Faire entendre une vie à un feu rouge

Et si je les tuais tous Madame ?

Entretien de Anne Bocandé avec Aristide Tarnagda
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Jusqu’au 15 mars prochain, le dramaturge Aristide Tarnagda présente sa pièce Et si je les tuais tous Madame? , au Tarmac (Paris 20e). Un monologue joué par Lamine Diarra, et accompagné par la musique et le chant du groupe Faso Kombat (mêlant Rap et musique traditionnelle). Créée au Burkina Faso, lors de Récréâtrales, la pièce a été présentée en mars 2013 lors du lancement de la Caravane des Frankolorées à Paris au Musée Dapper, avant de partir pour une petite tournée en Europe centrale : Vienne, Budapest, Bucarest. Jouée ensuite au festival d’Avignon en 2013, la pièce a été éditée aux éditions Lansman en octobre dernier, avec le texte Les larmes du ciel d’août. Rencontre avec l’auteur sur son cheminement d’artiste et d’homme.

Dans le texte Et si je les tuais tous Madame ? nous sommes à un carrefour. Un homme et une femme à un feu rouge. Un temps suspendu pour aborder la condition de l’exilé, du déraciné. Comment avez-vous choisi de traiter cette problématique ?
On ne choisit pas. C’est quelque chose que je porte, qui me dépasse, me transcende. Il y a de la métaphysique dans la création, de l’invisible. Mais ça part toujours de ce que je suis ; je suis Aristide Tarnagda, je viens d’une classe sociale donnée, j’habite un pays, un continent qui a une histoire dans l’Histoire, j’ai des amis, des parents etc.
Pour ce qui est précisément de Et si je les tuais tous madame ?. Ce texte est le pendant d’un premier texte, Les larmes du ciel d’août où une femme, dans la rue, refuse l’offre d’une dame riche qui l’invite à monter dans sa voiture. Elle dit qu’elle attend son homme. Elle dit qu’elle a renoncé à tout. Cette femme dit « non je ne suis pas malheureuse ». Le vrai propos est sur ce discours Occident-Afrique où les gens décident que tu es misérable. Alors qu’ils n’ont pas encore résolu la misère chez eux, ils se permettent de dire à d’autres « on va vous aider ». Dans Les larmes du ciel d’août, une phrase dit : « la vie est faite de mouvement de départs ».

Et si je les tuais tous Madame ?, est donc la suite des Larmes du ciel d’août, avec le point de vue de l’homme…
A la lecture de ce texte à Avignon, j’ai rencontré Lamine Diarra. Quelque chose s’est passé entre nous et nous avons voulu cheminer ensemble. Lamine est malien, et il s’est installé à Angers avec sa femme, ses enfants. Nous avons beaucoup échangé au sujet de son déchirement, la place qu’il n’arrive pas à se faire en France etc. C’est à ce moment-là que je me suis dis : Et si Lamine était l’homme des Larmes du ciel d’août, celui qui est parti chercher l’argent « ailleurs », que la femme attend ! Et on a commencé ; on a mis les personnages dans la même situation, dans le même contexte. J’ai écrit la pièce Et si je les tuais tous Madame ?, dans sa première version, lors d’une résidence de création à Québec en 2011. Le texte a été monté ensuite en 2012 aux Récréâtrales, à Ouaga. Et puis, j’ai rencontré les Faso Kombat. Leur musique m’a toujours beaucoup nourrie. Ils n’ont jamais fait de théâtre mais ce n’est pas grave. Tout le monde a des premières fois ! Le projet est parti comme ça et le reste est métaphysique.

Comment la musique s’est-elle mariée avec le texte ?
L’écriture du texte et celle du plateau sont très différentes. Quand je monte au plateau je ne sais pas ce que je vais faire. Je suis très sensible à la musique, et j’ai eu l’intuition que ce texte était musical. Petit j’étais plutôt musicien. Je fabriquais des instruments. Je n’écrivais pas. On ne pouvait pas m’arracher deux phrases. Mon père était médecin et ma mère institutrice mais j’ai vécu avec ma grand-mère qui était paysanne. Mon père était très dur, il voulait que je sois le premier de la classe, toujours bien sappé etc. On ne s’entendait pas. C’est pour ça que je suis allé vivre au village. Dans ma langue on dit que les mots sont comme un couteau à double tranchant. Avant que la balle n’arrive, la guerre a été provoquée par la langue. Au lycée, le prof de philosophie a voulu créer une troupe de théâtre. Il n’y avait pas de volontaires alors il nous a désigné moi et quelques autres. Ce prof ne savait pas qu’il allait influencer mon destin. Et quand je suis arrivé à Ouaga, à l’université, j’étais un peu perdu. Je n’aime pas du tout la ville. C’est trop grand et là-bas on ne drague pas avec la poésie mais avec l’argent (rires). Je venais d’un endroit où il n’y avait pas besoin d’argent pour vivre. Alors je me suis dit que je devais continuer le théâtre. C’est là que j’ai rencontré Jean-Pierre Guingané. J’ai intégré petit à petit sa troupe. (n.d.l.r. : théâtre de la Fraternité) Il m’a encouragé à écrire. C’est à ce moment-là que j’écris La Statuette Et donc en 2004, arrivent les Récréatrales. Dans un atelier d’écriture j’ai rencontré Koffi Kwahulé ; quelqu’un qui sème la confiance en vous, qui vous donne l’énergie, qui vous dit simplement « tu crois qu’on développe un pays avec des milliers d’euros ? Ce n’est pas vrai ». Koffi m’a dit simplement « tu es un auteur, tu es un poète ». Et ça a tout ouvert, tout débloqué. Alors que je ne connaissais pas ce monsieur. Après cette rencontre j’ai écrit Les larmes du ciel d’août. Et ensuite j’ai rencontré Eva Doumbia qui m’a invité à écrire Exil 4. Depuis, les choses s’enchainent…

