Noir de boue et d’obus

De Chantal Loïal

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Danser l’horreur des tranchées pour questionner notre humanité. Voici un pari audacieux, relevé avec brio par la chorégraphe Chantal Loïal, dans sa nouvelle création Noir de boue et d’obus, soutenue par la Mission du Centenaire de la Première Guerre Mondiale.
La pièce est jouée dans le OFF du festival Avignon 2015 du 4 au 26 juillet.

Le bras tendu et les genoux élevés en cadence, le quatuor de danseurs s’échinent à force de marches militaires effrénées. Répétitive et entêtante, l’ambiance sonore, signée Pierre Boscheron (un collaborateur du chanteur -M-), mêle les crépitements des mitrailleuses et de la pluie, aux rythmes des musiques africaines et antillaises. Ambassadrice invétérée des rencontres des cultures, depuis la création de sa compagnie Difé Kako en 1994, Chantal Loïal s’est penchée sur le destin des soldats de l’Empire colonial français pendant la Grande Guerre. En résulte une pièce chorégraphique épurée et puissante qui prend le spectateur aux tripes. Sur une scène laissée à nue, les danseurs ne se confondent pas en paroles, préférant exprimer par leurs corps l’aliénation d’individus exilés pour « payer l’impôt du sang » Pourtant, la présence des tirailleurs sénégalais, des conscrits antillais ou maghrébins, et celle des poilus français, semble vibrer à travers la salle. Rampant entre les nuages de fumée ou se pourchassant, les danseurs se déploient en formations géométriques, dans une osmose propre aux régiments militaires.
L’intime pour transcender l’atrocité
Soudain, un rire dément vient perturber ces processions. « Je rigole maintenant, parce que là-bas, je sais que je vais mourir », s’esclaffe un danseur longiligne. Peu à peu, les corps se libèrent pour entamer des pas de danses d’Afrique de l’Ouest. Et puis le Gwoka de Guadeloupe ou le bèlè de Martinique apparaissent bientôt comme autant d’échappatoires au carnage ambiant. Jetés en plein conflit à des milliers de kilomètres de leur terre natale, les poilus des colonies étaient confrontés à une multitude de cultures. Chantal Loïal choisit d’évoquer cette altérité par les témoignages du quotidien. Des enregistrements qui se font le relais des protestations des Sénégalais. Ceux-ci recevaient de la nourriture de moins bonne qualité que les blancs ou les métis, cependant : « Est-ce qu’il y a des balles différentes pour les blancs et les noirs ? ». Les lettres échangées entre les jeunes engagés et leurs familles percutent les oreilles du spectateur, plongé au cœur de l’intimité de ces anonymes, réduits à l’état de chair à canon.
Une autre image de la guerre
Puis, le geste militaire laisse place à la compassion : les corps des danseurs s’entrelacent et se figent en tableaux. Projetées en arrière-plan, les images en négatif d’un combat entre deux tranchées signent l’apothéose du spectacle. Les explosions d’obus et le chaos général contrastent avec l’émotion suscitée par les mouvements brisés et sensibles des danseurs. Les mots de Céline viennent alors illustrer cet instant de grâce : « On est puceau de l’horreur, comme on l’est de la volupté ». Sans fioritures mais à l’aide de portés, de spirales et de sauts, Chantal Loïal signe une création qui transcende le simple devoir de mémoire. Touché au cœur, le public découvre la Guerre de 14-18 sous un nouveau jour, loin de l’image renvoyée par les livres d’histoire et les statues commémoratives. Il se prend alors à fredonner avec les danseurs la chanson contestataire de Craonne : « Doucement dans l’ombre sous la pluie qui tombe, nos pauvr’ remplaçants vont chercher leurs tombes. »

Informations : Noir de boue et d’obus, Durée : 50 minutes à 1h. Chorégraphie : Chantal Loïal. Assistante chorégraphique : Julie Sicher. 3 danseuses interprètes et un danseur musicien : Julie Sicher, Mariama Diedhiou, Louise Crivellaro et Alseye N’dao. Bande-son et composition : Pierre Boscheron. Création lumière : Stéphane Bottard. Collaboration artistique : Delphine Bachacou, Fanny Vignals, Vincent Byrd Le Sage et Matthias Groos.

Co-production et résidence : Maison des Arts de Lingolsheim. Avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication – DAC Alsace au titre de l’aide au projet – DAC Martinique au titre de l’accompagnement à la Résidence, de la Région Alsace, de la Ville de Paris – DGOM, de la Briqueterie / CDC du Val de Marne, du Centre National de la Danse de Pantin et du CMAC (Centre Martiniquais d’Action Culturelle) pour des prêts de studio. Noir de boue et d’obus a reçu le label « Centenaire » par la Mission Centenaire de la Première Guerre mondiale.Dates : Les 20 et 21 mars 2014 à la Merise, à Trappes, en Yvelines. Les 10 et 11 avril 2014 à la Maison des Arts de Lingolsheim en Alsace. Du 29 au 30 avril 2014 au CMAC à Fort de France en Martinique. Le 6 mai 2014 à La Trinité. Du 5 au 27 juillet 2014, au Théâtre Golovine dans le cadre du Festival OFF d’Avignon.///Article N° : 12117

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