Jaz de Koffi Kwahulé, deuxième portrait

Prochaine création de Kristian Frédric

Théâtre des deux mondes, Montréal

Le travail de création continue au théâtre des Deux Mondes et plusieurs événements ont marqué la troisième et la quatrième semaine de répétitions, notamment l’arrivée de Michel Robidoux, le concepteur son et celle de Laurence Levasseur, la chorégraphe. De plus, grâce aux nombreuses heures de travail de la part des techniciens, la fameuse machine imaginée par Kristian Frédric a gagné en puissance et en sécurité. Amélie Chérubin-Soulières continue de découvrir l’engin mais c’est en faisant résonner les mots de Koffi Kwahulé qu’elle prépare désormais son combat. Le texte de Jaz prend toute sa force, nous assistons à des moments harmonieux et discordants à la fois où Amélie nous fait entendre un chant dans la vibration de cet univers inquiétant.

Le travail sur le son : Dialogues entre Jaz et la machine ; entre Amélie Chérubin-Soulières et Michel Robidoux
Nous l’avons mentionné dans le précédant article, le décor imaginé par Kristian Frédric sera le deuxième personnage de la pièce. Il fera complètement corps avec la comédienne. Rappelons que pour ce metteur en scène, Jaz répond à des questions qui n’apparaissent pas dans le texte, soumise à l’interrogatoire de la machine. Ce décor aura donc un univers sonore qui donnera une voix à son personnage. Depuis son arrivée, Michel Robidoux, le concepteur son, tente de créer le son de ce monde tel que l’entend Kristian Frédric dans son imaginaire. C’est ensemble qu’ils fabriquent le langage de la machine. Kristian Frédric transmet son idée, sa vision, et Michel Robidoux la retranscrit sur ses platines. Musicien et compositeur, c’est au clavier qu’il improvise certains moments de dialogue avec la comédienne et devient alors le « deuxième comédien » dans la mise en scène de Kristian Frédric. Le travail sur le son donne l’impression qu’ils sont en train d’écrire « le texte » du deuxième personnage. Jaz répondant à la machine, la machine répondant à Jaz, c’est un véritable dialogue que vont entendre les spectateurs. Sur une base sonore incessante représentant la respiration de la machine, ce dialogue sera violent et la parole des deux personnages sera mise à l’épreuve tout au long de la confrontation. En se réfugiant dans le souvenir d’une chanson ou dans la chaleur de sa langue mère, Jaz réussira à faire taire la machine pendant quelques secondes, assommée par tant d’humanité. Et grâce à une manipulation du son bien réfléchie, c’est à plusieurs reprises que nous aurons l’impression que la machine hurle pour empêcher Jaz de parler, pour couvrir sa parole. Ces sons, aigus ou graves, secs ou prolongés, nets ou enraillés seront toujours violents et insupportables pour Jaz, la comédienne et les spectateurs.
« Le spectateur doit sans cesse se sentir en déséquilibre physiquement. Bien évidemment, il faudra aussi se servir du son pour accentuer ce trouble (1) » nous dit Kristian Frédric. Ce metteur en scène cherche à créer une réaction épidermique chez les personnes présentes dans la salle. Nous en avons fait l’expérience en répétition, le son tient une place considérable, il maintient nos sens en éveil, nous empêche de réfléchir, nous étions dans l’émotion pure. La comédienne est portée par tout ce bruit qui lui donne la réplique. Le son de la machine qui lui donne des coups, qui la fait sursauter, lui amène de la matière dans le déploiement de son jeu. Au début de la pièce, Koffi Kwahulé indique dans ses didascalies : « Un jazz (un seul instrument) qui, de temps à autre, troue/est troué, enlace/est enlacé par la voix de la femme(2)« . Kristian Frédric n’a pas choisi de mettre un musicien sur scène, mais le son mêlé à la voix d’Amélie nous donnera bien une mélodie à entendre, une mélodie poétique et terrifiante à la fois.
Le travail avec Laurence Levasseur : aller au-delà des contraintes physiques du décor
Dès son arrivée, la chorégraphe Laurence Levasseur a repris le travail commencé avec Amélie en juillet et août derniers au théâtre Châtillon : échauffements, recherche sur la gestuelle du personnage de Jaz et travail corporel sur l’espace de jeu. Lors de cette première résidence de création, les répétitions se déroulaient sans la machine, une plateforme transformable faisait office de décor. Aujourd’hui, Laurence a découvert le vrai espace de jeu d’Amélie, un espace mobile qui pourra être à l’horizontale, à la verticale et qui pourra aussi se transformer en chaise. Lors de sa première journée au théâtre des Deux Mondes, Laurence Levasseur s’est familiarisée avec le système de la machine et a observé comment Amélie évoluait sur le socle. L’équipe technique a exploré toutes les positions du socle pour qu’elle mesure le travail corporel à effectuer. A partir du deuxième jour, c’est directement sur scène qu’elle a accompagné Amélie dans le développement de ses mouvements. Rappelons que cet espace de jeu mobile est restreint, 80cm sur 2m, jouer avec un tel décor implique beaucoup de contraintes physiques pour la comédienne. Le travail de Laurence a été de chercher comment exploiter au maximum cet espace et ce, de la façon la plus sécuritaire et confortable pour Amélie. Grâce à Laurence, le travail avec la machine est allé plus loin encore, elle a repoussé les limites de la corporelle grâce à son savoir de chorégraphe. Elle aide Amélie à trouver les mouvements justes qui lui permettront de se sentir plus à l’aise dans son corps, et donc, dans son jeu.
Grâce au travail entrepris par Michel Robidoux et Laurence Levasseur, nous avons assisté à des moments d’une grande intensité où la comédienne rayonnait par sa voix et son corps tel un lotus dans la cité insalubre dont parle Koffi Kwahulé, et elle nous le dit « Un lotus, Jaz est un lotus (3) ».
La première de Jaz étant prévue le 4 décembre au théâtre de l’Usine C, il reste aujourd’hui cinq semaines de répétitions. L’équipe va bientôt accueillir Nicolas Descôteaux, le concepteur lumière qui, guidé par Kristian Frédric, tentera de créer la couleur de cet univers, son atmosphère. C’est une dizaine de personnes et de savoir faire qui s’assemblent chaque jour pour faire éclore cette création insolite.

1. Kristian Frédric, Voyage au centre d’une création, éditions Lézards qui bougent, 2009, p 39
2.Koffi Kwahulé, Jaz, les éditions théâtrales, 1998 p 57
3. Ibid p 64
Pour lire le premier portrait : [ici]

Pour lire le troisième portrait :[ici]///Article N° : 9797

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