Les trésors d’oncle TOMA à la Chapelle du Verbe incarné

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Théâtre du Tout-Monde accompagné dès sa création par la pensée d’Édouard Glissant, la Chapelle du Verbe incarné et ses Théâtres d’Outre-Mer en Avignon (TOMA) sont arrivés dans le paysage théâtral français en 1997 grâce à l’initiative de Greg Germain et de Marie-Pierre Bousquet, tous deux convaincus que les expressions scéniques des Outre-Mer avaient besoin d’un espace de diffusion et de visibilité. Une aventure sans pareil qui a changé en profondeur le Festival d’Avignon Off, d’autant plus que Greg Germain, dont l’engagement et le militantisme restent sans faille, en est aujourd’hui devenu le Président. Le théâtre ne se pense pas comme un espace dévolu aux expressions théâtrales du monde noir, mais avant tout comme un espace de diversité ouvert au monde entier où ces expressions trouvent une place si elles s’imposent par leur qualité.

Pendant longtemps la longue rue des Lices, en Avignon, fut le chemin le plus court pour atteindre la rue des Teinturiers depuis l’Office de Tourisme. Chaque été, des flots de festivaliers sont passés sans s’arrêter devant le numéro 21 G. Seuls quelques vacanciers égarés, le nez en l’air, remarquaient la façade touffue d’une chapelle visiblement abandonnée, lépreuse, où l’herbe poussait drue à même les pierres. « Chapelle du Verbe incarné » Drôle de coquille d’huître crasseuse et sombre¡K Mais un beau matin de juillet 1998, les grandes portes du 21 G se sont ouvertes, l’huître s’est entrebâillée et l’antre d’une crypte miraculeuse s’est offerte aux badauds qui passaient pour incarner un verbe d’une chair aux couleurs encore rares au théâtre, un verbe issu d’horizon lointain, de ce lointain si proche que bien souvent on ne le voit pas. Et les premières perles ont commencé à rouler sur le trottoir de la rue des Lices…
Les festivaliers en retard, croisé un matin de juillet qui, affolés, remontaient au pas de course la rue cherchant « le théâtre de l’ongle incarné », exprimèrent sans le savoir par ce drôle de lapsus, ce qu’allait bel et bien devenir ce théâtre improbable qui s’incrustant année après année dans le pied herculéen du festival d’Avignon ne manquerait pas de provoquer quelques élancements… Bientôt le colosse dédaigneux et hautain sentit des fourmillements entre les oreilles… non non entre les orteils !
Et les libations de la rue des Lices se firent connaître, les spectateurs ne se perdaient plus et se retrouvaient à la Petite Chapelle au son du tambour, après le coucher du soleil, autour du ti-punch et des performances plastiques d’Habdaphaï, histoire de s’arracher quelques échardes dramatiques du pied, de retrouver quelques vibrations telluriques et se transporter vers d’autres horizons : l’Afrique, la Caraïbe, l’Océanie, les îles du Pacifique et même la Seine Saint-Denis… tandis que le lendemain au réveil, les petits matins d’oncle Toma et sa commère Africultures avec son café et ses brioches chaudes aidaient à remettre le pied par terre pour embarquer vers d’autres rencontres : le Chevalier de Saint-George, Toussaint Louverture, Olympe de Gouges, Alexandre Dumas, Habib Benglia, Georges Aminel… Les petits matins ont même cédé la place aux matinées d’étude de l’Université d’été des Théâtre d’Outre-Mer en Avignon avec la complicité de l’Institut de Recherche en Études Théâtrales de la Sorbonne Nouvelle et du laboratoire SeFeA (Scènes Francophones et Écritures de l’Altérité) qui en sont à leur 3e édition.
Corne d’abondance artistique, l’huître de la rue des Lices ne tarissait pas, s’ouvrant chaque année sur de nouveaux trésors. En près de quinze ans entre Europe, Amérique, Afrique et océan Indien, ce sont plusieurs tours du monde que les spectateurs ont pu accomplir : Martinique, Guadeloupe, Haïti, Guyane, Cuba, Nouvelle Calédonie, île de la Réunion, Côte d’Ivoire, Bénin, Sénégal… Tour du monde des formes : fresque historique, théâtre d’objets, théâtre jeune et très jeune public, danse contemporaine, folklore des îles, performances… Voyage dans le temps aussi, de Torquémada à Blue-s-cat, en passant par La Damnation de Freud ou La Maison de Bernarda Alba, La Soufrière ou Blues pour Sonny. Mais toujours une même tension, celle d’un élan vers l’autre, quel qu’il soit d’un désir de découverte au prix des risques les plus fous des auteurs aussi éclectiques qu’Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau, Tobie Nathan, Édouard Glissant, Koffi Kwahulé, José Pliya, Pierre Gope, Simone Schwartz-Bart, Patrick Wombat, Yoshvani Medina, Gerty Dambury, Julius Amédée Laou, Mata Gabin, Lorca, Suzanne Lori-Parks, Michel Azama, Jean Genet, Mimi Barthélémy, Bertolt Brecht, Rémi Devos, Valerie Goma, Catherine Rey, Carole Fréchette, Léon Gontran Damas, Ricardo Prieto, Gaël Octavia, Marius Gottin, Daniel Picouly, etc.
Espace de fête et de plaisir, La Chapelle et son incarné d’oncle Toma ont obligé le grand colosse à se souvenir de ses extrémités, à en sentir la réalité fourmillante.
Comme on ne se dresse pas sur le gros orteil pour voir ce qui s’en va, mais au contraire ce qui arrive, les vibrations onglées de la rue des Lices ont auguré d’un avènement théâtral sans précédent en France : une scène de diversité culturelle et de fraternité polychrome qui revendique toutes les carnations.

///Article N° : 11675

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