à propos des TOMA (Théâtres d’outre-mer en Avignon) 98

Entretien de Sylvie Chalaye avec Greg Germain, l"un des fondateurs du TOMA

Avignon, juillet 1998

Le Festival d’Avignon 1998 est à marquer d’une pierre blanche pour la communauté noire. Grâce à Greg Germain, à son opiniâtreté et sa détermination, un espace théâtral d’Outre-mer et d’Afrique est né en Avignon dans la Chapelle du Verbe Incarné de la rue des Lices.

L’ouverture de la chapelle représente le véritable événement de cette édition 98 du festival. Comment s’est réalisé ce projet qui, il faut le dire, est un véritable tour de force.
Envers et contre tous ! Envers et contre tous les pouvoirs publics qui manifestement ne veulent pas d’une telle synergie, surtout si elle n’est pas initiée par eux. Quand on parle d’Outre-mer, enfin disons-le franchement quand il est question de nègres en France, c’est bien  » partitionné « , d’un côté il y a ceux qui s’occupent de l’Afrique et de l’autre ceux qui s’occupent des DOMiens et de l’outre-mer. Or il n’y a pas cette séparation à faire entre les Africains, ou les gens d’origine africaine qui vivent en France et ceux originaires d’Outre-mer, mais d’origine africaine de toute façon. Il y a très longtemps que cette idée me poursuivait de faire un festival qui aurait montré le travail des auteurs, des metteurs en scènes, des acteurs de ce pays qui pourtant ne sont jamais vus sur les scènes du théâtre national. Comment se fait-il que nous soyons de grands sportifs, de grands champions olympiques, des champions de football, champions du monde même… et qu’il n’y ai pas un seul metteur en scène, pas un seul acteur digne de ce nom, pas un seul auteur. Sommes-nous des peuples qui n’écrivons pas, qui ne parlons pas ? A nous le corps, à eux l’esprit ? C’est quelque que chose que je voudrais changer.
Qu’est-ce que peut exprimer selon vous cette occultation ? Pensez-vous qu’elle cache quelque chose d’idéologique ou de politique ?
Il n’y a pas de peut-être ! C’est un voeu affirmé qui est tout à fait connu des Français. Il y a quinze jours, juste avant le Festival d’Avignon, Le Monde sortait un grand dossier sur le racisme en France constatant à sa grande surprise (qui n’en était pas une pour moi !) que la France était le pays le plus raciste d’Europe et je crois du monde. Je crois que ce n’est que ça. C’est vrai qu’un chronomètre ça compte, et les chiffres sont têtus ! Donc quand c’est un chronomètre, quand c’est un but, c’est indiscutable. Le reste est soumis à la subjectivité de gens parfois contaminés par l’extrême droite, et ce malgré la longue histoire que la France a avec l’Afrique.
Est-ce que l’ouverture de la Chapelle a quelque peu bénéficié des circonstances commémoratives du cent cinquantenaire de l’abolition ?
Ce fut un moyen de convaincre, le but étant bien sûr de la garder ; on ne fêtera pas l’anniversaire de l’abolition tous les ans… C’était la mise à profit d’un événement afin de convaincre une municipalité importante pour la culture et le spectacle vivant de nous prêter un lieu. Ce que nous essayerons de reconduire l’an prochain et pour les quelques années du mandat de Madame Roig. J’avoue que les clivages politiques ne m’intéressent guère. C’est une mairie RPR alors que les Socialistes sont au pouvoir. Mais tout cela n’a pas d’importance, c’est tout simplement quelqu’un qui agit et qui a trouvé que c’était une bonne idée et qui l’a rendue possible sans penser à ce que cela pouvait entraîner auprès des inspecteurs généraux du théâtre en France.
C’est donc la ville qui a soutenu votre projet et vous a permis d’occuper ce lieu.
Je suis allé voir Madame Roig, mes arguments l’ont convaincue et elle a accepté de mettre à notre disposition gracieusement cette chapelle.
L’espace avait-il déjà été investi par le théâtre comme de nombreuses chapelles en Avignon ?
