Des africaines et du cantonnement à la culture…

Entretien croisés de Soeuf Elbadawi avec Koffi Kwahulé et Dave Wilson

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Questions autour de la notion de « femmes africaines, productrices de cultures ». L’opinion conjuguée de l’homme de théâtre ivoirien Koffi Kwahule et de l’écrivain béninois Dave Wilson.

Comment analyseriez-vous le statut que l’on attribue ou que l’on pense être celui de la femme (africaine) dans le domaine de la création? Est-elle sujet ou objet? Est-elle réellement productrice de culture?
Koffi Kwahulé: Cela dépend des domaines. En ce qui concerne le théâtre, je pense que le tour est très vite fait. Et là, je ne parle que de l’espace francophone, parce que l’espace anglophone, je le connais assez mal. Les femmes productrices de culture, je peux me tromper mais je n’en connais qu’une pour le moment. C’est Were Were Liking. C’est la seule que je peux considérer comme une productrice de culture, même si on trouve ailleurs des metteurs en scène femmes. Ce qu’on peut aussi discuter… Je prends le cas de Were Were Liking, parce que c’est la seule -à ma connaissance- qui a crée un espace, qui produit régulièrement, et qui a imposé un langage d’écriture théâtrale. Elle a son esthétique, et à ce titre, on peut dire qu’elle est vraiment productrice de culture. Quant au statut même de la femme dans le théâtre, il est évident que si on prend l’ensemble des dramaturges africains, le nombre de femmes est très limité, et peut-être [souvent]n’existe même pas dans certains pays. Lorsqu’on prend le théâtre ivoirien, de ses débuts, disons dans les années30, jusqu’en 1990, on ne trouve aucune dramaturge femme. Ce qui nous donne déjà une idée de ce ça représente. Par ailleurs, on ne peut pas isoler la question de la femme au théâtre de la question de la femme dans la société elle-même. Je pense que c’est l’absence de femmes dans les autres secteurs de la société qu’on retrouve dans le domaine du théâtral. Pour résumer, je dirais que la femme, en tant que productrice de culture, n’existe pas vraiment en Afrique, parce que Were Were Liking seule ne peut pas être considérée comme… disons que c’est un paravent. La réalité est beaucoup plus désespérante.
Dave Wilson: Avec mes attributs mâles et la congénitale culpabilité qui s’y attache, je me sens quelque peu gêné de m’immiscer dans l’histoire de ces combats de femmes qui ont donné des résultats sans moi et d’une façon générale, sans nous les hommes. Pour celles qui ont réussi à s’extirper peu à peu des rôles qui les confinaient à la seule maternité, à la cuisine et au lit, ce ne fut guère facile. Pour les autres, ce sera de plus en plus difficile car, aussi bien dans les sociétés occidentales qu’ailleurs, la perte progressive de l’hégémonie mâle ou tout simplement son partage demeure -dans un univers d’hommes- une pénible concession. Alors, le statut culturel de la femme ne me paraît guère évident dans la mesure où la production culturelle est devenue aussi une production économique. Or le pouvoir économique n’appartient pas à la femme. Pas encore…
Donc, si je saisis bien le propos, elle est plus souvent objet que réellement productrice de culture?
K.K: La femme ne produit pas de la culture. Même dans le domaine musical où on voit beaucoup de femmes, jusqu’à présent les femmes ne tiennent pas leur maison, et même lorsqu’elles ont un orchestre, on a l’impression que tout est fait déjà. Et que la femme est tout simplement comme une espèce de cerise sur le gâteau. Pour que ce soit joli. Mais en tant que décideuse, quelque soit le domaine artistique, à ma connaissance, la femme reste encore l’objet des décisions masculines. Elle est en situation plutôt de réaction. Elle n’agit pas. Elle est en situation de réagir et non d’agir.
