Terre des grands larges en Avignon : La Chapelle du Verbe Incarné

Entretien de Sylvie Chalaye avec Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain

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La Chapelle du Verbe Incarné, un lieu qui représente aujourd’hui la terre des Théâtres d’Outre-Mer en Avignon (TOMA), a vu le jour il y a cinq ans grâce à l’obstination de Marie-Pierre Bousquet, productrice (Axe Sud et CinéDOM+), qui en assure la direction administrative et à l’entêtement du comédien guadeloupéen Greg Germain dont on connaît l’étonnante carrière aussi bien cinématographique que théâtrale et qui assume la direction artistique du lieu. Dès la première heure, Africultures a suivi l’éclosion de cet espace artistique hors du commun, devenu aujourd’hui un lieu alternatif incontournable du « off ». La programmation comble les curieux, sans parler de l’architecture de la Chapelle, qui année après année retrouve son allure historique et arbore à présent une façade rénovée et de belles voûtes de pierres. Construite en 1685, l’année de la publication du Code noir, la Chapelle est aujourd’hui une sacrée revanche du destin.

Le travail de la Chapelle bénéficie à présent d’une vraie reconnaissance de la Ville d’Avignon.
Marie-Pierre Bousquet : On a signé une convention de plus de dix ans avec la ville d’Avignon, ce qui pérennise l’entreprise culturelle et son ancrage dans le Festival. Maintenant la question est plutôt de savoir comment cette pérennisation est accompagnée. Est-ce que les institutions sont décidées à entrer dans la danse ? Les premiers combats ont porté leurs fruits et la force de la démonstration que nous avons faite sur cinq ans nous donne le courage d’espérer pouvoir arriver à la pérennisation des financements, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui.
Greg Germain : La volonté que nous avons est toujours inébranlable. Mais je n’arrive toujours pas à comprendre qu’au bout de cinq ans et de la preuve que nous avons faite chaque année que notre action est artistiquement très stimulante pour l’outre-mer, socialement plutôt utile pour la France puisque elle permet à ceux qui ne sortent pas de chez eux de voir qu’il y a des façons de faire du théâtre différemment françaises, et nationalement aussi source de cohésion, car ceux qui viennent de loin, et qui sont aussi français en raison des hasards de l’histoire, peuvent avoir le sentiment d’être accueillis sur un territoire qui est aussi le leur. Et je crois que c’est d’autant plus important après le grand coup de semonce qu’on a eu au mois d’avril. Il ne faut pas se voiler la face, les thèses de l’extrême droite continuent d’être largement propagées. C’est là un chancre rampant, un vrai cancer pour la société française contre lequel il faut lutter. Or, le succès de la programmation de la Chapelle est la preuve que la France n’est ni hostile, ni fermée aux expressions venues d’ailleurs. Mais je regrette de dire qu’au bout de cinq ans, malgré les résultats, nous ne savons toujours pas quelle sera notre situation l’année prochaine par rapport au ministère de la Culture. Si de notre côté, la volonté est toujours aussi farouche, du côté des institutions le combat n’est pas encore gagné.
Les créations artistiques contemporaines d’outre-mer ne souffrent-elles pas d’un manque de reconnaissance nationale ? :
Marie-Pierre Bousquet : L’enjeu de la reconnaissance culturelle est manifestement important. Nous qui travaillons à la Chapelle comme Marie-Claude Tjibaou qui travaille à Nouméa avec son équipe, nous n’avons pas le problème de cette reconnaissance. La visite de Marie-Claude était importante, car pour nous, c’est la mise en réseau des ressources artistiques, ce sont des rencontres, des échanges, entre Le TOMA et le Centre Culturel Tjibaou. La reconnaissance du public est là. C’est la reconnaissance des institutions qui nous manque.
Le festival d’Avignon, c’est un mois dans l’année. Pourquoi ne pas prolonger ce rayonnement ?
