Une brise africaine souffle sur les scènes contemporaines

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Ces derniers mois, un petit vent d’Afrique souffle sur les plateaux de théâtre français et européens. Les dramaturgies africaines occupent la scène contemporaine avec invention et diversité. De Douai à Reims, en passant par Saint-Brieuc, St-Etienne et même Angers qui se met à l’heure africaine avec le texte du Belge Eric Durnez consacré à Bamako, sans oublier Paris, Bruxelles, Anvers, Prague, Rome, ou Syracuse, l’Europe scrute les écritures africaines contemporaines et cherche ce vent du sud qui aère un théâtre de plus en plus en manque d’épopée.

Un vent d’Afrique qui décoiffe les scènes du nord…
L’Hippodrome de Douai que dirige Marie-Agnès Sevestre a ouvert en mars ses portes à la bourasque ivoirienne du Kotéba de Souleymane Koly qu’elle avait d’ailleurs déjà accueilli il y a quelques années pour Treichville Story. Mais, le spectacle, cette fois, s’appelle Johnny Cocody. Avec Souleymane Koly, le théâtre danse et chante, même s’il convoque des situations difficiles et met en scène les bas-fonds d’Abidjan, la New York africaine gravement mise à mal aujourd’hui par les événements qui secouent la Côte-d’Ivoire. Extraordinaire chorégraphe et fondateur du Kotéba, Souleymane Koly reste à l’écoute de la modernité et entend la voix d’une Afrique contemporaine travaillée par l’éclatement même de son identité. C’est pourquoi il s’est associé à Koffi Kwahulé pour le livret et à Ray Léma pour les arrangements musicaux. Le théâtre de Souleymane Koly est urbain et proche des petites gens, il met en scène les quartiers populaires et le langage fleuri d’une jeunesse désoeuvrée, impuissante à trouver sa subsistance et pourtant pleine de rêve. Johnny Cocody, c’est le nom du héros, l’espoir du quartier, le rêve de toute une jeunesse, ses parents lui ont donné le nom d’un beau quartier de la ville,  » Cocody « , et celui d’une star dont ils aiment la musique, histoire que les fées se penchent un peu sur son berceau. Et les fées ne l’ont pas oublié : Johnny Cocody danse et chante comme un Dieu, une réputation qui attire dans le quartier un producteur aux dents longues prêt à tout pour engager le jeune homme dans sa prochaine comédie musicale. Mais Johnny Cocody ne veut plus chanter : déboires amoureux, chantage, racket, prostitution… la spirale de la misère l’emporte et Johnny Cocody abandonne son rêve de cigale, perd sa vaillance de fourmi et empoigne le revolver de l’araignée…
En dépit des difficultés qui ont privé la production de plusieurs comédiens, refoulés à l’aéroport à quelques jours de la première, le spectacle est retombé sur ses pieds avec souplesse et virtuosité. La tonicité des chorégraphies de Souleymane Koly, la douceur des mélodies et des arrangements musicaux de Ray Léma ont fait du spectacle une comédie musicale haute en couleurs et souvent très drôle, grâce à l’humour et à la dérision dont savent si bien faire preuve les Ivoiriens qui vivent pourtant les moments les plus difficiles de leur histoire. Le public de Douai était sous le charme, ne voulant pas quitter la salle à la fin des représentations. Un spectacle turbulent, qui tourbillonne et n’a que faire des mises en plis.
Et cet appel du nord aux dramaturgies africaines contemporaines est allé jusqu’à Bruxelles où Rosa Gasquet a repris Bintou de Koffi Kwahulé en janvier et même Anvers où La dame du Café d’en face, un autre texte de Kwahulé, a été mise en scène en néerlandais au Zuidpool Theater par Johan Heldenberg.
… attise un drôle de volcan en Bretagne…
Toujours égal à lui-même, le Théâtre de Folle pensée à Saint-Brieuc vient de s’élancer à corps perdu dans un projet fou, sous l’impulsion de son tout aussi fou de directeur Roland Fichet. Un projet volcanique, bouillonnant, éruptif, prêt à embraser la Bretagne avec un collectif d’auteurs et de metteurs en scène d’Afrique et d’ici qui s’amusent à mettre en pièces les identités.
Pièces d’identités, cet ensemble de petites formes à mettre en scène partout et par tous s’est d’abord éparpillé en douze pièces et six lieux différents de Saint-Brieuc à la fin de janvier. Parmi ces pièces, sept poursuivent leur dissémination sur le continent. Le Camerounais Kouam Tawa signe Revanches, un texte qui met en scène l’errance de Lako, un suicidé perdu dans les limbes entre la vie et la mort :  » J’en ai marre. de courir. comme on marche dans le vide. « . Une écriture haletante, fragmentée. De son côté, le Congolais Dieudonné Niangouna signe, lui, Balle à terre, un texte qui joue des ellipses et des manques, une parole trouée, dont Niangouna dit lui-même qu’il ne cherche pas à raconter l’histoire mais à partager le jus. Alfred Dogbé du Niger signe, lui, À l’étroit, et le Béninois Ousmane Aledji, Contradictions, à côté d’autres textes comme Ne t’endors pas de Roland Fichet ou Stratigraphie/sexographie d’Alexandre Koutchevsky et Vos ailes les mouettes d’Alexis Fichet. Quelques-unes de ces pièces ont déjà répandu leur lave incandescente au Bénin dans le cadre du FITHEB, mais il est prévu qu’elles dévalent jusqu’au Niger ou au Burkina Faso.