D.W: C’est d’une évidence. A la maison, la femme ne sera pour certains que la femme de ménage préférée. Au théâtre, sur la scène musicale, au cinéma, elle apparaît généralement comme un bijou, un élément de décoration, un maladroit prétexte à se déculpabiliser de ne pas lui laisser le choix de l’initiative. Le metteur en scène lui dira: « quand tu bouges, remonte un peu plus ta jupe ». Le producteur exigera que sur la pochette de son CD, elle laisse entrevoir la naissance de ses seins, etc… C’est formidable! Les femmes ne cessent de participer sagement à la mascarade.
Qu’est-ce qui freine -selon vous- le désir de produire de la culture de manière effective et conséquente chez elle? Des blocages d’ordre culturels?
K.K: Comme je le disais plus haut, il ne faut pas dissocier le statut de la femme du reste. Il ne faut pas mettre l’art ailleurs non plus. Il faut le replacer dans la société. Si on prend le domaine du théâtre… le théâtre est une activité intellectuelle. La musique aussi. Mais la musique, je peux me lever moi-même et chanter, sous ma douche si je veux. On peut être chanteur sans vraiment être confronté à une démarche, je dirais, intellectuelle. Alors que pour faire du théâtre, pour faire de la mise en scène, il faut toute une pratique pour écrire. Et je trouve que la scolarisation même des femmes a été tardive. C’est le cas dans des sociétés « plus avancées »: citez-moi une seule femme dans le théâtre classique. L’époque des Molière, des Racine, des Corneille… Il n’y a pas de femme. Tout simplement parce que les femmes ne sont allées à l’école que très tardivement. On retrouve ce phénomène au 19ème et au 20ème siècle. Ce n’est pas un phénomène uniquement africain ou lié à des blocages seulement. C’est tout un système qui fait que la dramaturgie de la société revient d’abord aux hommes. Et les femmes sont des éléments, des objets, par cette dramaturgie-là. Pour moi, c’est un problème global. En Afrique ou ailleurs.
D.W: D’abord, il y a la très faible idée que la femme se fait elle-même de la culture. En Afrique, les femmes qui s’investissent pleinement dans ce domaine, je les considère comme des héroïnes. J’ai une grande admiration pour Were Were Liking, profondément féminine et farouchement indépendante sur le plan artistique. Elle a son mot à dire. Le frein, c’est aussi l’absence chronique de moyens dans des pays où la conspiration contre la production culturelle en général est ouverte. Même les hommes y éprouvent les pires difficultés à se produire, à exposer, à transmettre le message. Il y a aussi très peu de femmes, auteurs, peintres, directeurs de théâtre, organisatrices de spectacles… Certaines ont depuis longtemps proclamé la prééminence de la futilité et de la bagatelle sur une préoccupation trop sérieuse comme la culture.
Il y aurait du machisme chez les hommes de cultures, qui ne supporteraient pas l’idée d’être concurrencés par l’autre sexe…
D.W: Qui reprocherait aux hommes de poursuivre les combats qui préservent leurs bastions? Le drame est plus profond. Des jeunes filles passionnées de chant sont souvent obligées de coucher avec des soi-disant producteurs pour des résultats insignifiants. Certaines, au bout de dix ans, sont passées par cinq ou six producteurs de ce type. Comme l’Africaine est plus souvent comédienne que réalisatrice, le mal se répète. Il y a quelques années, un « grand » cinéaste originaire d’Afrique noire refusait lâchement le rôle principal à une talentueuse comédienne qui avait osé lui dire -en le regardant droit dans les yeux- que la fellation qu’il lui proposait ne faisait pas partie des termes du contrat. Je n’ose imaginer ce qui est arrivé à celle qui a hérité du rôle…
Ce sont les hommes qui tiennent les carrières des femmes néanmoins…