Greg Germain : La question des institutions se pose vraiment à cet endroit. Ce sont les institutions qui ont le pouvoir de faire savoir ailleurs qu’une telle aventure existe, qu’elle est intéressante pour la nation, pour le théâtre français en général. Nous ne pouvons pas démarcher les scènes nationales pour les convaincre de prendre, après Avignon, les compagnies que nous accueillons à la Chapelle. Mais pour l’instant nous nous sentons un peu seuls, puisque le ministère ne nous inclut pas dans son réseau. Pourtant, notre part d’action citoyenne nous l’assumons, même si nous le payons cher. Ce qui était une simple aventure est devenu aujourd’hui une vraie PME culturelle, avec tout ce que cela engendre de frais et de travail, alors que nous fonctionnons encore très largement de manière associative. C’est un hobbie qui est en train de devenir un travail à plein temps. Mais le ministère de la Culture a tout pouvoir pour que cette aventure ne reste pas confinée à Avignon et qu’elle puisse entrer dans le paysage artistique français.
Et le réseau de la francophonie avec le TILF et le Festival de Limoges ?
Marie-Pierre Bousquet : C’est un problème d’étiquette. Administrativement, notre action concerne plûtôt des artistes « français » et non pas « francophones ».
Greg Germain : Le problème de l’outre-mer est de n’être dans aucun casier, ce qui arrange bien les autorités qui évitent ainsi de s’en occuper. Moi, bien sûr cela m’inquiète, puisque je viens d’outre-mer et que j’y ai des amis qui souffrent en tant qu’artistes de leur non-représentation. Nous faisons qu’une diffusion sur le Festival d’Avignon puisse avoir lieu, mais c’est ensuite aux autorités de jouer le jeu et de faire en sorte que nous puissions nous inscrire dans des réseaux de diffusion au plan national, sinon l’aventure d’Avignon restera à Avignon.
La programmation de la Chapelle est cette année encore très éclectique et particulièrement ouverte avec peut-être une présence très affirmée d’histoires de femmes.
Greg Germain : La France est éclectique, cette France des grands larges, non pas la France étriquée, serrée entre le Rhin, l’Océan Atlantique, la Méditerranée et les Flandres, non la grande France, la France de l’étendue des grands larges qui va du Pacifique à la Caraïbe, en passant par l’Océan Indien, la France du tour du monde, cette France-là est très éclectique. Et cet éclectisme est notre ligne éditoriale.
Marie-Pierre Bousquet : Nous essayons de respecter la liberté d’expression que se soit au plan artistique ou idéologique. On sait que certaines pièces en raison de leur engagement politique auront du mal à trouver un autre accueil. On a aussi souhaité ouvrir en faisant venir une compagnie du Pacifique qui vit à 25 000 kilomètres, c’est un vrai tour de force. Et d’ailleurs, ces huit danseurs n’étaient jamais venus présenter de spectacle en France. On a aussi ouvert à la grande Caraïbe en recevant une grosse compagnie d’Haïti de seize artistes. C’était une volonté de marquer cet ancrage outre-mer qui pour nous n’est pas seulement au sens administratif, une volonté d’être tournés vers tout ce qui se passe par-delà les océans, et de réaffirmer notre ouverture et notre écoute de toutes ces expressions. C’est peut-être aussi pourquoi nous avons accueilli beaucoup d’histoires de femmes cette année : toutes les mèr(e)s nous intéressent et nous avons besoin de nous y ressourcer.
La programmation revendique aussi de vrais compagnonnages.
Marie-Pierre Bousquet : Ce lieu nous l’avons aussi ouvert pour permettre aux compagnies qui vivent loin et qui ont pour public des bassins de population extrêmement restreints, de s’inscrire dans la durée, donc pour aider, accompagner une professionnalisation naissante ou confirmée. Et pour nous, il n’est pas normal d’abandonner les artistes en cours de route. On voit les progressions des uns et des autres, et c’est vrai que permettre à des compagnies qui travaillent de venir et revenir, c’est ce qui globalement va élever le niveau artistique d’une pratique dans un département ou un pays.
Greg Germain : C’est ce qui nous a conduit, puisque nous avons un lieu – comme dirait Glissant : « Un lieu clos, d’où jaillit une parole ouverte » – à cette idée de la résidence : faire venir une compagnie de la Réunion, de la Guyane, ou la Nouvelle Calédonie… pour travailler au printemps dans la Chapelle et préparer le spectacle de juillet. C’est cette vocation là que nous voulons avoir, permettre à l’outre-mer de se développer dans la dynamique de l’échange. Liberté, égalité, fraternité dit notre République, c’est ce que nous voulons dans cette Chapelle : la liberté de créer, l’égalité devant la création et la fraternité eu sein de la nation.
