2004.///Article N° : 3540

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