….s’engouffre à l’Est…
C’est à Reims en effet que José Renault a monté deux textes de Florent Couao-Zotti, un auteur béninois avec lequel il a entrepris depuis 2001 de faire un bout de chemin artistique. Il a d’abord présenté Instinct primaire… combats secondaires, un texte écrit en résidence au Liban pour Ecritures Vagabondes et qui met en scène un camp de réfugiés, sur un fond de guerre ethnique entre Effurus et Ebolos. La langue colorée de Couao-Zotti, où ne cessent de fleurir les images les plus incongrues, a manifestement séduit José Renault qui lui a demandé d’écrire une pièce pour sa compagnie, dans laquelle des acteurs béninois et des artistes d’Alliage Théâtre puissent se rencontrer. Le résultat a été Certifié sincère, un texte de déchirement entre trois femmes qui ont perdu tous les repères de la franchise et s’abîment dans un jeu de manipulation et de mensonge où l’on ne sait plus si la vie peut encore se jouer, tant tout respire la mort et le consumérisme fétide. Le mot qui ouvre et ferme la pièce est le même : la honte.
Le vent du sud s’est enfoncé encore plus à l’est, du côté de la Tchéquie notamment, qui a renouvelé en mars son festival francophone Afrique en créations à Liberec, Hradec-Kralova et Prague, en invitant des dramaturges comme Caya Makhélé et José Pliya. Mais c’est aussi le théâtre national de Prague qui, pour la première fois de toute l’histoire de la République tchèque, a produit et programmé au DISK la pièce d’un auteur africain : Nestyda de Koffi Kwahulé, une traduction de P’tite-Souillure, mise en scène par Eva Salzmannovà.
… descend la vallée du Rhône…
En septembre, Yves Bombay a monté Scat à la Comédie de Saint-Etienne, avec Jean-Pierre Laurent et Flora Brunier. Il s’agit d’un des derniers textes de Koffi Kwahulé qui met en scène l’entre-deux rêves ou plutôt l’entre-deux consciences d’un couple, un homme et une femme coincés dans un ascenseur, entre deux étages. Ils ne se connaissent pas, chacun est embrumé dans les obsessions intimes de son quotidien, mais l’insécurité plane comme un génie de mauvais augure, et dans ce monde merveilleux,  » What a wonderful World « , un standard de jazz, rythme l’enlisement de la psychose, qui mènera jusqu’au meurtre de celui qui aurait pu être l’agresseur. Ascension des pensées des désirs, des fantasmes, des angoisses surtout. Mais plus au sud encore, c’est l’Italie qui tend les bras aux écritures africaines contemporaines avec la prochaine création en italien du Complexe de Thénardier de José Pliya à Syracuse et la prochaine édition de Festa d’Africa à Rome que prépare l’équipe de Scenamadre avec une programmation qui prévoit la venue de Côte d’Ivoire de Werewere Liking et d’Irène Tassembedo du Burkina Faso.
… et soulève même les rideaux rouges de la Comédie-Française !
Ce petit vent d’Afrique n’a pas manqué de siffler aux oreilles de Marcel Bozonnet qui a eu l’idée de proposer à José Pliya de venir mettre en scène sa pièce Les Effracteurs au Studio-Théâtre de la Comédie-Française. Les rideaux rouges de la salle Richelieu ont cédé la place aux velours noirs et gris, et des costumes passe-muraille de croqueuse de diamant ont remisé la garde-robe des princes. Un spectacle très sage cependant, comme ne pouvait pas le laisser augurer l’histoire de cambriole et de fric-frac qu’annonce le titre. La mise en scène de Pliya est souvent ingénieuse, pleine d’inventions simples et amusantes ; les comédiens (Jérôme Pouly, Laurent Natrella et Michel Vuillermoz) sont étonnants de présence et Isabelle Gardien est admirable d’énergie et de vivacité jouisseuse. Une petite mécanique d’horlogerie parfaitement huilée mais qui finit par broyer les coeurs. Seulement, la cruauté ne laisse pas de tache sur les tapis. On peut regretter peut-être que José Pliya ne nous ait pas ménagé quelques surprises grinçantes comme il les aime, quelques dérapages qui laissent le spectateur cabossé. Une petite forme d’une grande intensité, mais où les coups sont amortis, une affaire de velours sans doute…
Ce vent d’Afrique qui est arrivé avec la fin de l’hiver, nous espérons qu’il continuera à souffler longtemps sur les scènes d’Europe pour réveiller la torpeur du théâtre et pousser les portes de nouvelles esthétiques.

///Article N° : 3399

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Les images de l'article
Martin Ambara et Élios Noël dans Revanche()s, de Kouam Tawa, mise en scène par Gianni Grégory Fornet © Christian Berthelot




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