Vous citez d’ailleurs Koffi au début de Et si je les tuais tous madame ? « Un étranger, c’est quelqu’un qui accroche sa vie comme on accroche son manteau à l’entrée d’une maison ».
Oui, c’est une phrase que je disais dans Les Déconnards. Et je disais aussi : « moi aussi je serai un jour de quelque part ». Où est le quelque part ? Et si je les tuais tous Madame ? , pose aussi la question de la fragilité. Acceptons que nous sommes faibles et que nous avons besoin de l’Autre pour tenir debout, pour être quelque part. C’est aussi une réponse au capitalisme. Une réflexion que pose Lamine dans le texte : il comprend qu’il y a un ordre mondial qui fait qu’en tant qu’individu tu n’es pas au centre. On attend quelque chose de toi mais personne ne s’intéresse à ton être, ce que tu es. Tu sers à produire, le reste on s’en fout. Lamine part chercher de l’argent. Il quitte sa femme. Il s’en va et se retrouve coincé par le système.
En fait si je fais du théâtre, c’est précisément parce que je ne comprends pas, et je n’accepte pas que les gens ne puissent pas se soigner, se loger, voyager, boire de l’eau, s’éduquer. Pourquoi ? Parce que quelqu’un a pris nos vies en otage. Ces personnes sont multiples, elles ont inventé le système capitaliste qui fait que je ne suis plus rien. Je ne suis que ce que je produis. Il n’y a que travailler qui compte. On n’existe plus. Il n’y a plus d’oreilles pour écouter l’autre. Regarde le nombre de gens qui travaillent, mais ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’université, se soigner etc. Bien sûr, Bourdieu l’a dit, c’est une affaire de classes. Le savoir est détenu par ceux qui possèdent. En Afrique ceux qui détiennent le pouvoir, qui ont saboté nos écoles et nos université, envoient leurs enfants étudier aux États-Unis, à la Sorbonne, au Canada. Ils viennent nous dire que « chez nous ce n’est pas sérieux ». Mais c’est eux qui dirigent !

Comment regardez-vous le fait qu’un festival comme celui d’Avignon où vous avez joué, puisse être soutenu financièrement par des entreprises comme Total ? Comment gérez cette réalité qui fait que des acteurs de ce capitalisme que vous dénoncez puissent participer dans une certaine mesure à la production de ces mêmes œuvres ?
Moi Aristide Tarnagda j’ai demandé qu’on enlève Total de mon programme à Avignon. Car Total ne me soutient pas et ne me soutiendra pas. Je ne vais pas à Avignon pour le prestige. J’en ai rien à faire du prestige. Si je me mets à l’entrée avant mon spectacle, c’est pour rencontrer l’autre, ce qui fait que l’on vit ensemble, c’est la quête de l’Autre. Je sais très bien ce que Total fait en Afrique et notamment au Congo. Mais attention, Total ne met pas un centime dans mes créations. On ne va pas pousser le cynisme à dire que le mec que tu dénonces c’est grâce à lui que tu crées ! Non ce n’est pas vrai. Moi j’ai dit « vous virez total » ! C’est aussi simple que ça !
Et en passant, quand tu regardes les retours médiatiques, je suis celui qui a eu le moins de presse à Avignon. Et celle qui en a fait l’écho a souvent réduit ma pièce au misérabilisme. Libé a trouvé le moyen de voir le mot « sida » dans mon spectacle.

Vis tu de ton art ?
En tout cas je n’en meurs pas (rires) Je n’ai fait aucun autre travail. Je sais que le théâtre ne me rendra jamais riche. Je le sais depuis que j’ai commencé.

A quoi rêves-tu ?
J’ai eu la chance de naitre dans un pays où ceux qui m’ont devancé ont eu conscience que dormir sur la natte des autres, c’est dormir à terre. Donc ils ont construit des espaces pour créer, s’exprimer, se rencontrer. Je rêve de continuer cela, de ne pas fermer la porte derrière moi. Depuis que je suis passé à Avignon tout le monde veut me parler, et en même temps beaucoup de personnes me disent que je suis casse pied, que je me prends la tête, et je leur dis ; non vous ne m’écoutiez pas avant. Je rêve que les choses soient simples, en tout cas moi Aristide Tarnagda je suis simple ; je fais mon métier, je retrouve mes amis, on joue à la belote, on discute, les relations simples. C’est devenu extraordinaire d’être ordinaire…

Et si je les tuais tous Madame ?
Texte et mise en scène Aristide Tarnagda
avec Lamine Diarra, Hamidou Bonssa, David Malgoubri, Salifou Ouedraogo
scénographie Charles Ouittin
création lumière Mohamed Kaboré
costumes Huc Jean-Christophe Michel
assistantes à la mise en scène Safoura Kaboré, Sira diarra///Article N° : 12114

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Les images de l'article
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon




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