Pas du tout ! Ce n’était pas un lieu de spectacle vivant. C’était resté un lieu de culte occupé notamment par les Adventistes du septième jour. Il a servi aussi de réfectoire aux Restos du coeur. La façade est classée, la charpente aussi, mais la chapelle a été laissée à l’abandon. Il a fallu restaurer le bâtiment, faire un cadre de scène, mettre des gradins faire une partition pour l’accueil, mettre une caisse, réhabiliter les toilettes, faire un bureau, des loges, etc. C’est un travail énorme que j’ai pu réaliser avec l’aide de Marie-Pierre Bousquet, chargée de la production exécutive, grâce au soutien du Conseil régional de Guadeloupe et de Madame Michaux-Chevry, grâce à l’association Cine Dom + et grâce à quelques argents que j’avais de côté… puisque l’Etat a refusé net d’aider cette opération.
La Chapelle semble représenter pour vous bien plus que l’ouverture d’un simple espace de représentation.
C’est un acte citoyen ! J’estime qu’il est temps de s’approprier les pouvoirs de la scène, de visiter nos auteurs, car nous ne les avons encore jamais visités. Aucun grand metteur en scène noir n’a monté La Tragédie du roi Christophe, aucun n’a monté Kwahulé. Nous devons nous approprier les arts de la scène, nous devons nous approprier nos auteurs. Cela passe peut-être par des coups de force comme celui-là.
Comment s’est élaboré le programme de cette année d’ouverture ?
Cette année a été très difficile. Vingt jours avant d’imprimer le programme du Off, j’étais incapable de dire à Alain Léonard quel serait les spectacles qui viendraient. Les troupes d’outre-mer ont énormément de difficultés à venir à Avignon. Je tire mon chapeau à toutes ces troupes qui ont fait de gros efforts pour être au rendez-vous. Je sais gré à la Guyane, son Conseil régional et son Conseil Général qui ont aidé la troupe d’Odile Pedro Léal à venir ; je remercie Sidiki Bakaba qui a réussi à convaincre Afrique en créations pour la pièce de Kwahulé. Pour le reste… il y avait des artistes guadeloupéens et martiniquais à Paris !
Quelles perspectives envisagez-vous ? Quelle sera votre politique de programmation ?
Des auteurs contemporains, des metteurs en scène noirs. Des spectacles où les acteurs noirs peuvent s’exprimer sans être noirs sur scène, sans jouer les nègres. D’ailleurs, il faut bien constater que nous vivons dans un pays particulier, puisqu’aujourd’hui, en 1998, si Le Cid est joué par un acteur noir, William Nadylam, c’est grâce à un metteur en scène irlandais : Declan Donnellan !
Avez-vous déjà quelques idées pour l’an prochain ?
L’an prochain, on essayera de parcourir l’Outre-mer. Voir ce qu’il y a d’intéressant non pas de façon nationale, mais voir ce qui est intéressant pour l’Outre-mer, donc pour la nation toute entière. Vivre dans une île, c’est terrible, on n’a pas d’exemplarité, on n’a pas de compétition. Or, voir les autres permet de rebondir et d’échanger. Mais j’ai aussi déjà demandé ce qui se passait avec cette pièce formidable de Koffi Kwahulé, montée par Garran et dont tout le monde a dit si grand bien : Bintou. Voilà une pièce qui devrait tourner. C’est insupportable de voir un spectacle jouée si peu. Comment pourrons-nous avoir des auteurs, des acteurs si on les voit en petits comités dans une petite chapelle, et je ne parle pas du Verbe Incarné…
Benjamin Jules Rosette avait réussi à ouvrir un Théâtre noir il y a quelques années à Paris. Comment vous situez-vous par rapport à ce lieu qui aujourd’hui n’existe plus ?
Dans un espace temps différent. Cela a eu le mérite d’exister et Benjamin y a sans doute mis tout son coeur. Et c’est quelque chose qui manque toujours à l’espace théâtral français (et non pas  » national  » avec tout ce que cela compte de jacobinisme parisien), qui manque à la nation française avec ce qu’elle comprend de Martiniquais, de Guadeloupéens, de Réunionnais, de Guyanais, de gens qui viennent d’Afrique et qui n’ont pas l’occasion de s’exercer sur une scène, ou si rarement. C’est une expérience que je vais tenter de faire à Paris, avec ou sans l’Etat et je trouverai certainement des gens de la société civile qui investiront, qui feront des actes citoyens en donnant un lieu. Et j’y mettrai toute ma fougue pour en faire un vrai lieu d’expression culturelle différemment française.

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