K.K: C’est ce que je disais. La dramaturgie de la société revient aux hommes. Et il faut que les femmes peu à peu réussissent à acquérir [vulgairement, cela signifie se battre] leur place au sein de la société, pour pouvoir tenir elle-même les rênes de leur destin. Il est évident que les femmes constituent à l’heure actuelle ce qu’on peut appeler une majorité minorisée. Et toutes les minorités subissent le même phénomène. Prenons les noirs aux Etats-Unis. Pendant longtemps, le jazz par exemple qui est une musique des noirs a été d’abord géré par des blancs. Aujourd’hui encore, beaucoup de grandes stars noires masculines ont leurs carrières gérées par des blancs, non pas parce que c’est du racisme, mais parce que tout simplement la dramaturgie de la société revient aussi aux blancs… pour le moment. Et le phénomène que l’on observe chez les noirs, on l’observe chez les femmes, qui sont une majorité mais une majorité minorisée.
D.W: Tina Turner avait quitté son affreux Ike pour tomber dans des mains d’hommes. Le résultat de cette désertion prouve que tous les hommes ne sont pas des imbéciles. Je pense aussi à la fulgurante carrière d’Angélique Kidjo. Il y a certes des hommes autour d’une telle réussite. Mais je reste persuadée que rien n’aurait pu se faire sans elle, fière, tranchante, déterminée et digne. Ce qu’il ne faudrait pas accepter, ce sont les carrières de femmes gérées à la Tabu Ley. On promet une carrière internationale à la jeune fille, à la condition qu’elle fasse un bébé d’abord.
On pense que les sociétés africaines seraient trop formalistes et continueraient à cantonner la femme dans un rôle…
K.K: C’est un cliché de penser ainsi. C’est un cliché, parce que l’évolution de la condition des femmes dans les sociétés dites développées ne s’est pas faite grâce aux hommes. Il a fallu un certain nombre de circonstances. Et ce n’est même pas grâce aux femmes. Il a fallu des circonstances historiques pour que cela change. Prenons la France: pourquoi les femmes se sont mis à travailler, c’est parce que les hommes étaient au front, que les usines devaient quand même tourner. Cela s’est passé comme ça… Et puis après, on s’est rendu qu’elles pouvaient travailler, elles ont pris confiance en elles-même. Il y des raisons historiques qui font que la situation se débloque. Or la situation africaine est telle aujourd’hui que les femmes sont, je dirais, logiquement (c’est une façon de parler), en retrait, parce qu’on n’a pas encore le besoin historiquement… On n’a pas été mis en face historiquement de la nécessité d’inclure les femmes dans la société. Les africains sont machistes comme tous les hommes. Mais ils ne le sont pas plus que les autres. Disons qu’on n’a pas été mis devant le fait accompli. Dans toutes les sociétés où les femmes faisaient des progrès, c’est parce que les hommes ont été mis par l’histoire devant le fait accompli. Nous ne l’avons pas encore été. Il faut que quelque chose se passe pour que nous soyons devant le fait accompli. Aucun homme ne dira « elles sont gentilles, elles ont de beaux seins, donc on les introduit dans la société »… Non! C’est d’abord par leur lutte et je dirais aussi par les hasards de l’histoire que cela se fera.
D.W: Il y a plusieurs années de cela, j’avais initié avec deux amis journalistes à Cotonou un jeune orchestre féminin. Le principal obstacle, ce fut les parents qui n’ont sûrement pas encore compris qu’une jeune fille puisse être guitariste ou percussionniste, à côté de ses études. L’Afrique des « grotto », des hommes politiques préoccupés par l’enrichissement personnel, de certains responsables culturels irresponsables ou sans pouvoir; l’Afrique des parents complices qui préfèrent envoyer leurs filles à la cul-ture plutôt qu’à la culture; l’Afrique des priorités majeures (santé, agriculture, armement)… Voilà une partie du mal. Jusqu’au jour où il sera compris de tous que le véritable pouvoir est culturel.

Quelques ouvrages à signaler. De Koffi Kwahulé: « Il nous faut l’Amérique » (éditions Acoria 1997) et « Bintou » (éditions Lansman, 1997). De Dave Wilson: « le suicide orchestré d’une poule si heureuse de vivre » (Africa – Editions du Bénin, 1996) et « le cri n’était pas mâle » (introuvable sur le marché de l’édition).///Article N° : 177

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