Marie-Pierre Bousquet : Marie-Claude Tjibaou par exemple nous a dit combien elle était heureuse, de savoir qu’ils avaient, eux aussi les Kanaks un bout de terre à eux ici, et c’est d’autant plus fort quand on connaît l’attachement des Kanaks à la terre. Ce lieu, c’est bien sûr un lieu de rencontres, à terme on peut imaginer des résidences croisées et la Chapelle comme une plate-forme d’échanges des grands larges entre eux.
La Chapelle du Verbe Incarné, c’est une action artistique forte, mais c’est aussi un formidable projet d’insertion professionnelle dans le domaine du patrimoine.
Greg Germain : En Guadeloupe, en Martinique en Guyane… dans tous ces départements français, il y a des monuments historiques, des chapelles, de vieilles habitations, de grandes maisons de maîtres classées et ces bâtiments ne peuvent être, paradoxalement, réparés par les descendants de ceux qui les ont construits, puisque ce sont les Bâtiments de France qui décident, il faut être agréé. Cette situation nous a donné une idée. La municipalité nous a permis d’occuper ce lieu pendant douze ans à titre gracieux, et comme je n’accepte rien sans que je ne puisse donner en retour, le retour a été de dire à la municipalité : vous nous confiez un bâtiment qui n’est pas fait pour le théâtre, qui est aussi très délabré, mais nous allons vous rendre, au terme de notre convention, un lieu dont vous pourrez être fier. Cependant nous n’avions pas de moyens, alors comment faire pour retrouver les vieilles pierres d’un bâtiment du XVIIe siècle ? Et c’est alors que l’idée est venue de faire un chantier école, un chantier d’insertion pour que des ouvriers de Martinique ou de Guadeloupe, charpentiers, tailleurs de pierres, ébénistes, viennent, sous les ordres des Compagnons du Tour de France, restaurer la Chapelle. Bien sûr, c’est plus rapidement dit que fait. Il a fallu aller convaincre les agences d’insertion en Guadeloupe et Martinique de s’engager dans le projet. L’enjeu est de former de jeunes ouvriers de France sur le chantier école de la Chapelle pour qu’ils repartent ensuite dans la Caraïbe avec des diplômes leur permettant de restaurer des chapelles en Guadeloupe ou en Martinique. Nous en sommes au deuxième chantier et le travail est extraordinaire. Ils font renaître les plafonds voûtés de la Chapelle, qui étaient depuis plus de deux siècles dissimulés sous des couches de crépi, de papier et de plâtre et ont aussi construit une charpente de gradins tout en bois tout a fait magnifique. C’est une action dont je suis très fier, car elle est originale et, je crois, très utile. Et c’est un tel voyage dans le temps pour ces jeunes Guadeloupéens et Martiniquais qui se destinent à la restauration de monuments historique de venir dans une vieille cité comme Avignon pour travailler des pierres sur lesquelles, il y a des centaines d’années, d’autres ouvriers de France ont travaillé. Voilà un vrai facteur de lien social et de maillage culturel qui ne peut que prédisposer le lieu à des rencontres réussies !

La Petite Chapelle
Convaincue des vertus de l’échange entre les arts, la Chapelle du Verbe Incarné a dès ses débuts affirmé son ouverture vers les arts plastiques, organisant grâce à la Galerie Abadie toute proche des performances et des expositions. Cette année, la Chapelle a ouvert sous son aile, une petite galerie, espace agréable qui donne sur un jardin intérieur comme en recèle tant la vieille cité des Papes, avec une librairie et des performances artistiques presque chaque soir à l’heure du Ti Punch. Etaient à l’honneur, pour inaugurer le lieu, deux grands artistes de la Caraïbe, fidèles de la Chapelle, Elodie Barthélémy de Haïti qui présentait un spectacle l’an dernier avec Mimi Barthélémy et bien sûr Habdaphaï de la Martinique qui a conçu le logo de la Chapelle et participé aux premières aventures plastiques impulsées en 1999.///Article N° : 2399

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