Blues pour Sonny

D'après James Baldwin, adaptation de Koffi Kwahulé

Mise en scène : Greg Germain
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L’Eternel dit à Caïn : où est ton frère Abel ? Il répondit : je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère ? Et Dieu dit : Qu’as tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. (La Genèse, IV, 9, 10)

Qu’as-tu fait de ton frère ?
Un écrivain noir américain, un auteur dramatique africain, un metteur en scène d’origine guadeloupéenne, un jeune comédien d’origine martiniquaise né en banlieue parisienne, un pianiste de jazz blanc : rencontre magnifique entre cinq artistes, ou plutôt retrouvailles d’une fratrie disloquée dont l’oeuvre se fait communion et prière.
Blues pour Sonny, la nouvelle de James Baldwin est sous le signe de la culpabilité de Caïn, thème qui traverse l’oeuvre théâtrale de l’Ivoirien Koffi Kwahulé et qui est même sa raison d’écrire. Il déclarait dans une table ronde où on le questionnait sur la violence tragique de son écriture :  » Mon rêve aujourd’hui, ce serait d’écrire une histoire à l’eau de rose, et je n’y arrive pas. J’aimerais écrire une pièce qui ne parle pas de viol, une pièce rassurante où les oiseaux gazouillent, où la nature est belle… Mais systématiquement, comme par une espèce de fatalité, je me surprends en train de répondre à la question que Dieu pose à Caïn. Cette question :  » Qu’as-tu fait de ton frère ?  » fonde à mon avis la spécificité du théâtre en tant qu’art. Je veux pouvoir répondre à cette question si Dieu me la posait. Qu’ai-je fait de mon frère ? Ce que j’en ai fait, j’essaie d’en témoigner dans mon théâtre. «  On connaît aussi la passion de Koffi Kwahulé pour le jazz dont l’écriture puise dans cette musique son rythme et sa structure. D’où l’évidence, la force dramatique et jazzistique de cette adaptation et qui témoigne d’une rencontre quasi ontologique avec la nouvelle de James Baldwin.
Et, si l’adaptation de Koffi Kwahulé apporte la profondeur du sens, le rythme et la structure dans laquelle circule l’histoire, Greg Germain en mettant en scène le texte apporte à son tour tout un travail sur l’image et le souvenir, jouant sur une ambiance lumineuse et une couleur sépia des décors et des costumes qui rappellent ces photos jaunies que l’on sort des tiroirs, ces vieilles photos dont les contrastes et les couleurs ont sauté et que le temps a travaillé comme l’oubli travaille la mémoire des hommes. Cette harmonie chromatique en coucher de soleil donne au spectacle une force tragique qui relève d’une esthétique cinématographique. Cette esthétique est d’ailleurs renforcée par la présence du piano et on la retrouve aussi dans la gestion du jeu de l’acteur par des procédés lumineux de plan serré et de gros plan qui ajoutent des variations de perception et introduisent un mouvement qui évoque celui du montage. Ce dialogue avec l’univers cinématographique ouvre aussi l’imaginaire du spectateur sur les souvenirs de films de jazz qui peuvent être les siens. On pense à L’homme au bras d’or ou aux films de Casavetes comme Shadows.
C’est une histoire qu’un acteur seul en scène et un piano nous racontent… pourtant rien de statique, car tout le travail de mise en scène passe par le désamorçage du narratif pour jouer au contraire sur la résurgence des souvenirs qui traversent le comédien comme une transe et font revivre au personnage les douleurs et les joies du passé. On abandonne ainsi avec lui la linéarité rassurante du récit pour suivre les soubresauts de sa conscience, ses décrochements, ses retours en arrière, ses arrêts sur images, ses ralentis de la mémoire, ses souvenirs tremblés et neigeux. Et ce mouvement tout en ruptures est rythmé par le piano qui n’est jamais accompagnement du comédien mais réminiscences. On doit saluer la qualité d’écoute et de présence de Ludovic Signolet dont la musique habite l’espace sans jamais s’imposer.
Au coeur de se travail harmonique où écriture, images et notes de jazz se répondent, l’art du comédien s’exprime pleinement. L’interprétation de Gora Diakhaté est bouleversante de justesse et de simplicité. Il parvient à donner au personnage une dimension universelle, dont les remords, les regrets, l’amertume sont avant tout ceux que la vie réserve aux humains et on reconnaît en lui le fils, le frère, l’époux qu’on aurait pu avoir. Finalement ce n’est pas une histoire que Gora Diakhaté vient raconter aux spectateurs, il vient partager la détresse de celui qui croyait avoir raison et qui ne sait répondre à la question qui revient toujours :  » Qu’as-tu fait de ton frère ?  » et parce que cette culpabilité est aussi la nôtre, la confidence atteint la force d’une parabole.

Cie AXE SUD (Ile de France)
Mise en scène : Greg Germain
Assistante : Isa Armand
Décor et costumes : Erick Plaza-Cochet
Lumières : Nasser Hammadi
avec : Gora Diakhaté et Ludovic Signolet au piano///Article N° : 2150

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Les images de l'article
Gora Diakhaté dans Blues pour Sony © Mathias Glikmans




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