Récréâtrales, intenses récréations !

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La troisième édition des Récréâtrales s’est déployée pendant trois mois à Ouagadougou, pour donner naissance à quatre spectacles qui disent l’Afrique contemporaine.

Août, septembre, octobre, ce sont les trois mois durant lesquels se déploient les Récréâtrales, un drôle de camp de vacances en plein Ouagadougou, entièrement dévolu au théâtre et dirigé de main de maître par le comédien burkinabé Etienne Minoungou. Lui-même définit sa colonie théâtrale de  » résidences panafricaines d’écritures, de formations et de créations théâtrales ».
Installées d’abord à l’espace Gambidi, quatre équipes de création se retrouvent autour d’ateliers et de travaux dramaturgiques avant de s’engager dans la préparation d’un spectacle et d’investir d’autres lieux de Ouagadougou comme le centre culturel français ou le Théâtre de la fraternité. L’idée, d’après Etienne Minoungou,  » c’est d’articuler autour du premier mois tout un programme d’ateliers, puis au cours des mois suivants d’entrer progressivement dans un processus de création pour enfin se confronter au public et aux professionnels fin octobre « . Il s’agit d’offrir à des équipes artistiques constituées autour d’un auteur, d’un metteur en scène et d’une troupe d’acteurs, un entraînement physique, intellectuel et émotionnel pour leur permettre de mieux s’investir ensuite dans leur espace propre et pousser leur chantier de création à son terme. Pour Etienne Minoungou, il est essentiel d’inscrire cette préparation dans la pratique contemporaine au contact de professionnels de renom international, tant africains qu’européens.
Pour cette troisième édition des Récréâtrales, les artistes en résidence ont ainsi pu suivre un atelier chorégraphique sur la maîtrise du corps et du geste avec le danseur et chorégraphe burkinabè Seydou Boro. Le dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé a animé l’atelier d’écriture, Isabelle Pousseur qui dirige le Théâtre Océan nord à Bruxelles a mené un atelier de jeu sur la question du théâtre dans le théâtre, et le Belge Jacques Drèze ainsi que la Franco-ivoirienne Eva Doumbia ont pris en charge des ateliers de pratique scénique.
Diversité de la francophonie
L’esprit de cette troisième édition s’inscrivait, selon Etienne Minoungou, dans l’environnement culturel du sommet de la francophonie. D’abord,  » parce que tous les pays représentés par les artistes en résidence de création sur les Récréâtrales sont des pays d’Europe et d’Afrique qui échangent avec une langue commune : le français « , et il ajoute :  » cette langue est habitée par nos expériences, par nos cultures, par nos traditions, et on voulait que cette édition s’installe sous le signe de cette diversité culturelle. « 
Cette diversité se retrouve au coeur même des équipes artistiques dont la constitution est internationale. La distribution de l’équipe de Richard III, le spectacle phare, mise en scène par la Suisse Barbara Liebster et dont Etienne Minoungou interprète le rôle titre, est à cet égard significative. Elle fait revenir les comédiens de la première et de la seconde édition du festival. On y retrouve des Ivoiriens, des Togolais, des Béninois, des Nigériens, des Burkinabés, des Suisses, des Français, des Belges…  » C’est la diversité culturelle francophone qui s’exprime, même si paradoxalement c’est à travers une pièce de Shakespeare ! Car l’enjeu est avant tout de nous approprier une œuvre, malgré nos différences et à travers nos différences, pour parler d’aujourd’hui « , précise encore Etienne Minoungou.
Création et récréation
Les Récréâtrales sont un espace d’expérimentation, un espace où tout n’est pas donné d’avance, tout n’est pas acquis, un espace de création et de recréation où l’on doit pouvoir se remettre en cause. Mais il faut aussi entendre  » récréation « , le plaisir d’être ensemble dans un environnement récréatif où l’on s’amuse pour que la contrainte de la recherche ne soit pas trop pesante et que l’on puisse rester ensemble trois mois.  » Créatif et récréatif « , ce sont les mots d’ordre des Récréâtrales. Et on se bouscule aujourd’hui pour participer à la manifestation.  » A la première édition, nous avons procédé par cooptation « , explique Etienne Minoungou,  » mais à la deuxième édition, on a commencé une sélection. Cette année, les compagnies ont présenté le chantier d’écriture d’un auteur avec des intentions de mise en scène et une distribution. On a reçu une cinquantaine de projets et on a choisi trois équipes avec des projets d’écriture forts et de jeunes dramaturges encore peu connus que la rencontre avec des comédiens et des metteurs en scène peut réellement faire émerger. « 
Auteur lui-même, et ancien professeur de lettres, Etienne Minoungou défend les écritures africaines contemporaines. Chacun des spectacles s’est construit autour d’un auteur et d’une écriture. L’équipe du Togo a travaillé avec Rodrigue Norman sur un texte qui évoque l’exil et la fascination des jeunes africains pour l’ailleurs : Chronique des années du partir, Dieudonné Niangouna qui a écrit le texte de la compagnie congolaise a mis en scène l’univers du football dans une mégapole africaine. L’équipe burkinabé a travaillé avec Gaétan Félix Somé sur le thème du passage. Richard III a été adapté par l’auteur nigérien Alfred Dogbé, afin d’explorer la question de la violence politique.
Trois mois intenses de création et recréation ont vu naître quatre spectacles aux identités esthétiques très différentes mais qui disent tous l’Afrique contemporaine, ses violences et ses rêves, du monde politique au monde médiatique, du monde sportif au monde du star-system en passant par celui des légendes et des utopies. Trois mois d’effervescence créative, de joie et de tension qui n’ont pas été épargnés par les aléas de l’existence et la dureté de la vie : la jeune comédienne ivoirienne Josiane Guieby Yapo a tragiquement abandonné l’aventure de Richard III en disparaissant brutalement le 5 octobre. C’est à elle que cette concentration de créativité et d’énergie est aujourd’hui dédiée.

///Article N° : 3637

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